UN «ZEPPELIN» EN FRANCE

Le jeudi 3 avril dernier, à 1 h. 1/2 de l'après-midi, un Zeppelin

atterrissait sur le champ de manoeuvres de Lunéville. L'aéronat fut

heureusement protégé et très aimablement aidé dans sa manoeuvre de

descente par le 17e régiment de chasseurs à cheval, qui, à cet instant

précis, était passé en revue par le général de Contades de Gizeux.

Le dirigeable, ainsi soudainement descendu des nues, repartit vers l'Est

le lendemain vers midi et demi.

C'est l'histoire des vingt-trois heures de séjour du Zeppelin allemand

sur le sol français que nous résumerons ici.

*

* *

Pour la première fois un événement de ce genre se produit. Avant que

d'en discuter, constatons qu'au point de vue des relations officielles

entre gouvernements l'incident est clos.

Un communiqué, publié dès le lendemain matin de l'atterrissage, était,

en effet, conçu dans ces termes:

_Dès qu'il a été informé de l'atterrissage d'un ballon allemand à

Lunéville, le gouvernement a prescrit une enquête immédiate confiée à

l'autorité militaire._

_Il y a été procédé par le général Lescot, commandant d'armes, et le

général Hirschauer, inspecteur permanent de l'aéronautique militaire,

assisté du sous-préfet de Lunéville, M. Lacombe._

_De cette enquête, il résulte que le dirigeable est un ballon privé de

la Société Zeppelin. Les trois officiers qui étaient à bord formaient

une commission de réception._

_Il résulte également de l'enquête que le ballon a atterri par

correction en s'apercevant qu'il était au-dessus d'une grande garnison

française. Il avait complètement perdu son orientation. Le capitaine

George, président, de la commission de réception, a donné sa parole

d'honneur qu'il n'avait été procédé par lui ni par ses compagnons à

aucune observation concernant la défense nationale._

_Dans ces conditions, il a été entendu qu'on laisserait partir

immédiatement le ballon, ce qui paraît d'ailleurs très urgent à cause

d'avarie possible._

_Ensuite les officiers seront accompagnés en chemin de fer jusqu'à la

frontière par le commissaire spécial d'Avricourt._

_L'incident est ainsi clos._

Telle est la version officielle qu'il importait de reproduire. Mais,

autour de ce communiqué, il y a une place pour l'histoire, pour la

recherche de la vérité, pour l'étude des conséquences. Procédons

chronologiquement.

*

* *

Vers les 10 heures du matin, jeudi dernier, les habitants de Vesoul

furent très surpris d'apprendre qu'un dirigeable dont la forme

ressemblait à celle d'un Zeppelin avait évolué, à grande hauteur,

au-dessus de Selle, Passavant et Vauvilliers, paraissant s'orienter sur

Epinal.

De cette ville, et alors qu'il se trouvait à une plus faible altitude,

le dirigeable fut à nouveau signalé; il passait au-dessus des forts se

dirigeant au nord.

[Illustration: Instantanée la descente du _Zeppelin IV_ à Lunéville, le

3 avril, à 1 h. 1/4 de l'après-midi.]

On perd de vue le Zeppelin à partir d'Épinal, mais on croit cependant

qu'il a suivi la voie du chemin de fer; à midi 40, il est signalé

au-dessus de Lunéville où se manifeste un véritable émoi. Du champ de

manoeuvres, des officiers voient l'immense vaisseau accomplir un huit

au-dessus de la ville, puis, piquant à l'est, aller vers le fort de

Manonvillers qu'on finit de construire.

On suit naturellement le Zeppelin à la lorgnette; soudain, l'esquif

aérien s'incline fortement, l'axe longitudinal du ballon accuse un angle

d'environ 45° avec l'horizontale. Le dirigeable vire de bord, revient

vers l'immense espace de 200 hectares que constitue le champ de

manoeuvres. L'aéronat paraît à bout de lest, ses passagers agitent leurs

mouchoirs blancs. Le Zeppelin frôle, nous dit-on, un réservoir à eau,

passe de justesse au-dessus des arbres en bordure du champ et touche

terre, un peu brusquement, tandis que sur le terrain évolue le 17e

régiment de chasseurs.

