Je suis né le 13 du mois de février 1773, dans le village nommé
Autreville, à deux lieues de Chaumont en Bassigny, chef-lieu du
département de la Haute-Marne. Je suis fils légitime de Nicolas
Fricasse, jardinier, et d'Anne Corniot, de la dite paroisse. À peine
étais-je au monde, mes parents ont été appelés pour être jardiniers chez
le seigneur de Juzennecourt. C'est dans cet endroit que j'ai été élevé
et que mes parents m'ont appris à connaître ce que devait savoir un
honnête homme.
Puis, mon père fut cultiver les jardins des Bernardins de Clairvaux. Ce
changement a fait beaucoup pour mon apprentissage. Mon père était un des
maîtres, et avait sous sa conduite quatre garçons. Après trois ans, il
est retourné reprendre son ménage, et on m'a confié le même emploi
qu'avait mon père. Je n'oublierai jamais un moine nommé Le Boulanger; il
était archiviste et sacristain en chef. Ce digne homme n'a cessé de me
procurer l'occasion de m'instruire, mais l'idée n'y était pas, et je
n'ai pas su en profiter. Il me disait souvent: «Vois un peu, tu sais
déjà lire et écrire. Eh bien! je veux t'apprendre la géographie: elle
est bien utile à une personne qui veut faire quelque voyage.» Dans ce
temps, je ne croyais jamais le quitter et je pensais que son grand
savoir me servirait sans apprendre. Ah! que j'ai bien connu mes fausses
idées dans la suite!
Dans ces années, les États généraux se sont assemblés, et on a parlé de
la suppression des couvents. Ceci a changé bien des idées, surtout dans
le couvent où j'étais, qui était de quatre-vingt-dix religieux. Les
voilà donc obligés de quitter, et moi aussi. Je suis entré jardinier
chez le marquis de Messey, seigneur de Beaux-le-Châtel. Ce seigneur m'a
donné beaucoup de louanges; s'il était content, je ne l'étais pas, car
la terre de son jardin était trop aride, et j'avais grand'peine à la
cultiver.
Comme il était premier capitaine d'un régiment de cavalerie française
nommé Royal-Étranger, en garnison à Dôle en Franche-Comté, il part pour
rejoindre son régiment avec toute sa famille, et nous laisse dans la
maison avec un cocher et une servante. J'en reçus une lettre dans
laquelle il me marquait d'avoir soin de son jardin et de ses arbres, et
qu'à son retour il me récompenserait. Présent ou absent, cela ne
m'empêchait pas de faire mon service. Après, j'ai été une infinité de
temps sans recevoir de ses lettres; j'avais beau en attendre, car le
marquis avait émigré avec toute sa maison qu'il avait à Dôle. Me voilà
donc résolu de le quitter. On a vendu tous les biens aussitôt après mon
départ.
Sortant de cette maison, je savais déjà où était ma place: j'avais été
prévenu d'avance par le maître et la maîtresse. Ces aimables gens
étaient venus voir le jardin, mais je n'avais pu leur promettre que pour
la fin de la campagne. Me voilà entré au service du citoyen Quilliard,
de Ville-sur-Laujeon (avant la Révolution, Château-Villain)[3]. C'était
des gens vertueux, des coeurs remplis d'humanité; leur bon caractère
était peint sur leur visage. Tout cela me faisait croire que je ne
pouvais passer que des jours heureux au service de ces généreux
citoyens. Après l'ouvrage du jardin, venaient les parties de chasse que
le maître de la maison faisait presque tous les jours avec plusieurs
bourgeois de la ville; c'était le plus souvent pourchasser les grandes
bêtes, cerfs, chevreuils et sangliers, dans les forêts immenses que le
duc de Penthièvre avait dans les environs.
Je me voyais chéri de mes maîtres, mais aussi je faisais en sorte de
l'être toujours et de mériter leur confiance, lorsqu'il a été requis un
bataillon dans le département. En ce temps le citoyen Quilliard
commandait la garde nationale du canton; il donne ordre que toutes les
communes se rassemblent au chef-lieu le 24 août 1792. Le 24 au matin, il
nous dit:
«Vous savez sans doute la besogne que j'ai à remplir: il nous faut
plusieurs volontaires, ceux qui veulent quitter mon service sont libres.
