IV

Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant à exécution un projet

qu'elle caressait depuis longtemps, se rendit, à travers les avenues

désertes qui s'étendent derrière les Invalides et la gare Montparnasse,

aux Enfants-Indigents où elle était sûre de trouver Louise Guilbert,

aussitôt après l'heure de sa visite. Elle verrait également sa protégée,

la petite Lepillier, qu'un état d'anémie profonde clouait encore sur son

lit d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à l'annexe de

Berck-sur-Mer. Elle avait à lui annoncer une nouvelle; le tribunal de

Mantes venait de prononcer le divorce contre son père. De la sorte, les

gains de «l'Abeille» seraient désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom

évoqua en elle la vision douloureuse de Moranges, les tristes petites

maisons ouvrières groupant autour de l'usine leurs misères sordides.

Tandis qu'elle vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde

d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la dure existence

quotidienne courbait sur leur tâche, à la poursuite harassante du pain,

des malheureuses par centaines. En dépit de ce qu'elle avait fait pour

leur venir en aide, leur souvenir l'obsédait souvent comme un reproche;

elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée de tendresse et

de dévouement.

Moranges! En même temps elle revoyait le saisissant contraste du village

d'en face, les pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye: le

visage et le masque du mensonge social. Pourtant, malgré l'affreux

rappel de la mort de son père, elle conservait de ce pays des

impressions heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis avec l'ombre de

ses marronniers et le murmure de sa petite rivière; elle suivait la

berge inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied des falaises

rousses. Entre tant d'images, celle de Dormoy,--pourquoi la sienne

plutôt qu'une autre?--lui revint: il ébauchait le portrait d'Yvonne,

sous les tilleuls de la terrasse. Que de choses s'étaient passées

depuis!... Elle admira ce rythme caché des événements, qui éloignent,

qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du hasard. Dormoy, trois

semaines auparavant, lui était aussi indifférent que Vernières

aujourd'hui. On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit l'accueil

familier qu'elle-même réserverait au peintre et la sympathie marquée

qu'il trouverait chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, depuis

cette belle invention de portrait,--car il avait eu, pour se rapprocher

d'Hélène, l'ingénieuse idée de commencer le pastel de sa mère,--il ne

bougeait plus de la maison.

Avec cette force naturelle du sentiment, si active chez l'être jeune que

tourmente l'irrésistible instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène

assistait sans déplaisir aux longues séances de pose. Déçue si

cruellement dans cet instinct, elle n'en éprouvait que plus vivement, à

son insu, la satisfaction toute féminine de plaire. Penchant naturel du

coeur qui, blessé dans son besoin d'affection, est aussi prêt de haïr

l'amour que de souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, ni même

qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont elle ignorait totalement

d'ailleurs le véritable caractère si habilement déguisé sous de fausses

apparences de franchise, de bonhomie, de talent. Mais à ses magnifiques

dons d'intelligence, à sa réserve de dévouement et de tendresse se

joignait peut-être aussi,--elle était très femme,--une inconsciente

coquetterie.

Machinalement, elle était arrivée devant la grande grille à volets

pleins de l'hospice. Elle sonnait à une petite porte, et longeait, après

la loge du concierge, des arcades où traînaient des odeurs de pharmacie

et de cuisine. Il fallait, pour atteindre le service de Louise Guilbert,

traverser une vaste cour aux allées bitumées, aux maigres plates-bandes,

entre de hauts bâtiments lépreux et mornes. Quelques figures hâves

écrasaient aux vitres l'ennui de l'heure interminable. D'autres arcades

encore, un jardin chétif, trois bancs parmi le gravier sous les lilas,

et la lente promenade des enfants rachitiques en capote grise, en

savates jaunes, qui, pareils à de petits vieux, montraient sous le

bonnet de coton toutes les faces de la misère et de la décrépitude.

Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux larges baies répandant le

jour. Des couloirs spacieux, peints d'un vert frais, portes ouvertes,

laissaient voir des salles où les lits alignaient leur symétrie blanche.

Une infirmière, tablier épinglé sur le corsage, fausses manches en

calicot, sortit d'un bureau où Louise Guilbert était en train de signer

des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux petit visage officiel

s'éclaira:

--Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.

Une autre infirmière emportait les registres.

--Causons maintenant.

