VII

La conversion du franc-maçon ne pouvait demeurer longtemps secrète.

Julius de Baraglioul n'attendit pas un jour pour en faire part au

cardinal André, qui l'ébruita dans le parti conservateur et dans le haut

clergé français; tandis que Véronique l'annonçait au père Anselme, de

sorte que la nouvelle en parvenait bientôt aux oreilles du Vatican.

Sans doute Armand-Dubois avait été l'objet d'une faveur insigne. Que la

Vierge lui fût réellement apparue, c'est ce qu'il était peut-être

imprudent d'affirmer; mais quand bien même il l'aurait vue seulement en

rêve, sa guérison du moins était là, indéniable, miraculeuse assurément.

Or, s'il suffisait peut-être à Anthime d'être guéri, cela ne suffisait

pas à l'Église, qui réclama une abjuration manifeste, prétendant

l'entourer d'un insolite éclat.

-- Eh quoi! lui disait à quelques jours de là le père Anselme, vous

auriez, au cours de vos erreurs, propagé par tous les moyens l'hérésie,

et vous vous déroberiez aujourd'hui à l'enseignement supérieur que le

ciel entend tirer de vous-même? Combien d'âmes les fausses lueurs de

votre vaine science n'ont-elles pas détournées de la lumière! Il vous

appartient de les rallier aujourd'hui, et vous hésiteriez à le faire?

Que dis-je: il vous appartient? C'est votre strict devoir; et je ne vous

ferai point cette injure de supposer que vous ne le sentiez pas.

Non, Anthime ne se dérobait pas à ce devoir; toutefois il ne laissait

pas d'en redouter les conséquences. De gros intérêts qu'il avait en

Egypte étaient, nous l'avons dit, entre les mains des francs-maçons. Que

pouvait-il sans l'assistance de la Loge? Et comment espérer qu'elle

continuerait à soutenir celui qui précisément la reniait. Comme il avait

attendu d'elle sa fortune, il se voyait à présent tout ruiné.

Il s'en ouvrit au père Anselme. Celui-ci, qui ne connaissait pas le

haut grade d'Anthime, s'en réjouit fort, en pensant que l'abjuration en

serait d'autant remarquée. Deux jours après, le haut grade d'Anthime

n'était plus un secret pour aucun des lecteurs de _l'Osservatore_ ni de

la _Santa Croce_.

-- Vous me perdez, disait Anthime.

-- Eh! mon fils, au contraire, répondait le père Anselme; nous vous

apportons le salut. Quant à ce qui est des besoins matériels, n'en ayez

cure: l'Église y subviendra. J'ai longuement entretenu de votre cas le

cardinal Pazzi qui doit en référer à Rampolla; vous dirai-je enfin que,

déjà votre abjuration n'est pas ignorée de notre Saint-Père; l'Église

saura reconnaître ce que vous sacrifiez pour elle et n'entend pas que

vous soyez frustré. Au demeurant, ne pensez-vous pas que vous vous

exagérez l'efficace (il souriait) des francs-maçons dans l'occurence? Ce

n'est pas que je ne sache qu'il faut trop souvent compter avec eux!...

Enfin avez-vous fait l'estimation de ce que vous craignez que leur

hostilité ne vous fasse perdre? Dites-nous la somme, à peu près et...

(il leva l'index de la main gauche à hauteur du nez, avec une bénignité

malicieuse) et ne craignez rien.

Dix jours après les fêtes du Jubilé, l'abjuration d'Anthime se fit au

Gesù, entouré d'une pompe excessive. Je n'ai pas à relater cette

cérémonie dont s'occupèrent tous les journaux italiens de l'époque. Le

père T., socius du général des Jésuites, prononça à cette occasion un de

ses plus remarquables discours: Certainement l'âme du franc-maçon était

tourmentée jusqu'à la folie, et l'excès même de sa haine était un présage

d'amour. L'orateur sacré rappelait Saül de Tarse, découvrait entre le

geste iconoclaste d'Anthime et la lapidation de saint Etienne de

surprenantes analogies. Et pendant que l'éloquence du révérend père se

gonflait et roulait à travers la nef comme roule dans une grotte sonore

la houle épaisse des marées, Anthime songeait à la frêle voix de sa

nièce, et dans le secret de son coeur remerciait l'enfant d'avoir appelé

sur les péchés de l'oncle impie l'attention miséricordieuse de Celle

qu'il voulait uniquement servir désormais.

A partir de ce jour, rempli de préoccupations plus hautes, c'est à peine

si Anthime s'aperçut du bruit qui se faisait autour de son nom. Julius

de Baraglioul prenait soin d'en souffrir pour lui, et n'ouvrait pas les

journaux sans battements de coeur. Au premier enthousiasme des feuilles

orthodoxes répondaient à présent les huées des organes libéraux: à

l'important article de _l'Osservatore_, "Une nouvelle victoire de

l'Église", faisait pendant la diatribe du _Tempo Felice_, "Un imbécile

de plus". Enfin, dans _La Dépêche de Toulouse_, la chronique d'Anthime,

envoyée l'avant-veille de sa guérison, parut précédée d'une notice

gouailleuse; Julius répondit au nom de son beau-frère une lettre à la

fois digne et sèche pour avertir _La Dépêche_ qu'elle n'aurait plus

désormais à compter "le converti" parmi ses collaborateurs. La _Zukunft_

prit les devants et remercia poliment Anthime. Celui-ci acceptait les

coups de ce visage serein qu'apprête l'âme vraiment dévote.

-- Heureusement le _Correspondant_ va vous être ouvert; ça, j'en

réponds, disait Julius d'une voix sifflante.

-- Mais, cher ami, que voulez-vous que j'y écrive? objectait

bénévolement Anthime; rien de ce qui m'occupait hier ne m'intéresse plus

aujourd'hui.

Puis le silence s'était fait. Julius avait dû rentrer à Paris.

Anthime cependant, pressé par le père Anselme, avait docilement quitté

Rome. Sa ruine matérielle avait vite suivi le retrait de l'appui des

Loges; et les visites auxquelles Véronique, confiante dans l'appui de

l'Église, le poussait, n'ayant pas eu d'autre résultat que de lasser et

finalement d'indisposer le haut clergé, amicalement il avait été

conseillé d'aller attendre à Milan la compensation naguère promise et

les reliefs d'une faveur céleste éventée.

Livre Deuxième.

Les Caves du Vatican · 第 12 / 51 题