II

Hélène, en traversant le quai, emportait la persistante caresse du

regard limpide et courageux, presque maternel, qui la suivait. Elle en

gardait encore le réconfort dans le wagon, où, assise entre une grosse

dame et un prêtre qui lisait son bréviaire, elle regardait l'éternel

défilé des grandes prairies, des pommiers bas.

Comment allait-elle retrouver les siens? Ce père bon et tendre qui avait

accueilli avec indulgence ses idées agressives, ses révoltes,

continuerait-il cependant à la sacrifier à son frère, comme si André,

unique représentant de la famille, avait seul droit à une vie libre et

supérieure, que tous devaient préparer, faciliter, servir? Dans la

bonhomie de M. Dugast, amusé par ce qu'il considérait comme des boutades

d'enfant gâtée, que de dédain au fond pour la condition même de la

femme! Cet homme, qui adorait sa fille et vouait à sa compagne un

véritable culte, cachait, sous les câlineries du père et les égards du

mari, un mépris informulé, une pitié protectrice pour le sexe...

Sa mère, en qui elle admirait une créature de devoir, d'abnégation,

esclave heureuse dans le mariage, sa mère, qui écoutait religieusement

chaque parole tombée de la bouche de son mari ou de son fils,

allait-elle essayer de remettre sur elle une main-mise tenace,

méconnaissant ses intentions, critiquant ses actes, avec la douceur d'un

reproche déguisé, la maladresse d'une femme qui a l'esprit moins large

que le coeur?

Sans la tante Édith, sans Minna, pourtant, quelle éducation insuffisante

ces deux braves et chers êtres lui auraient donnée! «A quoi bon une

instruction d'élite? Elle ne comptait pas se faire professeur? Riche et

mariée, elle en saurait toujours assez!» Comme si le but de la vie était

de devenir une poupée, toute aux futiles pratiques du monde, ou une

ménagère bornée aux soins de la maison! Elle se réjouit de ne pas

ressembler à ses cousines Germaine et Yvonne, jolies perruches, plumage

et ramage (leur mère était morte depuis quinze ans), ni à leur chaperon,

la tante Portier, confite en recettes de cuisine, en maximes arriérées!

Et son frère! cet André qu'elle chérissait pourtant, malgré ses

habitudes de sécheresse courtoise, d'égoïsme discret... Elle avait

souffert dans sa tendresse, sinon repoussée, du moins sans cesse remise

à sa place; elle avait souffert dans son orgueil. Pourtant elle lui

rendait justice, reconnaissait ses qualités: décision, volonté, force de

travail. L'oncle Marcel avait trouvé en lui le plus précieux des

collaborateurs. L'usine, sans le jeune ingénieur, eût-elle rapporté ses

énormes bénéfices?

Quant à l'oncle, sans doute elle respectait en en lui le frère de son

père, l'aîné des Dugast. Mais c'était une affection due, sans tendresse

spontanée. Chez elle, une contrainte visible; chez lui, une morgue

dominatrice, volontiers taquine. Il était à ses yeux le pharisien qui

prône bien haut le mensonge social sous toutes ses formes, moins par

conviction que par intérêt. Les principes tout faits, les grands mots de

morale, d'autorité, de progrès, sonnaient dans sa bouche avec

affectation. Toujours du côté du manche; au mieux avec les députés,

journalistes, financiers. Enrichi par un labeur incessant, il n'eût pas

fait tort d'un centime au dernier de ses ouvriers, mais son despotisme

comme sa philanthropie,--car il pratiquait le bien--par système, avait

quelque chose d'antipathique et d'absolu.

Hélène avec satisfaction se répéta:

«Vingt et un ans, demain. Majeure, et libre!»

Elle supputa la fortune en possession de laquelle elle allait entrer, sa

dot, héritage de sa marraine, la vieille cousine Émilie Pierron,--deux

cent mille francs que son père avait placés dans la filature, les

intérêts à 7 et 8 pour 100 accumulés depuis cinq ans... Et le projet

longuement mûri, la stupeur des siens,--coup de tête, folie!

diraient-ils,--l'irritation de l'oncle Marcel, lui donnèrent d'avance

une délicieuse petite fièvre.

Le train ralentissait. Elle reconnut les abords de la gare de Mantes.

Déjà elle était à la portière; un petit choc d'arrêt, et, sautant sur le

quai, elle fut surprise de voir, à côté de son frère, Jacques Du Marty,

le mari de Germaine. Snob au possible, avec son haut de forme gris et

son complet bleu-paon d'une élégance recherchée, son monocle vissé à

l'oeil, ses longues moustaches de chat, il tenait à la main une valise

d'un cuir éblouissant. Derrière eux, Germaine guettait les voyageuses

qui descendaient de wagon. Son visage rose, ses yeux d'un marron

lumineux, sa bouche rouge comme une framboise riaient, sous la voilette

blanche. Elle donnait une impression de fleur, mince et souple dans sa

robe mauve à volants de dentelle. Ce fut Jacques qui le premier aperçut

Hélène. Il se précipita:

--Ah! ma cousine, désolé de partir quand vous arrivez... Forcé d'aller à

Paris; un rendez-vous. C'est stupide!

--Comme tu as bonne mine, fit André en baisant sa soeur sur les deux

joues.

Elle était maintenant dans les bras de Germaine. Après la virile

accolade de son frère, un peu sèche, elle éprouvait une seconde petite

déception à l'étreinte molle et parfumée de la jeune femme; elle la

sentait si différente.