Si toutefois il ne se trouvait pas assez de volontaires, tous les pères
de famille et les garçons seront obligés de tirer au sort. Si ce n'est
pas votre dessein de partir, hé bien! mes amis, je ferai tout ce qui
dépendra de moi pour vous rendre service en en faisant partir d'autres à
votre place.»
Nous voilà donc à la ville où tous les villages du canton étaient
rassemblés. En premier lieu, il ne se trouvait guère de volontaires; il
était une heure de l'après-midi que plusieurs compagnies de garde
nationale, composées de cent soixante hommes, n'avaient pas encore
fourni l'homme qu'il leur fallait[4]. Dans le nombre, se trouvait la
mienne, et je me trouvais rempli d'un désir depuis longtemps. Combien de
fois j'avais entendu, par les papiers[5], la nouvelle que notre armée
française avait été repoussée et battue partout! je brûlais d'impatience
de voir par moi-même des choses qu'il m'était impossible de croire. Vous
direz que c'était l'innocence qui me faisait penser ainsi, mais je me
disais souvent en moi-même: «Est-il donc possible que je n'entende dire
que des malheurs?... Oui! il me semblait que, si j'avais été présent, le
mal n'aurait pas été si grand. Je ne me serais pas dit meilleur soldat
que mes compatriotes, mais je me sentais du courage et je pensais que,
avec du courage, on vient à bout de bien des choses.»
En ce moment, pour remplir mon devoir, je me suis présenté à la tête de
la compagnie; je leur ai demandé s'ils me trouvaient bon pour entrer
dans ce bataillon. Les cris de toutes parts se sont fait entendre: «Oui!
nous n'en pouvons pas trouver un meilleur que vous!»
Me voilà donc enregistré par le capitaine et le juge de paix, sans avoir
prévenu mon maître de mon sentiment, dans le moment qu'il s'offrait à me
rendre service. Je conviens que ce n'était pas bien fait de ma part,
mais j'étais timide. La timidité et la jeunesse empêchent quelquefois de
dire sa façon de penser.
C'est huit jours après, le 24 août, que j'ai quitté la maison; j'ai été
dire adieu à mon père et à ma mère. Ceci m'a bien attendri de voir
verser des pleurs à toute la famille sur mon éloignement sans leur aveu.
Depuis ce moment, je voyage. Le lecteur pensera si j'ai bien ou mal
fait.
Mon bataillon était requis par le général Biron; son titre était
_Premier bataillon de grenadiers et chasseurs de la Haute-Marne_.
L'ordre du départ est enfin arrivé; le 2 septembre, je me suis rendu à
Chaumont, chef-lieu du département. Nous y avons nommé des officiers
provisoires qui nous ont montré les premiers principes de l'école du
soldat sans armes. Les noms de ces officiers étaient: Ruel, capitaine,
Barthélemy, lieutenant; Lemoine, sergent major; tous trois habitants de
la ville. L'ordre de former le bataillon venu, nous sommes partis le 5
octobre pour Saint-Dizier. En y allant, nous avons logé à Joinville;
l'étape nous était fournie ainsi que le logement.
À Saint-Dizier, on nous a fait prendre des cantonnements dans les
environs, en attendant l'organisation. Je me suis trouvé dans la partie
envoyée à Louvemont; dans ces cantonnements, nos officiers de route nous
ont montré le maniement des armes.
Parti de Louvemont le 2 novembre, pour retourner à Saint-Dizier, pour
notre organisation. C'est dans ce moment que mes compagnons m'ont honoré
du grade de caporal dans la sixième compagnie; j'avais pour capitaine
Lemoine; pour lieutenant, Mongis; pour sous-lieutenant, Thiébault.
