I
Le rapide de Dieppe-Paris filait à toute vapeur. On approchait de Rouen.
A travers le cadre des portières, Hélène et Minna regardaient fuir,
coupé par la secousse brusque des poteaux télégraphiques, un paysage
plat: de grandes prairies, des lignes basses de pommiers, des
ondulations de collines sur l'azur vaporeux.
Avec sa jeunesse réfléchie, son ardent désir d'une existence utile et
noble, l'énergie qu'elle sentait fermenter en elle, Hélène Dugast
songeait à l'inconnu de l'avenir. Elle revit en une seconde son enfance
heureuse et choyée, et l'éveil lent de ses idées à travers le mensonge
des conventions, la contrainte du monde, puis, à partir de dix-huit ans,
dès son premier séjour à Brighton, chez sa tante Édith, cette éclosion
brusque d'aspirations et de sentiments qui, petit à petit, de désaccord
tacite en lutte ouverte, l'avait mise en conflit perpétuel avec ses
parents. Tant s'aimer et si peu se comprendre!
La trépidation du wagon, le roulis causé par la vitesse accélérée lui
rappelèrent la désagréable sensation du paquebot. Comme elle était loin
déjà du quai de New-Haven,--le soleil sur la mer brasillante, l'odeur
chaude de goudron et de suie,--loin du quai de Dieppe! Elle se crut
encore caressée par l'air vif, toute à l'émoi des adieux. Tante Édith
l'étreignait; les bouches fraîches des enfants lui mettaient aux joues
une pluie de baisers. Elle sourit au souvenir du shake-hand silencieux
d'Hopkins. Quel beau ménage! Sous ces dehors un peu frustes de
gentleman-farmer, le grand éleveur cachait un coeur loyal, l'esprit le
plus sain, le plus franc. Unis dans une conscience égale, un absolu
respect de leur liberté, ils formaient à eux deux un être complet. Là
était le vrai, le seul chemin! Mais toutes, malheureusement, n'y
pouvaient marcher...
Une ombre glissa sur son visage fier et charmant, si mobile que toute
sensation forte, tout choc d'idées l'animaient d'une attention brusque,
d'une vie intense. Le soleil d'août, dont la splendeur encore haute
baignait de feu les chaumes et les prés, atteignait maintenant le coin
du wagon. La lumière nimbait les cheveux blonds de la jeune fille, la
broussaille fine de sa nuque; un trait d'or accusait le contour du
profil au nez droit, aux lèvres sinueuses. Elle portait dans ses yeux
l'orgueil de ses vingt et un ans, pleins d'espérance et de foi. Son
buste souple s'élançait, gonflant la blouse de soie bleue, à col
d'homme; tout elle, ce mélange de hardiesse virile et de grâce féminine.
Minna Herkaërt la regardait avec tendresse. Sous un front haut et large,
modelé par la pensée et le rêve, ses yeux froids, d'admirables yeux d'un
gris d'acier, luisaient. Leur éclat perçant, la barre des sourcils
noirs, le nez en bec d'aigle, le menton carré révélaient une volonté
tenace, un âpre besoin d'action. Et le corps dessinait, sous un costume
tailleur de rude drap violet, sa forte ligne, encore belle. Elle fit
craquer ses doigts osseux, qui avaient manié la plume et l'outil.
--Vous songez à demain, chère petite?
--Oui, dit Hélène avec un redressement de tête joyeux qui secouait le
passé, défiait l'avenir,--demain, je serai majeure et libre!
--Oh! libre!... fit Minna, en hochant le menton, de ce hochement
particulier où tenaient, dans un silence, tant d'opinions douloureuses,
d'espoirs déçus, toute la fatigue encore vaillante qui pâlissait son
visage, sous ses cheveux gris.
Hélène se récriait:
--On est libre, lorsqu'on le veut! Est-ce que votre vie n'est pas le
plus bel exemple d'indépendance et de courage, cette vie qui a fait de
vous l'apôtre des femmes nouvelles?
Minna, pour toute réponse, sourit d'un air las. Hélène remarqua
l'expression de mélancolie et de doute qui faisait tomber le coin de la
bouche, soulignait les rides du teint fané. Quel exemple pourtant qu'une
vie pareille! Une enfance souffreteuse à Londres, au milieu de frères et
de soeurs criant la faim, la brutalité d'un père ivrogne, la servitude
hébétée de la mère, la férocité dédaigneuse de la grande ville hurlant
autour de l'âtre froid; pas un regard ami, pas une main secourable.