La population accourue se précipite, plutôt hostile, car elle vient

d'apercevoir des uniformes d'officiers allemands; fort heureusement, les

officiers français prennent aussitôt des dispositions pour éloigner la

foule et faciliter l'atterrissage définitif de l'aéronat. Une compagnie

cycliste assure le service d'ordre, quand les autorités arrivent sur les

lieux.

A bord du dirigeable se trouvent douze personnes: trois officiers et un

sous-officier, le pilote du ballon, qui est capitaine de réserve, et

sept mécaniciens civils.

Les militaires sont: le capitaine Fritz George, de la section

d'aéronautique de Berlin, attaché à la station aéronautique de Metz; le

lieutenant Félix Jacobi, du 3e bataillon d'aérostiers de Metz; le

lieutenant Jean Brandeis, du bataillon des aérostiers de Berlin; le

sergent Gall, du 3e bataillon d'aérostiers de Metz. Le pilote, attaché à

la maison Zeppelin, est le capitaine de réserve Glund.

Le général de division Lescot, commandant la place, monte alors à bord

de la nacelle et interroge le pilote et les officiers. Leur récit doit

fixer notre religion; le voici tel qu'il a été résumé par le pilote

Glund:

J'ai quitté Friedrichshafen sur les bords du lac de Constance, pour des

essais d'altitude, ayant à bord une commission militaire de réception et

de contrôle. Nous nous sommes égarés en France, alors que nous devions

aller à Baden. Nous avons vogué au-dessus de la Forêt Noire; ensuite

nous sommes rentrés dans le brouillard et montés à 2.000 mètres, déviant

à l'ouest, ne pouvant descendre, gênés dans nos manoeuvres par les

montagnes du Felberg, hautes de 1.500 mètres. Nous avons ainsi voyagé

plusieurs heures sans rien voir et c'est vers une heure que nous avons

aperçu des soldats manoeuvrant; alors nous avons voulu descendre,

d'accord avec les officiers, et ceci par correction, pour prouver que

nous n'étions pas venus volontairement en France.

Telles furent les déclarations; elles ne faisaient nullement mention des

possibilités qu'avaient eues les aéronautes d'apercevoir la terre quand

ils furent signalés en Haute-Saône et à Epinal. D'autre part, nulle

allusion non plus à la position qui semblait critique du dirigeable

au-dessus du fort de Manonvillers. Aucune indication de route ne fut

donnée et, s'il est exact, ainsi qu'on le constata au baromètre

enregistreur, que le ballon s'était élevé à 1.925 mètres et avait

navigué en altitude, on se rendit compte, aussi par le graphique tracé

que plusieurs fois le dirigeable était revenu à de moins grandes

hauteurs.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le dirigeable naviguait. Le vent

régnant ce matin-là dans toute la région était du nord-est (1); par

conséquent, le Zeppelin marcha avec un vent de côté contre lequel il eut

à lutter jusqu'à Lunéville.

[Note 1: En Allemagne, paraît-il, le vent soufflait franchement de l'est.]

On remarquera que le parcours suivi par le dirigeable allemand affecte

sensiblement le tracé d'une ligne à peu près droite qui, prolongée au

delà de Lunéville, irait franchir la frontière pour rencontrer Metz en

infléchissant sur la gauche.

C'est du reste cette orientation qui avait laissé penser, jeudi soir, à

Paris, quand on connut le passage vers Vesoul et l'atterrissage à

Lunéville, que le Zeppelin désemparé avait été pris par un courant du

sud. Toutefois, on envisageait malgré tout, et au préalable, l'incursion

en territoire français.