Après que le bataillon a été organisé, on nous a fait cantonner de
rechef; mais nos nouveaux cantonnements étaient à trois ou quatre lieues
plus loin de Saint-Dizier où notre état-major est toujours resté. Deux
villages étaient destinés à notre compagnie: Chamouilley, où le
capitaine est resté avec la première section, et Bienville où j'étais
avec les lieutenants: ces villages sont situés sur la Marne. Nous ne
touchions aucun vivre; on donnait à un caporal vingt-trois sols huit
deniers en papier par jour (pendant quelque temps, c'était six sols
trois deniers en argent, et dix-huit sols en papier); un soldat avait
quinze sols trois deniers par jour, tout compris. Avec ce prêt, nous
étions obligés d'acheter tout ce qui nous était nécessaire. Les vivres
n'étaient pas chers dans ce moment-là; nous pouvions vivre
raisonnablement.
Nous sommes sortis le 21 janvier de ces cantonnements pour rejoindre la
première section, et pour nous disposer à célébrer la bénédiction de
notre drapeau, à Saint-Dizier.
Un jour après notre arrivée (le 24), on a donc assemblé le bataillon et
on nous a conduits à l'église paroissiale de l'endroit. La bénédiction a
été faite par notre aumônier: après, on a fait faire le serment de
fidélité à tout le bataillon devant le drapeau. Le drapeau avait pour
emblème une épée surmontée d'un bonnet de liberté, et pour devise: _Huit
cents têtes dans un bonnet_.
Dans ce même moment, on a distribué à chaque compagnie un fanion sur
lequel était son numéro. Comme tout le bataillon ne pouvait rester à la
ville, car c'était un lieu de passage, on nous a envoyés reprendre nos
cantonnements. La seconde section, dont je faisais partie, avait eu des
difficultés avec des laboureurs de l'endroit qui ne voulaient pas nous
vendre du bled pour du papier. Pour éviter tout différend, on nous a
donné un autre village appelé Narcy, à une demi-lieue de la Marne. Nous
avons achevé d'y passer l'hiver.
Notre état major a changé pour aller dans une autre ville nommée Vassy.
Dans ce moment, nous avons changé de cantonnement. C'était le 15 mars;
nous étions dans les environs de la ville, nous avions pour la compagnie
deux villages qui se nommaient Brousseval et Domblain, où nous avons
reçu notre habillement complet. Notre chef de bataillon, nommé Deprée,
faisait souvent rassembler les compagnies pour faire la manoeuvre. Comme
nous étions au printemps, plusieurs fois il nous faisait lever dès la
petite pointe du jour, prendre les armes et mettre le sac au dos; il
nous menait à deux ou trois lieues à la promenade militaire. Tout cela
se faisait en attendant l'heure du départ.
Je ne ferai point de grandes observations sur les pays où nous avons
resté. C'est un pays où le monde est très affable; il produit du pain,
du vin et une infinité d'autres denrées; chaque particulier y vit
content de son labeur. Nous avons quitté ces contrées pour aller à Metz,
le 12 avril, par Bar-sur-Ornain, Saint Mihiel, Pont-à-Mousson.
Metz est une ville de guerre très fortifiée, et, dans ce temps-là, on
augmentait encore ses fortifications. Nous avons fait le service de
cette place pendant trois mois et demi, et logé au quartier Chambière
avec le régiment de Suède. Nous avons été exercés à faire les différents
feux.
Nous sommes partis, le 17 août, de Metz pour Maubeuge où était une
partie de l'armée du Nord.
Avant de passer plus loin, je dirai que j'ai fait à Metz une maladie qui
m'a porté à deux doigts de la mort. J'attribuais la cause de cette
maladie à l'air de la ville[6], car j'avais toujours joui du bon air de
la campagne. Peut-être aussi la distance de soixante lieues du pays m'a
donné ces six semaines d'hôpital.
Nous en reviendrons à notre armée du Nord. Nous y voilà arrivés; c'est
dans peu qu'il nous faudra mesurer pour la première fois nos armes avec
celles de notre ennemi.
Nous n'avons pu loger au camp, car les tentes étaient toutes remplies;
nous avons été obligés de rétrograder jusqu'au village de Beaufort,
entre Avesnes et Maubeuge (c'était le 31 août). Là, nous avons trouvé le
régiment de Beaujolais.