Minna fuyait cette geôle, entrait bravement en service et, d'une place à
l'autre, harassée par la dureté des maîtres, elle trouvait enfin, à
dix-sept ans, une protection dans une excellente vieille femme, qui la
recueillait. Là, encouragée, soutenue par une incroyable bonté, elle
commençait cette éducation qui, à force de zèle patient, de labeur
acharné, devait faire d'elle une femme supérieure, l'égale des penseurs
et des écrivains les plus distingués. Mistress Welvart lui laissait en
mourant six mille francs de rente; et Minna, à qui pas un homme n'avait
jusque-là songé, se voyait entourée soudain d'amis, d'épouseurs.
Écoeurée, elle se jurait de rester indépendante. Avec ses ressources
accrues par le travail, elle vivrait à sa guise, soulagerait des
malheureux. Tour à tour conférencière applaudie, insultée, à Londres,
Paris, Berlin, agitatrice en Irlande, infirmière à Plewna, elle allait
pour la seconde fois, lors de l'exposition de Chicago, porter la bonne
parole aux femmes américaines; elle publiait sa fameuse lettre: _Le
Droit des femmes_; elle était une des inspiratrices du Congrès féministe
de Paris en 1896. A présent son journal, l'_Avenir_, absorbait tous ses
soins.
--Ne m'avez-vous pas toujours dit, reprit Hélène avec chaleur, qu'une
femme respectueuse de ses devoirs peut revendiquer le front haut la
conquête de ses droits?
--Certes, ma pauvre enfant! Mais combien le peuvent? dit Minna.
N'oubliez pas que vous êtes une privilégiée. Malgré les idées arriérées
de vos parents, grâce à votre tante...
--Et grâce à vous! interrompit Hélène
--... Votre éducation, faussée au début comme celle de tant de jeunes
filles que des préjugés séculaires confinent dans l'ignorance et la
frivolité, s'est peu à peu développée, élargie; vous avez mieux qu'une
simple vanité de brevets, vous avez une instruction forte, intelligente;
vous prenez chaque jour davantage conscience de vous-même. De plus,
votre fortune personnelle va vous rendre indépendante. Bonnes conditions
pour engager la lutte. Mais combien, oui, combien sont dans votre cas?
Que de jeunes filles, que de femmes vaincues d'avance, aux prises avec
le dédain de l'opinion, le dur fonctionnement de l'impitoyable société,
courbées sous la loi de l'homme! Songez aux milliers de malheureuses
pour qui le mariage est un refuge incertain, aux centaines de milliers
pour qui le célibat, le travail ou le plaisir forcés sont des bagnes à
perpétuité?
--Hélas! dit Hélène.
--Vous-même, vous ne vous êtes heurtée jusqu'ici qu'à l'opposition
sourde des vôtres; vous n'avez souffert que de vous sentir en tutelle et
de vous voir toujours préférer votre frère, dont cependant vous vous
jugez l'égale. Il va falloir maintenant compter avec le monde, avec sa
sévérité pour qui fronde les idées reçues. Vous vous marierez: car telle
doit être la vraie fonction de la femme. Il vous faudra compter avec
votre mari. Sans doute, vous n'êtes pas de ces niaises que, par un faux
sentiment de pudeur, leurs mères élèvent dans l'absurde ignorance des
lois naturelles. Vous connaissez d'avance la grandeur et les difficultés
du rôle de la femme et de la mère. Mais sur qui tomberez-vous? La loi
vous livre pieds et poings liés. Choisissez votre maître.
--Ça, je vous en réponds, dit Hélène d'un ton si décidé que Minna sourit
encore.
--Ce n'est pas si facile! D'abord, on choisira pour vous. Est-ce que vos
parents ne songent pas au vicomte de Vernières?
Hélène eut un joli geste de protestation:
--On me fera l'honneur de me consulter, j'imagine.
--Dans leur désir légitime de caser leurs enfants, bien des parents
s'aveuglent sur les mérites du prétendant, les chances probables de
l'union. Vous ne soupçonnez pas ce qu'un mariage suppose de complicités,
d'accords tacites. De très honnêtes gens s'entremettent pour faire
miroiter tel avantage, pour dissimuler tel inconvénient. Sous couleur de
bienséance, on vous cachera tout ce qui n'est pas avouable, les défauts,
les erreurs, les péchés de jeunesse, jusqu'aux vices parfois. Un homme
se présente toujours avec un passé. Lequel? Vous avez le droit de le
savoir. Le pourrez-vous?
--Je ne me marierai pas à la légère, dit Hélène. Je veux connaître celui
qui m'aimera, savoir ce qu'il vaut, ce qu'il pense.
--Lui aussi, repartit Minna, sera trop intéressé à se montrer sous un
jour favorable. Vous croirez voir son visage, vous ne verrez souvent
qu'un masque. Vos goûts, vos idées, vos sentiments, il les reflétera,
par désir de plaire, au point que vous en serez peut-être dupe.
Méfiez-vous des autres, vous disais-je, méfiez-vous de lui; et enfin,
chérie, méfiez-vous de vous-même.
--De moi?