De ces hypothèses, on voit que, d'après les déclarations allemandes,

aucune n'est vraie. Il faut donc admettre--tout en reconnaissant la

possibilité de s'égarer au-dessus de la Haute-Saône--que le dirigeable a

navigué en France, 130 kilomètres durant, sans pouvoir repérer sa route.

Quant à la question de l'atterrissage, réserves faites des déclarations

du pilote Glund, on doit noter que le dirigeable était à court de lest,

que des extincteurs et des outils avaient été jetés par-dessus bord. On

avait naturellement conservé le plus précieux de tous les lests,

l'essence. Très exactement--le jaugeage fut effectué par un

officier--il restait à bord du Zeppelin, à son arrivée, 100 litres de

carburant pour deux moteurs, soit environ deux heures de marche. Telle

est la vérité.

Les deux opinions soutenues pour et contre l'atterrissage: comme il

restait deux heures de marche à bord, le dirigeable pouvait franchir la

frontière sans s'arrêter; le pilote n'a donc atterri que par bonne

volonté.

Contre l'atterrissage: il est entendu que le dirigeable avait assez de

carburant à bord pour aller atterrir en Allemagne, mais c'est l'incident

survenu aussitôt après le passage au-dessus de Lunéville qui a obligé

les aéronautes à revenir.

Il ne nous appartient pas de conclure, nous exposons simplement des

versions.

*

* *

Mais revenons auprès du dirigeable, alors que les opérations de descente

se terminent.

L'équipage a fiché en terre un énorme tire-bouchon d'acier, haut de 1 m.

20, qui se visse dans le sol, non sans difficulté, et qui formera ancre,

l'extrémité du tire-bouchon étant reliée par des cordages avec un pieu

creux en fer placé également dans le sol à environ 1 m. 50 de distance,

assurant ainsi un système suffisamment rigide.

C'est cet ensemble, fixé en terre par les moyens du bord, qui

constituera la seule attache du dirigeable pendant tout son séjour. La

pointe du Zeppelin étant placée, face au vent, un triple câble d'acier

part de l'étrave du dirigeable et s'accroche à la boucle qui termine

l'énorme vis métallique disparue en terre. Ainsi, à son gré, le ballon

évoluera, mais aucune autre attache ne le reliera au sol.

Par précaution à l'avant, à l'arrière et aux nacelles, des cordes

pendent, que les hommes attraperaient en cas de besoin.

Après que les officiers allemands eurent quitté leurs uniformes et se

furent mis en civil, l'autorité militaire française prit possession du

dirigeable. On installa un gendarme et des soldats dans chacune des

nacelles, on dévissa les bougies d'allumage et on permit à l'équipage

l'enlèvement d'un des deux moteurs arrière de l'aéronat, ce qui allégea

le Zeppelin de 500 kilos environ: il en avait besoin. Ce travail

accompli, ni les officiers, ni le pilote, ni les mécaniciens, ne furent

autorisés à séjourner à bord. Par contre, les officiers français,

quelques civils et ingénieurs furent admis dans la soirée et le

lendemain matin à visiter dans tous ses détails le dernier construit des

dirigeables allemands.

[Illustration: Le dirigeable allemand et l'aéroplane français: un biplan

militaire, arrivant à Lunéville, plane au-dessus du Zeppelin.]

Ce Zeppelin, qui resta presque un jour sur la plaine de Lunéville,

mesure 148 mètres de long; son diamètre au maître-couple est d'environ

14 mètres, son volume de 20.000 à 21.000 mètres cubes. Il est muni de

trois moteurs semblables de 180 chevaux chacun, fabriqués par M.

Maybach, l'ancien ingénieur de la maison Mercédès.

Un des moteurs se trouve dans la nacelle avant, celle du commandement.

Ce moteur actionne deux hélices, à deux pales chacune, placées sous le

dirigeable, une de chaque côté. A l'arrière, un ingénieux montage des

deux moteurs, avec un quadruple embrayage, permet à volonté d'actionner

les deux hélices de l'arrière--celles-ci à quatre pales--soit

séparément, soit ensemble.