Depuis, ce n'a été que bivouacs et contremarches nuit et jour, car nous
avions affaire à un ennemi dont nous n'étions pas les maîtres, et nous
n'étions que très peu de monde.
7 _septembre_.--Partis de Beaufort pour Ténières près de la Sambre, où
l'ennemi venait piller tous les jours. Nous nous sommes opposés à leur
dessein. De là, nous avons été à Avesnes.
Après un repos de quatre heures, on a battu la générale. Nous sommes
partis pour Marbaix, sur la route de Landrecies, où nous avons bivouaqué
pendant quarante-huit heures, suivant le mouvement de l'ennemi.
12 _septembre_.--À cinq heures du matin, nous sommes arrivés derrière
Landrecies. La tête de colonne a commencé l'attaque derrière la ville,
sur la route du Quesnoy. Feu vif de notre part, mais l'ennemi a très
bien répondu dans la forêt de Mormal où il était retranché. Cependant
leurs premiers retranchements ont été enlevés, mais les abattis de gros
arbres nous ont empêchés d'aller plus avant. Notre bataillon est entré
dans la forêt à huit heures du matin. À sept heures du soir, la colonne
s'est retirée. On a perdu du monde dans les deux partis. L'armée de
siège de l'ennemi venait donner du secours à l'armée d'observation.
C'est ce qui a fait que nous nous sommes retirés sur les glacis de
Landrecies, sans quoi ils nous auraient bloqués dans la forêt[7]. Pour
notre première bataille, le succès n'a pas été bien grand.
Repos de trois heures sur les glacis de Landrecies; on nous a donné
quelques petits rafraîchissements. La colonne s'est remise en route;
chaque corps a été reprendre ses positions du 7 septembre.--Quinze
heures de marche.
Notre colonne, de douze mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie,
avait voulu débloquer le Quesnoy et lui faire passer des vivres. Il
était trop tard: lorsqu'elle est arrivée pour attaquer l'armée
d'observation de l'ennemi, la ville s'est rendue; son dernier coup de
canon était tiré avant le commencement de notre attaque.
Revenus à Beaufort, le bivouac a commencé à une heure du matin, à une
demi-lieue en avant du village, derrière le régiment de Beaujolais qui
était campé sur une hauteur, à un quart de lieue de la Sambre. On
attendait de jour en jour le blocus de Maubeuge.
29 _septembre_.--Nous étions à bivouaquer comme de coutume, lorsqu'un
déserteur autrichien est venu au camp de Saint-Remi-malbâti; il a dit
que l'ordre était donné dans leur régiment de se tenir prêt à passer la
Sambre pour les quatre heures du matin. Le régiment de Beauce, n° 68,
était à ce camp; il a redoublé son service et s'est mis sur ses gardes.
Il faisait un brouillard très obscur: aussi l'ennemi en a bien profité
pour jeter ses pontons pendant la nuit, et, à quatre heures précises,
ont passé trente mille hommes bien assurés de la victoire[8]. Les
troupes campées sur les hauteurs près la Sambre ont fait vigoureuse
résistance, mais n'ont pu tenir contre une colonne si nombreuse, et ont
été obligées de se replier sur nous, qui étions en seconde ligne. Nous
n'avons pu arrêter la marche des Autrichiens qui nous attaquaient de
tous les côtés.
Retraite sur la ville de Maubeuge. Malgré notre vigoureuse résistance,
nous n'avons pas tardé à être bloqués par leur nombreuse cavalerie qui
cherchait à s'emparer des villages et des bois où nous devions passer.
Comme nos tirailleurs ne leur donnaient pas assez d'occupation et ne
nous laissaient pas le temps de défiler, nous avons été obligés de nous
mettre en bataille en avant de la forêt de Beaufort. À l'approche de
l'ennemi, nous avons fait le feu de file pendant trois quarts d'heure.
Son artillerie nous a forcés une seconde fois à la retraite, après avoir
perdu un canon et plusieurs canonniers tués et blessés. Vingt hommes de
notre bataillon mis hors de combat. Notre route était coupée; il ne
restait plus pour notre retraite qu'à nous enfoncer dans le bois et
sortir comme l'on pourrait.
