Au plafond, c'est un enroulement colère de lions de Corée, au milieu
d'un champ de pivoines. Se détachant du fond de velours noir, parmi
d'énormes fleurs de toutes couleurs, les deux monstres trapus, les
yeux injectés de sang, et semblables à une animalité fabriquée dans
une rocaille barbare, se contournent dans un ramassement puissant, et
foulent la flore éclatante,--tout tissus et hérissés d'ors de tons
divers. Ainsi clouée en l'air, elle apparaît comme le noir ciel d'un
pays fantastique, cette robe de théâtre du tragédien japonais, dont MM.
Sichel ont rapporté en France la terrible et farouche garde-robe[59].
[59] Les garde-robes théâtrales au Japon sont immenses et très
coûteuses. M. Réal s'est trouvé sur les lieux, quand on a vendu
le matériel du prince de Tosa, acheté par le théâtre d'Osaka.
Il y avait 6,000 robes et pantalons de théâtre qui furent
vendus 4,200 piastres, 210,000 francs: ce qui mettait à 7
piastres des robes qui avaient coûté 100 et 150 piastres pièce.
Le cabinet n'est que livres. Sur les quatre murs, de haut en bas sont
rangés des volumes, des volumes à la portée de la main, et qu'un doigt
peut atteindre.
Tous ces livres sont des livres du XVIIIe siècle, et je demande au
libraire chargé de ma vente, après ma mort, de donner à cette réunion,
ce titre, sur son catalogue:
BIBLIOTHÈQUE DU XVIIIe SIÈCLE.
_Livres, Manuscrits, Autographes, Affiches, Placards._
Ce titre seul peut donner l'idée de mon goût des livres. Il a fallu
toujours qu'il s'y mêlât un peu de l'inédit épars dans le manuscrit et
l'autographe. Et même dans l'imprimé, le morceau de papier qui n'était
pas un livre, et dont je fabriquais un livre, au moins une plaquette,
avait pour moi une attache supérieure à celle d'un bouquin vanté. Par
exemple, le petit bulletin déposé chez les suisses des hôtels[60]
pendant la maladie de Louis XV, dans le cartonnage que je lui ai fait
faire, m'est plus précieux, m'est plus intime, m'est plus inspirateur,
que quelque livre que ce soit du temps. Il en est ainsi pour l'immense
lettre d'invitation de Grimod de la Reynière pour le souper _du
cochon_, avec son grand _V_ sur larmes d'argent. Et il en est encore
ainsi, pour la collection unique des placards, que le révolutionnaire
Vincent faisait de la maison d'arrêt du Luxembourg afficher dans Paris,
au mois de frimaire de l'an deuxième de la République française une et
indivisible.
[60] Voici le bulletin du 7 mai: _Quoique l'état du Roi n'ait
empiré en rien, Sa Majesté, de son propre mouvement, a demandé
à recevoir ses sacrements, et les a reçus à sept heures._