Quant à la vitesse du dirigeable, il est impossible de la préciser; nous

aurons l'occasion d'en reparler tout à l'heure. Ce Zeppelin affecte la

forme classique des aéronats rigides de ce modèle universellement connu.

Les parties supérieures des deux nacelles, accessibles chacune par un

vaste hublot coulissant, sont mises en communication par un couloir

central en forme de V, qui court comme une quille au-dessous de la

carène du vaisseau aérien.

L'ensemble métallique du dirigeable est constitué par une longue poutre

rigide en métal spécial qui a nom «duraluminium». Le profil de l'avant

et de l'arrière, en forme de pointe arrondie, est à peu près le même.

Sur tout cet ensemble métallique, immense parallélipipède, est tendue

une toile en contact direct avec l'air; c'est l'enveloppe protectrice, à

l'intérieur de laquelle sont seize ballonnets indépendants en étoffe à

ballon ordinaire, qui contiennent de l'hydrogène pur. Complètement

gonflés, ils remplissent tout le corps du ballon, ne laissant libre

théoriquement que le couloir-quille.

Dans ce couloir passent toutes les commandes métalliques du dirigeable

pour les gouvernails de direction ou de stabilisation, ainsi que les

commandes des waterballast, grands sacs à eau, constituant le lest et

placés entre les ballonnets avec un orifice d'écoulement près de la

quille de l'aéronat. De la nacelle du commandement, on peut actionner

l'ouverture de tous les waterballast, et ainsi les vider à volonté.

L'intérieur du ballon est particulièrement curieux à visiter. On marche

sur un plancher étroit et brillant en aluminium ondulé, tandis qu'autour

et surtout au-dessus de soi, s'enchevêtrent ces minuscules mais si

nombreuses poutres armées, toutes du même gabarit, à éléments

interchangeables, qui constituent une des particularités de la

construction du Zeppelin. Le métal employé est toujours le même

«duraluminium».

C'est très soigné, parfaitement établi comme «fini de construction»;

mais les ingénieurs français compétents prétendent qu'aucun calcul

raisonné n'a présidé à l'établissement des résistances de cet ensemble.

Au centre du couloir se trouve la chambre du capitaine; on y remarque un

altimètre enregistreur, un peu plus loin, des water-closets très

modernes; une cabine noire, chambre à photographie avec tous ses

accessoires pour développements et tirages rapides; enfin un autre local

de 1 m. 75 sur deux environ, contenant l'installation de la télégraphie

sans fil, dont l'antenne, suspendue au-dessous de cette chambre

spéciale, est fixée au centre d'un énorme isolateur en verre blanc.

[Illustration: De Friedrichshafen à Metz, par Lunéville: itinéraire du

Zeppelin au-dessus du territoire français.]

Aux parois ajourées du couloir sont accrochés en ordre parfait,

cordages, pièces de rechange, pics, pioches, etc. Enfin, voisinant avec

la nacelle avant, entre deux ballonnets, un puits métallique grillagé

ovale monte vers le faîte du dirigeable pour déboucher sur sa partie

supérieure où se trouve aménagée une petite plate-forme de 8 à 10 mètres

carrés, portant un léger bastingage. Cette plate-forme, qui était nue,

est destinée certainement à porter une ou deux mitrailleuses, tandis

qu'on pourrait également en installer deux autres dans les nacelles.

L'agencement de détail est remarquablement étudié, il y a un luxe

d'instruments enregistreurs, baromètres, thermomètres, tachymètres,

etc., qui témoigne d'une mise au point très minutieuse.