Hélène rougit, tandis que Minna lui prenait la main:
--Oui, de vous, de vos instincts généreux, de votre besoin d'amour et de
foi. Mais peut-être vous souviendrez-vous un jour de mes paroles. Songez
alors que vous avez en moi une amie, qui tâchera de vous aider de sa
vieille expérience.
--Chère Minna! fit Hélène en l'embrassant.
Elle songeait:
«Sans doute, sa vie intime a été aussi noire que sa vie publique
éclatante! Que de fois elle a dû être trahie, abandonnée!» Elle en eut
au coeur un afflux de tendresse, une pitié filiale. Cette femme, si
absorbée de soucis, toujours en proie aux mille détails de sa mission,
comme elle avait été bonne! Comme elle s'était intéressée au
développement de sa pensée! Jamais Hélène n'oublierait les chères
causeries où Minna, touchée de sa jeune ferveur, lui avait, en mots de
flamme, tracé le rôle de la femme nouvelle. Entretiens passionnants: le
monde, à la voix révélatrice, lui était apparu dans sa lente évolution,
marche à tâtons vers le progrès, avenir lumineux auquel on s'élève par
des chemins obscurs, tout le piétinement de l'imparfaite humanité dans
l'égoïsme, dans l'injustice.
Cette petite maison de Brighton, ce _home_ de passage où Minna venait se
reposer l'été, après les dures campagnes d'hiver, avec quel plaisir
Hélène allait y frapper depuis trois ans, à chacun de ses séjours chez
les Hopkins! Les retours de la vie ont leurs surprises. Miss
Herkaërt,--que ses parents avaient connue jadis, lorsque M. Dugast était
consul à Boston, et qu'ils admiraient tout en la voyant rarement, à
cause de sa vie libre,--avait retrouvé en Angleterre tante Édith. Les
deux femmes s'étaient liées. Hélène ne pouvait les séparer dans sa
reconnaissance. Elle trouvait chez tante Édith le seul milieu qui lui
convînt, un foyer de large discussion, d'idées généreuses, si différent
de la maison paternelle, affectueuse il est vrai, mais fermée aux
tendances nouvelles, toute au culte du passé. Elle avait trouvé en sa
tante celle qui avait vraiment fécondé son esprit. Elle lui devait,
comme à Minna, un idéal plus haut que celui d'une existence coquette et
vaine. Elle saurait, grâce à elles, se créer une âme libre, elle ne
serait victime ni des préjugés stériles, ni des conventions hypocrites.
Aux calmes champs de la terre normande succédaient maintenant les
petites maisons à toits rouges et les toits de verre de quartiers
ouvriers. On devinait, aux files de locomotives, aux approvisionnements
de charbon sous les hangars, la proximité de la ville. Le train longea
les murs nus d'une grande fabrique, où d'énormes lettres noires
proclamaient un nom, une raison sociale. La banlieue de Rouen apparut,
avec son décor brumeux d'usines, de docks, de magasins; un
enchevêtrement lointain de vergues et de mâts suscita l'agitation
commerciale des quais, la vie marinière du fleuve; de hautes cheminées
fumaient dans l'azur. Minna les désigna d'un geste attristé:
--La femme bourgeoise et ses droits, certes, toute une conquête à
poursuivre! Mais qui affranchira les femmes ouvrières? Ou du moins,
puisque la cruauté des lois économiques les forcent par troupeaux à
s'emprisonner sous le plafond bas des ateliers, des salles d'usine, qui
adoucira leur servage? Pour gagner leur pain à la sueur de leur front,
elles peinent douze heures par jour. Que reste-t-il pour le foyer? Si
encore elles rapportaient de quoi vivre!... Et elle répéta, avec un
accent amer:--Tout le monde a le droit de vivre!
Hélène regardait fuir les cheminées fumantes.
--Vous avez vu cela de près, dit-elle, touchant d'une caresse la
cicatrice que Minna portait à la main gauche.
L'Anglaise en effet, tenant à se rendre compte par elle-même, s'était
fait jadis embaucher dans une des industries où le labeur physique est
le plus rude; elle avait travaillé trois mois dans une raffinerie, et
gardait, d'un accident, la trace d'une forte brûlure.
Le rapide entrait en gare.
--Déjà! fit Hélène.
Minna était debout, tirant du filet le nécessaire de la jeune fille qui,
pour descendre à la station de Mantes, devait changer de train. Une
tristesse furtive assombrit leurs visages.
--Au revoir, ma chérie, dit Minna en l'étreignant.
Et comme elle voyait passer dans les yeux d'Hélène une inquiétude, à
l'idée de la vie de famille qu'il fallait reprendre, de la lutte
inévitable:
--Bon courage, dit-elle, patience et fermeté. On obtient plus avec du
calme qu'avec de brèves colères. Adieu.