En mots simples, elle disait l'intérêt triste de son métier,

l'absorbante recherche de ce qui soulage et de ce qui console. Elle

avait beau toucher à tant de souffrances, elle n'en était pas encore

blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait; ils étaient comme

une famille qu'elle s'efforçait de défendre, elle eût voulu les arracher

tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un pauvre gamin

coxalgique s'était éteint doucement; elle en parlait avec des larmes

dans les yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la science, à sa

foi dans le progrès, elle dominait cette sensibilité, elle en faisait de

l'énergie, prête à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de

l'invisible ennemie.

Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval. Leur amie n'allait pas

mieux; elle avait été forcée de demander un congé. Sa pneumonie, l'état

aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui faudrait des mois de

soleil et de repos,--des mois, insistait Louise, en hochant la tête.

Hélène se reprocha de n'être pas retournée chez elle; demain sans

faute...

--Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier? Dépêchons-nous, avant

qu'on ne sonne le déjeuner.

Louise se lavait les mains, retrouvait dans la façon de mettre son

chapeau, cambrée devant la glace, cette grâce décidée qui lui était

propre; plus de médecin, mais une jeune et gentille femme.

Dans la salle nº 4, au sixième lit, la paralytique, ses mains blanches

sur le drap, les regardait venir. Hélène, dans cette atmosphère de

silence où planait de la douleur, s'avançait à pas légers, gênée par ces

regards de corps étendus, qui, de chaque lit, convergeaient sur elle;

elle était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur. Une vénération

tendre illumina les yeux trop grands de Berthe. Son effroyable anémie,

où achevait de se corrompre le sang épuisé d'une famille de serfs, lui

faisait un visage diaphane, d'un affinement extraordinaire, sous les

beaux cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression lasse et

brisée les bonnes nouvelles de Moranges, comme si elle eût dépensé toute

sa force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait même pas attention à

l'entrée des infirmières portant les grands plateaux du déjeuner, la

corbeille de pain, à ce qui pour la faiblesse et le désoeuvrement de ses

compagnes était une minute attendue de distraction, de volupté

réconfortante. Elle n'avait jamais faim.

* * * * *

Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait la robe du pastel,--il y

avait séance à trois heures,--Hélène dans le salon ne parvenait pas à

finir le livre commencé depuis un mois, les _Essais d'Emerson_, ouverts

sur ses genoux. Sa pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions

qu'avait réveillées en elle sa visite du matin.

Quels admirables enseignements, ces modestes vies de travail de Louise

Guilbert, de Gabrielle Duval; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de

la vie, au combat pied à pied contre les forces malfaisantes; l'autre

s'usant à faire pénétrer dans les jeunes cervelles la clarté des

lettres, le sens et l'amour du beau, à commenter avec son âme la leçon

des chefs-d'oeuvre où se perpétue, dans le corps des mots, le génie de

la patrie. Leur pauvre amie succombait à la peine; elle payait ainsi les

longues années de préparation acharnée, le surmenage des examens

constants. Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour la plupart

d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait se le dissimuler, la femme, telle

qu'elle avait été élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait prête

à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment à la lutte pour

l'existence, qui se doublait le plus souvent de la lutte contre les

hommes. Il faudrait des années de transformation physique et

d'amélioration morale.

Et cependant l'heure pressait, chaque jour accroissait le nombre de

celles qui ne se mariaient pas. En France, dans la classe bourgeoise, la

question de la dot entachait, viciait presque tous les mariages. Même

désintéressé, ce qui était rare, l'homme le plus souvent hésitait,

retardait, effrayé par les charges que les conditions économiques,

l'amour du confort, la diffusion du luxe à bon marché faisaient de plus

en plus lourdes. Il redoutait de partager ses maigres ressources avec

une compagne chez qui l'éducation avait développé des goûts plus

dispendieux peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières, les

promiscuités qui dégradent, les difficultés et les contraintes dont la

loi entourait le mariage, le rendaient moins fréquent encore; on

s'acheminait vers l'union libre.

Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de la femme, sa fonction,

comme disait Minna, est d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le

mariage la base éternelle de la famille et de la société; il fallait

seulement vivifier cette grande institution qui était en train de

s'étioler, lui rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur insuffler

une âme plus haute, des conceptions plus humaines, plus larges; qu'au

lieu de rester pour eux une association de convenances et d'intérêt, le

mariage devînt vraiment ce qu'il y a de plus noble au monde, l'union de

deux libres volontés pour la vie et la mort, pour la création surtout du

nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes fructifierait! Aux pauvres,

tenter de rendre leur sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne

fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre; qu'ils pussent trouver

dans le mariage rendu plus facile la possibilité de vivre et le respect

d'eux-mêmes! Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé une conscience

plus élevée de leurs devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes grandes

les portes du divorce, afin que le mariage ne pût jamais être l'impasse

boueuse, mais la grand'route où l'on marche à deux, en vertu du contrat

joyeusement consenti, comme de loyaux compagnons, non comme des forçats

rivés à la chaîne.--Et cela, bien entendu, dans l'intérêt vital des

enfants, car Hélène avait trop vu ce qu'ils souffraient, dans des

ménages en discorde. Mieux vaut le remède brutal que la plaie gangrenée.

En attendant, il fallait que la femme isolée pût vivre! Pour toutes,

quelle difficulté, aussi bien pour les humbles à qui leurs bas métiers

n'apportent même pas, au prix de tant de peines, le pain quotidien, que

pour les privilégiées qui peuvent aborder les carrières libérales!

Partout, elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence féroce

de l'homme. Que de professions encore fermées, que de préjugés et de

barrières! Et songeant à cette nécessité qui poussait hors du foyer tant

de femmes que l'homme ne protégeait plus, Hélène comprenait alors, même

en ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, les

revendications de toutes, même des plus intransigeantes. C'est à de

pareilles minutes qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie,

les sensibleries amères d'une Sophie Groetz, les programmes spéciaux

d'une miss Pelboom. Il y avait au fond de ces outrances une raison

d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène d'âme, un endurcissement

du corps aux fatigues, à la marche, ne donnerait à la jeune fille

française des nerfs assez équilibrés, des muscles assez forts pour les

souffrances de la vie et les épreuves de la maternité. Toute une

éducation à faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.

Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée par tant de zèles

maladroits? Une Mme Morchesne suffisait à neutraliser l'effort patient

d'une Minna. Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de l'homme,

que ce ne fût pas par une imitation servile; qu'elle restât femme avant

tout, sans rien abdiquer de son charme intime. Que loin de prétendre à

n'être qu'un garçon manqué, la femme nouvelle s'efforçât de ressembler,

par bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec Minna qu'il

fallait poursuivre ardemment tout ce qui est conforme à la justice, se

garder soigneusement de ce qui est contraire à la nature. Il fallait que

les femmes se créassent, non une forme, mais une âme nouvelle.

Puis, en un retour sur elle-même, songeant à son propre sort, à

l'épreuve qu'avait été l'aventure de Vernières, elle se demandait

comment régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter en elle de

sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, de Minna l'enthousiasmait; elle

saluait en elles de véritables apôtres. Mais au profond de son être une

voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette oeuvre de

sacrifice et d'abnégation purs; dans ses veines bouillonna l'instinct

inavoué qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible besoin d'aimer et

d'être aimée, l'idée aussi qu'elle pouvait, en créant un foyer, remplir

la tâche pour laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait ce

bonheur d'être riche, de pouvoir se marier selon son goût,--une obscure

et noble tâche.

Le bruissement d'une robe de soie lui faisait lever la tête. Mme Dugast

allait et venait par la pièce, redressant un bouquet, déplaçant un

fauteuil.

--Là, tout est bien. Dormoy peut venir.

L'offre gracieuse du peintre, son insistance à entreprendre un portrait

de sa vieille figure,--Hélène pourrait ainsi conserver d'elle un

portrait ressemblant,--flattaient vivement Mme Dugast. Elle trouvait le

peintre un véritable homme du monde, lui découvrait chaque jour des

qualités nouvelles; la perspective prochaine du ruban rouge augmentait

encore son estime.

--Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. Il connaît le

ciel et la terre.

Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques jours lançait à tout propos

des phrases de ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, toujours

en quête innocente d'un gendre. Son échec pour Vernières ne l'avait en

rien découragée. Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à Dormoy; il

gagnait à être fréquenté. Le succès de son exposition venait de le

mettre en valeur, et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de

la fortune;--elle le tenait de bonne source.

--Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa franchise. Il a une façon

de vous regarder bien en face... Un homme comme cela ne doit pas savoir

mentir.

La remarque, cette fois, tombait juste: ce qui plaisait précisément à

Hélène, c'était cette cordiale liberté d'accent, cette netteté

d'allures.

On annonça:

--M. Dormoy.

Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc Thadée, à qui il avait eu

l'honneur d'être présenté avant-hier, au _five o'clock_ du _Figaro_,

l'avait rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes à causer sur

le trottoir. En un tour de main, il disposait son chevalet, ses crayons,

rectifiait la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli de rideau derrière

elle; puis, courbé sur son travail, à coups légers, il posait une

touche, captait d'un regard la ressemblance, jetait un mot.

Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser à la grave et

profonde méditation d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec ses

inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait avec éloquence de l'art

exquis du pastel, citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses

paroles, revoyait des oeuvres qui lui étaient aussi chères que des

personnes, les admirables Latour où frémit dans sa grâce légère

l'intense vie féminine d'un siècle, qui a été le siècle même de la

Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux pour célébrer cette magie

du crayon dont la poussière garde une fleur de chair si douce, un si

frêle duvet.

Hélène l'écoutait avec intérêt; et lui, devinant la minute favorable,

continuait, disant sur son métier de ces choses justes que les plus

dénués de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu, sont capables de

répéter, et qui, d'être seulement formulées, acquièrent, si la voix est

convaincue, du relief et de l'élégance.

Mme Dugast était conquise, Hélène souriait.

V

--Ma place est retenue, conclut André; un bon coin, pour avoir au moins

une idée des pays que je traverse. Aujourd'hui et demain, les achats; et

après-demain, adieu Paris.

Il regarda sa montre.

--Notre mère ne rentre pas. Mes instants sont comptés.

Impatient, il jetait un coup d'oeil sur le salon, les murs familiers;

visiblement l'idée de quitter tout cela le laissait froid. Hélène le

regardait avec une attention profonde, comme étonnée de sentir qu'on pût

être du même sang et si différents l'un de l'autre: sur le visage

d'André, il semblait que les derniers événements eussent glissé sans

altérer en rien le calme, la sèche volonté. Il partait pour sa vie

nouvelle, pour ce pays lointain, comme s'il eût pris le train

d'Asnières. Il ne se souciait guère de ce qu'il avait semé derrière lui,

tant de complications et de chagrins.

--Tu ne regrettes rien? dit-elle.

Elle pensait à Germaine, à cette vie bouleversée avec une si coupable

légèreté. A son tour d'être étonné, il la regardait, ayant l'air de

dire: «Qu'est-ce qui lui prend? Que veut-elle que je regrette?» Il avait

aperçu Germaine un moment hier, boulevard Haussmann; évidemment cette

courte entrevue lui avait été désagréable: chez elle un malaise, chez

lui l'impression que c'était chose lointaine, oubliée déjà; chez tous

deux la surprise un peu pénible de se retrouver, après leur liaison, des

camarades, presque des étrangers, n'eût été la longue habitude de

parenté, d'affection. Par exemple, il avait appris avec plaisir qu'on ne

désespérait pas d'amener Du Marty à un accord des plus honorables pour

Germaine. Les avoués, d'une entente commune, s'y efforçaient. Redevenu

galant homme à force de conseils et de prières, il consentirait

peut-être à assumer tous les torts en laissant prononcer un divorce

contre lui. Après cela, André pouvait partir, la conscience tranquille.

--Oui, reprit Hélène, les choses s'arrangeront probablement. Germaine va

bientôt redevenir libre.

Un court silence, où André devina une interrogation.

--Eh bien, dit-il, tant mieux pour elle.

--Sans doute, insista Hélène, tu as songé à ce que le devoir te dicte?

Tu vas pouvoir réparer le mal que tu as fait, puisque, ajoutait-elle

amèrement, si par malheur le mari que tu as trompé s'était entêté dans

son procès de vengeance, tu eusses été, de par l'absurdité de la loi, le

seul homme qui n'eût pu, ayant déshonoré Germaine, lui rendre la

situation que toi-même lui avais enlevée.

André dont les sourcils s'étaient froncés, rougit malgré son empire sur

lui-même.