C'est d'une très belle fabrication. On sent l'énorme et persistant

effort, mais on ne peut croire à la grande solidité de l'engin. Nous

avons pu, en effet, constater, à la suite de l'atterrissage de

Lunéville, que les deux nacelles étaient endommagées, disloquées; les

montants établis en tubes ovales étaient repliés sur eux-mêmes; tout

l'arrière du ballon était déformé, particulièrement à l'endroit des

ballonnets 4 et 5. A l'intérieur, on remarquait quelques-unes des minces

poutrelles armées, tordues et déformées. Or, l'atterrissage effectué à

Lunéville, s'il fut un peu brutal, est un de ceux que doit pouvoir

supporter un aéronat surtout muni d'énormes amortisseurs pneumatiques de

nacelles, comme ceux que possède le Zeppelin.

C'est pourquoi, en voyant le dirigeable en cet état, nous nous sommes

demandé, si, précédemment à l'atterrissage de Lunéville, le Zeppelin

n'aurait pas subi un choc, ce qui pourrait être dans le domaine des

choses possibles; ou alors, faudrait-il attribuer cet état à une

déformation soudaine en l'air d'une partie de cet ensemble rigide?

Serait-ce alors l'explication de l'inclinaison inquiétante remarquée

au-dessus du fort de Manonvillers? Suppositions, c'est entendu, mais

bien plausibles. Car, si l'état lamentable du Zeppelin est dû seulement

à l'atterrissage, c'est la preuve d'une fragilité inquiétante.

*

* *

Nous avons dit l'émotion causée à la population lunévilloise par

l'arrivée du Zeppelin. Cette émotion se transforma en une sorte

d'hostilité retenue à l'égard des aéronautes, et le service de

surveillance fut deux fois utile autour du ballon, car les officiers

profitèrent en même temps de cette protection.

L'un d'eux, après l'atterrissage, voulut aller lui-même déposer une

dépêche au télégraphe; on l'y autorisa, et le maire, le baron de

Turckheim, l'accompagna; mais, aussitôt à la poste, un rassemblement de

quelques centaines de personnes se forma et on dut prendre des

précautions pour protéger la sortie de cet officier, qui, avec ses

camarades, avec, aussi, les mécaniciens et le pilote, passa la nuit

debout à côté du Zeppelin.

Dans le brouillard humide, la nuit fut longue et, jusqu'au matin, en

attendant l'arrivée du général Hirschauer, inspecteur permanent de

l'aéronautique, et de la commission militaire, les aéronautes allemands

se promenèrent, renfermés dans un mutisme persistant, auprès des groupes

d'officiers français.

Le pilote Glund réclama cependant quelquefois auprès du capitaine de

service, lorsque quelque visiteur pénétrait dans les nacelles, ce

pourquoi il faisait des réserves que l'officier français ne manquait pas

d'enregistrer fort courtoisement aussitôt.

A 6 heures du matin, le général Hirschauer arriva. Il s'enquit d'abord

des besoins que pouvaient avoir les officiers allemands, le pilote et

les mécaniciens, puis, accompagné de sa suite, il visita en détail le

ballon. D'abord la nacelle avant où il examina les appareils de

contrôle, les cartes, différents papiers, ensuite l'intérieur du

dirigeable. Mais, à aucun moment, il n'appela le pilote pour lui fournir

des précisions. A 7 heures moins le quart, la visite était terminée, et

le général Hirschauer partait avec le sous-préfet, M. Lacombe, conférer

avec le général Lescot, commandant la place, et rédiger son rapport au

gouvernement.

A 7 h. 1/2 du matin, une équipe de vingt hommes, venus du Corps

aéronautique allemand de Strasbourg la veille au soir par le train, fut

autorisée à pénétrer sur le champ de manoeuvres pour aider l'équipage.

Il était, en effet, permis au pilote Glund de reprendre possession de

son dirigeable, et on lui rendit les bougies d'allumage enlevées la

veille aux moteurs.

Pendant trois heures on procéda à la mise en état et surtout aux

réparations des poutres armées qui étaient brisées,--grâce à des

attelles de fortune, constituées par de jeunes troncs d'arbres qui

furent placés à l'intérieur du Zeppelin et solidement fixés aux parties

endommagées.