--Et père, s'inquiéta-t-elle, et maman?

--Ils arrivent, répondit André. Cette vieille bête de Junon s'est mise à

boiter en route. Une pierre dans le sabot.

Germaine souriait, satisfaite:

--Nous sommes venus en automobile.

--Teuf! Teuf! Ça va plus vite, dit Jacques.

--Le progrès, mesdames! conclut André.

Du Marty s'assurait d'un coin. Debout sur le marche-pied, comme

l'employé criait:--En voiture! il prit congé, avec son urbanité exquise

qui fatiguait, à la longue. Et d'un geste théâtral au comique voulu,

désignant sa femme, il dit à Hélène et à André:

--Je vous la confie!

Germaine se récriait, André eut un petit rire; le train partait. Dehors,

sur le trottoir, ils durent attendre un moment, près de l'automobile

trépidant au milieu d'un cercle de gamins. Hélène s'informa de la santé

de l'oncle Marcel.

--Papa va bien, dit Germaine.

--Yvonne?

--Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu connais ses grandes

maximes?... Elle imita la voix nasillarde:--«Qui se lève matin conserve

son teint!» Yvonne, depuis qu'elle est sortie du couvent, dort jusqu'à

midi. Il est vrai qu'elle se couche à deux heures. Il y a toujours du

monde à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel sont à Changy. Nous

avons le beau Dormoy, le cousin Simonin et le petit Schmet... Elle eut

une pause, un sourire intentionnels:--Vernières est chez sa tante, à la

Roche-Guyon... Ah! la voiture!--et elle agita son ombrelle.

Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer le landau de famille,

au trot pacifique des deux carrossiers; c'est vrai, Junon boitait. Le

vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait respectueusement; il

souleva son chapeau. Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait

sa mère à descendre; elles s'embrassèrent. M. Dugast attendait son tour.

Puis, tenant Hélène aux épaules, il la regarda longuement:

--Nous sommes embellie, fit-il avec un bon rire. Monte vite, on prendra

tes bagages. Et tante Édith?

Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant eux l'automobile se

mettait en marche, avec un petit bruit saccadé, une désagréable odeur de

machine. On vit peu à peu la voiture accélérer sa course, et, dans un

geste ironique d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son chapeau

fleuri, tandis qu'immobile, dos raide, la raie correcte de ses cheveux

blonds surmontée de la casquette du chauffeur, André maintenait la

direction. Bientôt ils disparurent.

Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche lente, son aspect

bourgeois, les épaules tassées de Pierre, les visages fatigués des vieux

parents formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut frappée. Elle se

retrouvait en plein passé. M. Dugast, en face d'elle, souriait dans sa

barbe blanche; sa mère, calme comme à son ordinaire, avait un regard

paisible. La sérénité de leurs traits disait clairement: rien n'a

changé. Les plis du front, des joues, l'expression des yeux gardaient

l'empreinte ineffaçable; ils demeuraient ce que la vie les avaient

faits, avec leurs manières d'être, leurs habitudes prises, leurs idées.

--Nous avons bien souffert de la chaleur, dit M. Dugast. Les fleurs

sèchent dans le jardin. Mes beaux oeillets dépérissent.

Hélène compatit. Une des petites manies de son père, la collection

d'oeillets!

--J'avais beau faire arroser devant les fenêtres, tenir tout fermé;

c'était affreux, ajouta Mme Dugast.

Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!... Combien de fois

Hélène avait entendu ces phrases, prononcées avec le même accent,

soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme, elle s'étonna de

cette immutabilité. Le passé, le passé... sensation d'un charme

mélancolique. Ils échangèrent les propos coutumiers: était-elle

satisfaite de son séjour? Que devenait sa grande amitié pour Minna?

Tante Édith avait-elle déchiffré une nouvelle partition de Wagner? Et

ses fameuses lectures philosophiques?

Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère gardait contre l'influence

de sa soeur, ses idées libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa

fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse. M. Dugast eut beau

rendre justice à l'intelligence, à la grâce d'Édith, il y eut un

silence. Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on se retrouve

après une longue séparation, paralyse l'élan, ralentit les paroles entre

les personnes qui s'aiment le plus.

On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait la côte de

Sainte-Flaive. Sur le damier des champs, sur l'ondulation des coteaux,

le soleil couchant suspendait une brume dorée, frappait de ses rayons

obliques des toits bruns au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit

avec plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui s'élargissait,

demi-cercle de bois et de labours bordé de falaises crayeuses, au pied

desquelles la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau suivait la

berge. De l'autre côté de la rive, sur le ciel pourpre, les hautes

cheminées, les hangars de la filature Dugast, les toits nets de Moranges

se découpèrent. A la vue du petit village ouvrier où malgré le zèle, les

secours de son oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient,

le coeur d'Hélène se serra.

Dans son éclat suprême, le jour resplendissait. Sur l'eau glacée de rose

et d'argent, le bac noir traversait lentement. Les premières maisons de

la Neuville apparurent. On distingua les murs du jardin, les grands

marronniers sombres du Vert-Logis; et plus loin, derrière les toits de

tuile de leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves de la

Chesnaye, le château de l'oncle.

Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls,--comme leur odeur était

douce!--ils descendirent devant les marches anciennes du perron, ils ne

se parlaient plus, depuis un grand moment déjà.

Femmes nouvelles · 第 14 / 44 题