--Nous avons le temps d'en reparler, fit-il.

Mais à son embarras, à son attitude rêche, Hélène comprit avec tristesse

qu'il n'avait jamais songé à une réparation quelconque, tandis qu'à part

lui André se disait: «Il faut qu'elle soit folle! A quoi

songe-t-elle?... Germaine, une maîtresse charmante,--mais une femme, ma

femme, ah! non, par exemple!»

--Décidément, déclara-t-il, impossible de rester davantage. Je viendrai

dîner demain.

Il prenait son chapeau, tombait en arrêt devant le pastel de Dormoy:

--Pas mal! murmura-t-il.

Et se tournant, railleur:

--Un de perdu, un de retrouvé.

--Tu es bête, dit Hélène vexée.

Et elle tentait d'analyser ce petit trouble. L'insinuation d'André était

absurde... Et pourtant! Mais un élan de curiosité, un besoin

d'explication la poussait, droite, devant son frère. Bien que

désintéressée aujourd'hui de Vernières, elle voulait lui demander cela

depuis longtemps... Avait-il su? N'y avait-il pas eu de la complicité

dans son silence? Elle tenait à en avoir le coeur net.

--Écoute! quand tu as appris que j'avais chassé M. de Vernières, tu as

paru le regretter. Ignorais-tu vraiment le passé de ton ami? Son abandon

plus lâche qu'un crime?

--Ma pauvre petite, répondit André, pourquoi veux-tu qu'on révèle ces

choses-là? Vernières ne me les a jamais confiées. Et puis d'ailleurs tu

connais là-dessus ma façon de penser:--c'est fâcheux. Après?

D'un geste vague, il indiquait que ces choses-là malheureusement

arrivent. De l'argent eût arrangé tout.

--Allons, fit-il, je me sauve. J'ai rendez-vous avec un homme précieux.

Mais tu le connais? Pierre Arden...

--Oui, dit Hélène, je l'ai rencontré à Brighton.

--Il est de première force. Notre oncle, qui l'a en grande estime, lui a

demandé tous les plans pour la filature que je vais créer là-bas. Il

connaît d'ailleurs admirablement ces pays de la Géorgie et du Caucase,

où il a construit un chemin de fer magnifique.

--Je sais.

--Adieu cette fois. Embrasse maman.

* * * * *

Hélène, à deux heures, mandée par un petit bleu, passait à l'_Avenir_.

Un bonjour amical à Flénu qui l'introduisait avec empressement. Minna, à

la vue d'Hélène, se levait bien vite derrière son bureau encombré de

papiers, l'attirait sur le canapé.

--Je suis contente de vous voir.

Elle était dans un de ces mauvais jours où le poids de sa tâche,

l'indifférence et la dureté des choses l'accablaient d'une lassitude

amère. Ces jours-là, rares à vrai dire, car elle était la vaillance

même, Hélène les reconnaissait rien qu'au teint fané, aux traits plus

creusés de son amie... Il est difficile de faire le bien.

--Qu'êtes-vous devenue depuis huit jours? demanda Minna. On ne vous voit

plus.

Hélène répondait:

--Depuis huit jours? Pas grand'chose... Le pastel que Dormoy faisait de

sa mère avait été terminé lundi; mardi, elle avait été voir Denise; elle

espérait, grâce à l'appui de son oncle très lié avec un directeur de

grande compagnie, la faire entrer aux chemins de fer. Et depuis

mercredi, elle allait chaque jour prendre des nouvelles de Gabrielle

Duval, passer une heure à son chevet.

--Écoutez, ma chérie, dit Minna, une tendresse sincère dans sa voix

émue, Dormoy vous fait la cour, n'est-ce pas?

Hélène la questionna de ses beaux yeux, puis, avec un malicieux sourire:

--Admettons! Pourquoi?

--Bon, fit Minna rassurée, je puis parler. Figurez-vous que j'ai reçu

une lettre de Mme Sassy. Savez-vous ce qu'est devenu votre soupirant

depuis lundi?

--Je ne m'en souciais plus, dit Hélène. Dites toujours.