Ceci, tandis qu'une autre équipe allait à la gare pour y recevoir un

wagon chargé de tubes d'hydrogène comprimé, lequel, parti dans la nuit

de Friedrichshafen, était arrivé--comme train spécial--à 10 heures du

matin à Lunéville. Les Allemands nous donnèrent ainsi une merveilleuse

leçon de célérité, non seulement par le fait d'avoir si vite dirigé un

chargement complet de 200 tubes, considérés comme explosifs, mais aussi

en réalisant ce «record» de les débarquer hors du wagon, de les

véhiculer sur des camions de fortune, d'emmener le tout sur le champ de

manoeuvres, de réunir entre eux les tubes et de fournir environ 1.000

mètres cubes d'hydrogène pur, au dirigeable épuisé, dans un espace de

deux heures. Car à midi un quart le ravitaillement était terminé.

Une heure auparavant, trois points noirs, qui, peu à peu, s'en allaient

grandissant, avaient paru à l'horizon. Et ce furent aussitôt des

acclamations enthousiastes, délirantes. La foule avait reconnu nos

avions militaires, trois biplans de l'escadrille aérienne d'Épinal qui

venaient, dans un vent de 16 mètres à la seconde, survoler le Zeppelin

et atterrir correctement dans la ligne du ballon.

De Paris, vers 11 h. 15, était arrivé l'ordre de libérer le dirigeable

avec son équipage civil. Quant aux militaires, ils devaient être

reconduits à la frontière.

Mais une difficulté subsistait. L'un des officiers, le capitaine Fritz

George, était en possession d'un document dont il avait déclaré ne pas

vouloir se dessaisir. Il en avait seulement montré la suscription:

c'était le cahier des charges imposé par l'autorité militaire à la

Société Zeppelin.

L'intérêt de connaître cette convention était relatif; cependant il

était peut-être utile de savoir les conditions imposées aux Zeppelins

pour leurs réceptions et entre autres la vitesse obligatoire pour ces

dirigeables. Car les instruments de mesure auxquels nous faisions

allusion tout à l'heure ne donnant que des indications d'approximation,

pouvant être corrigées ou étalonnées, il n'eût pas été indifférent

d'avoir une précision.

Bref, ce détail fut réglé à la satisfaction de tous, nous dit-on, par la

communication au général Lescot du document et la déclaration d'honneur

du capitaine Fritz George, que ni lui, ni ses compagnons, n'avaient fait

d'observation concernant la défense nationale.

Tandis qu'avait lieu ce conciliabule entre militaires le pilote Glund

faisait connaître que son heure de départ était fixée à 1 h. 1/2 de

l'après-midi. La nouvelle se répandit dans le public, et, sur le champ

de manoeuvres, il resta peu de curieux, toujours maintenus, d'ailleurs,

par les soldats. Le préfet, les généraux, différentes autorités,

partirent déjeuner tranquilles.

[Illustration: Le départ du Zeppelin. Il quitte le «terrain militaire»

sur lequel il avait atterri malgré la «défense de pénétrer» et se dirige

vers Metz.]

Mais la déclaration du pilote était une feinte, qu'il eut raison

d'adopter à notre avis, à moins que sa montre ne fût réglée, ce qui

était possible, sur l'heure de l'Europe centrale. Il nous sembla,

plutôt, que le capitaine de réserve Glund se rendait parfaitement compte

que les sentiments de la population ne lui étaient pas favorables. C'est

pourquoi, soudain, vers midi et demi, alors que nous étions quelques

rares à assister à ces préparatifs, on vit l'équipage manoeuvrer pour

quitter l'ancrage; le ballon resta maintenu par les soldats. Le pilote

prévint ceux-ci, sans leur dire toutefois que le départ était imminent.