Nous voilà donc en marche. Après avoir fait une demi-lieue dans cette
forêt, étant prêts de sortir, un régiment ennemi qui se dérobait à notre
vue nous force de chercher un autre passage. Sur une autre lisière du
bois, l'ennemi nous cerne de même. Ma foi! il n'y avait plus à balancer.
Rester prisonnier ne nous accommodait pas; nous avons passé au travers
de l'ennemi qui n'a cessé de faire une fusillade continuelle.
De cette forêt, nous avons rejoint la colonne qui se rassemblait dans la
plaine, du côté de la route de Frieville. On voulait encore leur faire
résistance, mais en vain. Il a fallu se mettre à l'abri dans le camp et
disposer l'artillerie des redoutes à défendre les approches. L'ennemi
s'est emparé des villages aux environs de la ville et a pillé nos effets
qui y étaient restés.
Trente hommes de notre bataillon, restés dans la forêt de Beaufort sans
avoir pu percer pour nous rejoindre, avaient été obligés de se renfoncer
dans le bois. Chemin faisant, ils ont fait prisonnier une sentinelle
autrichienne. Ce soldat, très content d'être prisonnier, a aidé nos
hommes à sortir du bois et les a conduits dans un endroit, qui était le
moins gardé, où ils ont pu passer entre les postes à la faveur d'une
nuit obscure (30 septembre). Ils ont été faire le service à Avesnes, et
nous ont rejoints après le déblocus de Maubeuge.
La même nuit, vers les dix heures du soir, notre bataillon a pris la
garde de la _redoute du Loup_ pour vingt-quatre heures. Après avoir été
relevés, nous avons été prendre position à la gauche du camp retranché
de Falise; c'était le nom du camp de Maubeuge.
Nous attendions de jour en jour le siège, mais en vain. Il a été
rapporté par plusieurs personnes que l'intention du général Cobourg
n'était pas d'assiéger la ville, mais de la faire rendre par famine, car
elle n'était pourvue d'aucuns vivres. On comptait vingt mille hommes en
état de porter les armes, tant dans le camp que dans la ville; au moment
du blocus, on a fait le serment de mourir les armes à la main plutôt que
de se rendre aux ordres d'un tyran.
6 _octobre_.--Sortie de six mille hommes, mais sans succès. Ils se sont
présentés le triple et le double de ce que nous étions. On ne s'en est
tiré qu'avec une grande perte.
7.--Même insuccès. Nous sommes investis de toutes parts sans pouvoir
nous donner de l'élargissement.
Le 5 octobre, à la redoute de gauche, entre le bois du Tilleul et nos
avant postes, une sentinelle française et une sentinelle hollandaise
étaient à soixante pas l'une de l'autre, ce qui leur donnait facilité de
converser. Quatre soldats de mon poste se sont avancés; les Hollandais,
qui étaient dans le bois du Tilleul, ont été portés par la curiosité à
se mêler de la conversation. Cependant, un Français reconnaît, parmi les
Hollandais, son frère, qui était le plus empressé à demander comment
nous étions, ce que nous pensions, et si les vivres ne nous manquaient
pas.
_Réponse_: «Il ne manque rien aux républicains.»
Par dérision, ils répliquaient que nous mangions déjà nos chevaux, et
que, avec notre papier, nos assignats, il fallait mourir de faim. Ils
ajoutaient qu'ils nous tenaient dans leurs filets, qu'ils nous feraient
danser une dernière fois _la carmagnole_. Celui-là disait que, quoique
Français, il prendrait plaisir à nous voir arracher la langue.
Un volontaire lui dit: «Camarade, vous ne paraissez pas Hollandais, et
sans doute il n'y a pas longtemps que vous êtes sorti de France. Vous
paraissez bien sanguinaire pour une patrie qui renferme vos parents,
mais que vous ne devez pas espérer revoir, car la loi prononçant votre
arrêt de mort ferait tomber votre tête. Voilà ce qui est réservé aux
coquins de votre espèce.»
Son frère, qui l'avait reconnu, interrompit la conversation en disant:
«Laissez-moi voir ce coquin! C'était autrefois mon frère.»