--Il est allé tout bonnement à Rosay faire sa petite enquête. Il sait

sans doute que vous y avez mis de l'argent, beaucoup, et que le

placement n'est pas des meilleurs. Sous couleur de paysages il a battu

le pays, pris des renseignements. Jeudi Mme Sassy l'a découvert près de

la porte de l'hospice d'où il peignait le village et l'église; il était

en train de faire parler une sous-maîtresse. Ce n'est pas tout. Elle a

également appris du notaire de Fontevrault, à qui elle confie

quelques-uns de ses intérêts, que Dormoy, rencontré au café, l'avait

sondé sur la situation financière de la colonie. Je sais de mon côté

qu'il a dit à diverses personnes vous trouver charmante. Ne trouvez-vous

pas que son admiration jure un peu, ou s'accommode trop, avec tant de

sens pratique? Ce galant chevalier, qui déploie d'habitude une si noble

insouciance, me semble bien intéressé.

Hélène lui prit les mains.

--Chère Minna, que vous êtes bonne.

Dans un élan de reconnaissance s'évanouissait ce qu'elle pouvait

éprouver d'amour-propre froissé,--car Dormoy, à cette minute incertaine

qu'elle traversait, crépuscule douloureux de l'amour d'où l'amour

pouvait renaître, lui était apparu presque sympathique. Et devant le

teint fané, les traits creusés, une vénération l'attendrissait. Dans la

démarche spontanée, la franche confidence, elle sentait une pitié

fraternelle qui la touchait aux larmes. Minna, qui avait dû tant

souffrir d'amitiés trahies, d'affections mal placées, cherchait à la

préserver des mêmes douleurs, à la protéger de son expérience.

--Je ne vous ai pas fait de peine, au moins? Mais voyez-vous, je suis

payée pour être méfiante. A mon âge, on doute de bien des choses.

Pour toute réponse, Hélène lui serra chaudement les mains:

--Je vais, dit-elle, chez Andrée Vergnes. Voulez-vous m'accompagner?

Mais Minna désignait d'un haussement d'épaules la masse, sur son bureau,

des manuscrits, des épreuves.

--Hélas! non. J'ai ma besogne.

Rue de Prony, l'atelier d'Andrée Vergnes, une claire et vaste pièce,

donnait à Hélène, avec ses murs tendus d'étoffe bise que rehaussaient la

blancheur nue des moulages et les tons vifs des toiles, une sensation

reposante de recueillement, d'heureux labeur. Andrée Vergnes, les

cheveux ébouriffés, le corps à l'aise dans une blouse ample, déposait sa

palette en s'écriant:

--Comme vous êtes gentille!

--Je vous dérange? dit Hélène, montrant le tableau en train.

--Non, j'avais fini.

L'excitation du travail lui mettait aux joues une flamme rose, elle

avait de bons yeux d'un vert lumineux, un grand air de jeunesse et de

loyauté. Hélène, penchée sur l'oeuvre où l'éclatante couleur était

encore humide, admirait ce faire savant et dégagé, cette sincérité de

rendu qui avaient valu à la jeune femme tant de sympathies et de

dénigrements. Et comme elle louait d'autres études, Andrée Vergnes

disait gaiement:

--Le tour du propriétaire, alors?

Modestement, elle indiquait quelques dessins, une ou deux toiles dont

elle n'était pas mécontente. Devant un pastel de vieille femme, d'une

vie intense, Hélène soupira:

--Quel malheur que ce ne soit pas vous qui ayez fait le portrait de ma

mère!

Elle expliquait: oui, une offre aimable de Dormoy... il était pourtant

réussi, son pastel. Mais quelle différence d'un talent purement habile à

cet art magistral, dont l'émotion forte et la simplicité faisaient mieux

paraître l'artificielle médiocrité de l'autre. Andrée Vergnes avait

laissé tomber la remarque. Hélène se rappela la réserve avec laquelle

celle-ci, à l'Exposition du peintre, avait jugé son oeuvre.

--Vous n'avez pas l'air d'aimer Dormoy? dit-elle.

--Parlons d'autre chose, fit Andrée. Je déteste débiner les camarades.

Mais devant la contenance d'Hélène qui lui laissait deviner une

arrière-pensée, elle obéissait à un brusque besoin de confiance, cédait

à la sympathie chaleureuse qui, dès le premier jour, l'avait attirée.

--Que voulez-vous! Passez-moi ce mot d'argot: j'ai horreur des muffes.

Dormoy a des familiarités qui me déplaisent.