Sur un coup de sifflet bref, à midi 35, les deux moteurs furent embrayés

et accélérés. Un peu brusquement, et projetés en éventail, les soldats

durent lâcher prise, tandis que le Zeppelin prenait de l'altitude assez

rapidement. Le public, surpris, manifesta bruyamment, mais ce fut pis

encore, lorsque, quelque temps après, les officiers allemands,

accompagnés du commissaire spécial de Lunéville, partirent en automobile

vers la frontière. Une double rangée de dragons retenait la foule,

tandis que, rapide, s'éloignait l'auto.

Avant de partir, le pilote Glund avait fait remettre au maire de

Lunéville 2.000 francs pour les pauvres de la ville et il avait consigné

7.600 francs pour droits de douane du ballon.

Un dernier incident se produisit après ce double départ. Un ingénieur de

la fabrique de moteurs allemands dont était muni le Zeppelin eut maille

à partir avec le public, parce que, à tort du reste, il voulait empêcher

de photographier le moteur abandonné par le dirigeable, souvenir de

l'incursion du Zeppelin. Protégé par les cavaliers, l'ingénieur dut

rapidement partir en automobile avec des amis.

*

* *

Ainsi se termina heureusement cet atterrissage inopiné d'un dirigeable

allemand dans une de nos villes-frontières où il faut compter avec

l'esprit de la population, prompte à l'emballement parce que vivant

depuis quarante années dans un état de tension continuelle.

Le pilote du Zeppelin et son équipage peuvent aussi s'estimer satisfaits

d'avoir été favorisés par le temps au cours de cette aventure. On ne

sait, en effet, ce qu'il serait advenu, si, un fort vent s'étant mis à

souffler, on eût été obligé de dégonfler sur place le dirigeable! Il y

en avait pour des semaines de démontage et d'autres difficultés auraient

peut-être surgi.

Les autorités allemandes l'ont du reste fort bien compris, et si,

quelques heures après la descente d'un de ses ballons à Lunéville, le

comte Zeppelin, envoyait au pilote Glund, une dépêche dont le premier

mot était celui-ci: «_Condoléances_», le gouvernement allemand, par

l'intermédiaire de son ambassadeur M. de Schoen, adressait, au lendemain

du départ du Zeppelin, une lettre officielle de remerciements à notre

ministre des Affaires étrangères.

*

* *

Il reste maintenant à savoir, et c'est un point de vue qui inquiète

l'opinion allemande, si le fait de l'atterrissage voulu ou forcé du

Zeppelin à Lunéville a livré à nos ingénieurs les secrets de

construction de cet aéronat.

En dehors de nos officiers, deux de nos ingénieurs spécialistes étaient

venus à Lunéville pour visiter le Zeppelin. C'étaient M. Julliot, de la

maison Lebaudy frères, et M. Sabattier, des usines Bayard-Clément. Avec

eux, nous avons vécu sur le champ de manoeuvres de Lunéville, et nous

pouvons affirmer qu'ils n'ont ni rempli leurs carnets de croquis, ni usé

des centaines de plaques photographiques. Ils se sont contentés de

regarder, ce qui a semblé leur suffire.

L'un et l'autre connaissaient déjà le Zeppelin. Ils ont eu le loisir de

le voir de plus près et plus longtemps, voilà tout.

Mais il est bien certain qu'ils n'ont pas été frappés au cours de cet

examen par la révélation subite d'une construction inattendue qui

apparaîtrait pour la première fois à leurs yeux comme une extraordinaire

réalisation.

Nous croyons que le génie français et le talent de nos ingénieurs nous

permettront toujours de rivaliser, en matière de dirigeables, avec ce

qui se construit de l'autre côté de la frontière.

Seulement, nous procédons d'une autre école, et ce qui nous donne une

infériorité, c'est que nous ne possédons pis les crédits suffisants pour

construire des unités rapides et nombreuses afin de mettre sur pied une

escadre aérienne de dirigeables aussi imposante que la flotte allemande.

Il appartient aux Chambres d'en décider autrement. Ce jour-là les

qualités de nos dirigeables ne le céderont en rien à celles des

Zeppelins allemands.

L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913 · 第 9 / 39 题