Sans remarquer le petit haut-le-corps d'Hélène, elle continuait:

--Le pauvre garçon est à plaindre, c'est certain, avec le vieil

hippopotame qu'il traîne depuis quinze ans. Ce n'est pas une raison,

vous m'avouerez, pour déverser à tort et à travers le trop-plein de ses

tendresses.

Elle riait d'un rire sonore d'enfant:

--Mon Dieu, oui, un modèle engraissé, frais du temps de Courbet, et qui

faisait en 72 la joie des lorgnettes dans les petits théâtres. Hein, ça

vous choque?

Hélène revoyait la forte dame à chapeau excentrique, si vieille sous son

fard, avec ses paupières bouffies et ses cheveux trop roux. Elle

répondit gravement:

--Non, ça m'attriste. Qu'on vive avec une personne qu'on aime, je

l'admets encore. Mais qu'un homme jeune et presque beau s'asservisse à

une créature inférieure et tarée dont il pourrait être le fils... Pouah!

Andrée Vergnes la regardait avec une amitié admirative:

--Ah! bien, ma pauvre petite!

Puis, la prenant par la taille, elle l'embrassa tendrement:

--Je vois que nous serons amies!

Elle racontait maintenant, dans le laisser aller des confidences,

quelques petites histoires assez vilaines qui montraient Dormoy sous un

triste jour. Aux yeux d'Hélène le masque séduisant tombait, découvrant

un autre homme tout différent de celui qu'elle croyait connaître. Elle

éprouvait une tristesse,--déception du coeur? non, déception de l'esprit

qui s'affligeait de cette insécurité perpétuelle, de ces humiliantes

méprises. Ah! le mensonge dans lequel on vit, le mensonge de chacun à

soi-même et de chacun à tous! Sa nature profondément sincère, si

délicate, en avait horreur. Certains regards de Dormoy, dont la

hardiesse l'avait presque embarrassée alors, sans lui déplaire, elle en

comprenait seulement la dissimulation, le sens caché, cette convoitise

trop libre qui à présent lui causait une confusion désagréable, la

blessait.

Dans la rue, tout en prenant la direction du parc Monceau qu'elle

comptait traverser pour aller aux nouvelles, chez son oncle, boulevard

Haussmann, elle pensait, avec un sourire méprisant, au côté honteux des

révélations de Minna, confirmées par celles d'Andrée Vergnes. Cette

préoccupation de lucre, cette course à la dot, c'est ce qui l'écoeurait

le plus. Ainsi pour Dormoy, pour tant d'autres, le meilleur d'elle était

sa fortune, ce par quoi elle valait vraiment! Sa pensée droite, son

caractère, personne ne s'en souciait. Sa séduction même,--et rien que

cette idée déjà lui répugnait,--eût compté pour peu de chose, si

l'argent ne l'avait rehaussée de son prestige. Et comme elle avait le

défaut d'être fière, son orgueil souffrait.

Puis elle songeait à sa conversation du matin avec son frère. Sans doute

il savait, lui aussi! Il connaissait le pesant et malpropre fardeau que

Dormoy traînait depuis tant d'années; peut-être connaissait-il également

le passé de Vernières. Et plein de secrète indulgence,--«C'est fâcheux;

après? Avec de l'argent tout s'arrange,»--il avait couvert cela d'un

silence complice, lié par cette franc-maçonnerie des hommes qui avant

tout cherchent à sauvegarder leur égoïste suprématie. André en demeurait

diminué encore dans son estime.

Elle était entrée dans le parc Monceau, suivait une des grandes allées

carrossables. Des enfants en train de jouer, babys roses aux cheveux

dorés, une adorable fillette qui aplatissait avec sa pelle des petits

pâtés de sable donnèrent un autre cours à sa rêverie. Un sentiment de

maternité obscure l'emplit d'une émotion douce. Cette stupide Germaine

qui déclarait en se mariant ne pas vouloir d'enfants, préférer jouir de

sa jeunesse! Et Yvonne, avec son idée de n'épouser qu'un vieux!... Au

coin d'une avenue, elle se heurtait presque à un promeneur tout flambant

neuf, qui aussitôt s'exclamait, saluait d'un geste large: Dormoy! Un

minuscule oeillet rouge simulait à sa boutonnière le ruban de ses rêves.

Il eut l'air ravi de la rencontre, tourna galamment un madrigal. Il

allait justement du même côté, il aurait l'honneur de lui tenir

compagnie un moment, si elle voulait bien le lui permettre. Elle

accepta, curieuse de le voir dresser ses batteries, jouer jusqu'au bout

son rôle. Le peintre, malgré sa feinte désinvolture, semblait préoccupé.

Potins d'usage, racontars et rosseries, ponctués de regrets. Il n'avait

pu, toute cette semaine, venir rendre ses devoirs à Mme Dugast, ayant dû

s'absenter pour aller peindre un Touraine, les panneaux d'un salon, au

château de Fontevrault. Une fantaisie de millionnaire... Habilement il

en venait à décrire son existence d'artiste, si solitaire, si triste

souvent, malgré tant de relations et de camaraderies. Avec toute sorte

de détours et de finesses, il essayait de faire parler Hélène sur ses

goûts, ses revenus, la façon dont elle aimerait à vivre. Il fit allusion

à Rosay, qu'il avait précisément visité,--quelle belle oeuvre, mais une

mauvaise affaire?--à la propriété charmante de la Neuville, ce

Vert-Logis, dont les grands arbres faisaient une véritable merveille.

--Riche et indépendante comme vous êtes, continuait-il...

Elle l'interrompit, et d'un air candide:

--Voilà bien le monde! Mais, mon pauvre ami, on me fait plus riche que

je ne suis, vous savez! Ne parlons pas de Rosay comme placement,

n'est-ce pas?--Elle le regarda dans les yeux.--Reste les deux cent mille

francs laissés par mon père. De quoi vivre, maman et moi, voilà tout.

Car après le départ d'André, nous allons nous débarrasser de notre

appartement, trop lourd pour nous seules, et vivre tranquillement au

Vert-Logis, une merveille en effet, mais dont il faut payer le coûteux

entretien. Que dites-vous de mon indépendance?

Elle savourait âprement l'imperceptible ironie, suivait sur le visage de

Dormoy l'immédiat effet de ses paroles. Le peintre était tout oreilles,

son éternel sourire de commande aux lèvres. Mais un désenchantement

visible pinçait le coin de la bouche, allongeait sa mine. Il se lança

dans un dithyrambe sur les bienfaits de la campagne, le charme d'une vie

simple. Il n'en eût point voulu mener d'autre. Malheureusement, sauf de

trop rares fugues, comme ce récent voyage en Touraine, l'affreux métier,

hélas! le clouait à Paris, avec cette nécessité du travail constant. Un

peintre de portraits était l'esclave de ses modèles... «Un peintre comme

moi, traduisait clairement Hélène, ne peut décemment épouser qu'un sac

d'or.» Puis, tout à coup, la grille de l'avenue de Messine dépassée, il

prétextait un rendez-vous oublié, rue de Lisbonne, prenait congé presque

cérémonieusement, une légère, oh! bien légère froideur dans sa voix tout

à l'heure si caressante.

Hélène, seule, avait envie de rire aux éclats. Joli monsieur! Bah! ni

plus ni moins que les autres,--un homme, simplement. Cette leçon, qui

l'eût franchement amusée, si elle n'avait succédé à de cruelles

désillusions, ravivait sa méfiance. Elle ne souffrait du fait de

personne, ni de Vernières,--ni de Dormoy, certes! Elle souffrait de

tout, et de tous. Elle avait trop vu ces derniers temps la dureté, la

sécheresse, la vilenie de l'homme; elle ne voyait plus que cela,

meurtrie dans son amour profond, son culte religieux de la vie.

Elle était arrivée boulevard Haussmann, pénétrait au salon. Personne.

Si, pourtant! Près de la fenêtre, quelqu'un qui se tenait debout,

regardant la rue, se retourna. Elle reconnut Pierre Arden. Il s'était

avancé très vite, il s'arrêta surpris.

--Je vous fais peur? dit-elle.

--Pardon, mademoiselle. J'attendais monsieur votre oncle.

Il n'aperçut pas de suite la main qu'elle lui tendait, la rattrapa

gauchement. Il y eut une courte gêne. Elle vit rougir son visage

maussade, où s'anima de la bonté. Et, songeuse, elle le trouva moins

laid qu'à leur dernière rencontre.

Femmes nouvelles · 第 36 / 44 题