Ici, c'est le petit garde-meuble des plus heureuses trouvailles de
ma jeunesse. Au mur sont accrochés les dessins supérieurs de la
collection; une tapisserie de «Vénus aux forges de Vulcain» recouvre
le plafond; au-dessous, le plus somptueux meuble de Beauvais que j'aie
encore vu, étale ses dix larges fauteuils et son ample canapé; un
secrétaire et une commode de cette précieuse marqueterie qui porte le
nom de Marie-Antoinette, emplissent deux panneaux; dans les angles,
sur des gaines de Boule, deux longs vases en biscuit, pâte tendre de
Sèvres, de ceux que pourrait désirer une Impératrice pour y mettre
des roseaux, jettent leur mate blancheur dans l'ombre; au milieu du
salon se dresse un bronze à cire perdue, une vasque qui est une des
grandioses et originales fontes du Japon; enfin dans la lumière d'une
glace sans tain laissant apercevoir un grand mur fleuri, dans toutes
les saisons, de plantes grimpantes, se voit une garniture de cheminée
composée d'une statuette et de deux vases en terre cuite de Clodion.
Le charmeur que ce Clodion avec son art de sculpteur pour les
appartements, avec cet art où personne n'a su apporter comme lui la
séduction du croquis de l'esquisse, d'une première _pensée_, selon
l'expression des anciens vignettistes, d'une chose, en un mot, qui n'a
rien de la lourdeur de la glaise dans laquelle elle est faite, et qui
est toute improvisation et tout esprit;--le seul artiste qui ait modelé
les grâces menues et grassouillettes du corps de la femme du XVIIIe
siècle, avec un rien de réminiscence antique.
La statuette de la cheminée représente une petite nymphe nue, assise
à terre, les jambes à demi repliées sous elle, et tenant de la main
droite un pavot qu'elle regarde distraitement, pendant qu'elle est
appuyée de la main gauche sur une faucille et une gerbe de blé. Cette
allégorie de l'Été a le mérite grand, d'être une des études les plus
_nature_, qu'ait produites Clodion, les plus affranchies de sa manière
et des rondeurs sans ressentiment qu'il eut en ses derniers temps:
c'est tout bonnement son modèle, une jeune fille un peu grêle, aux
longues cuisses, aux jambes _maigriottes_, rendue avec le joli de son
faire, dans sa grâce _longuette_. En cette figurine, le modelage des
parties molles, du ventre avec ce nombril circonflexe où Clodion met sa
signature, a quelque chose d'une caresse, et il est, ce jeune ventre,
palpitant dans une souple élasticité de chair.
Les deux vases sont des vases de cette forme Médicis adoptée par le
sculpteur, avec les deux têtes de bouc d'habitude sur le renflement
inférieur. Sur l'un, des enfants nus courent autour de la surface ronde
en de petits chariots à l'antique, sur l'autre des enfants se chauffent
à des feux de sarments, le plus jeune d'entre eux encapuchonné à la
façon du vieil Hiver. Un travail des plus habiles avec ces figures de
premier plan saillantes presque en ronde-bosse, avec ces figures et ces
petites académies charnues de second plan, dont la sculpture semble
indiquée d'un trait tracé par une allumette dans de la terre molle.
Mais pour que le catalogue des terres cuites de Clodion et de son école
soit bien complet, disons encore un mot d'un petit buste de femme
connu dans le commerce, et dont le bronze orne les pendules modernes
de cabinet en marbre noir. Il s'agit de la tête de femme, aux cheveux
dénoués dans lesquels court un tortil de pampre, à l'ovale tout mignon,
aux yeux dont la volupté moqueuse est faite de deux pupilles, de deux
petits trous enlevés d'un preste ébauchoir, au nez friand, mutin,
gamin, coquin, à la petite bouche rieuse,--de cette figure qui n'est
qu'une ironique gaieté et semble animée d'une pointe de champagne:
la physionomie de la _soupeuse_ du temps, sous un accommodage de
bacchante. Une terre cuite de Marin, à ce jeune moment de son talent,
où il est bien difficile de le distinguer de Clodion.
Ces Clodion de la cheminée, je les ai, oui, mais, hélas! je pourrai
dire dans un soupir, tout comme la vieille maréchale de Noailles: «Si
vous saviez les bons coups que j'ai manqués!» Je me rappelle avoir
laissé échapper en 1856, rue Bonaparte, pour une bien petite somme,
un bas-relief, une étude de femme tordant ses cheveux mouillés, une
sculpture où deux petits seins et un genou seuls venaient en avant des
formes fuyantes, du modelage effacé du reste du corps, comme lointain
dans la terre rose. C'était à la fois la plus charmante et la plus
sérieuse représentation d'un jeune corps féminin, dont la beauté des
formes, à demi éclose, semble encore en bouton. Toutefois ce n'est pas
mon regret le plus énorme.
Je sortais du collège. J'avais 1,200 francs pour m'habiller et le
reste. L'objet d'art de 50 francs était pour moi la commode d'un
million pour M. de Rothschild. Dans ce temps, j'entrais un jour par
hasard à l'hôtel de la rue des Jeûneurs. On venait de mettre, sur la
table de vente, une grosse chose ronde, sur laquelle j'apercevais,
en m'approchant, d'un côté, une Renommée sonnant de la trompette, de
l'autre, un Éole aux joues gonflées, et au-dessous de la Renommée et
de l'Éole, autour de la sphère, des amours, des amours, des amours,
dans toutes les poses, dans toutes les suspensions, dans tous les
renversements, dans toutes les dégringolades, montrant leurs petits
culs nus et leurs dos ailés: des amours en train de tendre le filet
autour d'une montgolfière, sous laquelle d'autres amours entretenaient
un feu de gerbes de paille. C'est le plus extraordinaire Clodion que
j'aie rencontré, un ouvrage où le sculpteur prodigue de son talent, a,
sans compter, laissé tomber de son ébauchoir tout un peuple d'enfants.
La terre cuite était à 200 francs: je la poussai, avec les émotions
d'un homme qui ne sait pas comment il payera, à 500 francs. Il y eut
une timide enchère, et j'eus la perception qu'à 520 francs la terre
cuite était à moi; mais, que voulez-vous? l'acheteur d'objets d'art à
50 francs prit peur et se détourna du clignement d'œil de Jean. Cette
terre cuite, je la retrouvai à l'Exposition de 1867: elle appartenait
à M. Beurdeley qui, disait-on, en demandait 25,000 francs. Au jour
d'aujourd'hui, ce n'est pas cher.
Aux Clodion du grand salon sont mêlées quelque autres terres cuites.
C'est d'un sculpteur français, héritier du talent et presque de la
facture de Flamand, la statuette d'un enfant nu, mordant dans une
pomme: un enfant gras de cette puissante graisse qui fait des plis
sur un corps, ainsi qu'un vêtement trop large, un enfant à la tête
dont on sent l'ossature encore molle et pétrissable, au front bossué,
aux orbites profondes et comme fluides, à la bouche d'un Triton qui
souffle dans une conque entre deux rondes joues renflées. Et c'est
encore de Caffieri, la maquette du buste de Piron. Un fier travail et
un dégrossissement de la glaise à rudes coups d'ébauchoir, que cette
maquette, où en dépit d'une perruque à l'état de copeaux et d'un menton
qui n'est encore qu'une boulette de sculpteur, il y a une vie si
spirituelle sous la broussaille des sourcils du Bourguignon, et presque
des paroles dans la bouche entr'ouverte par une découpure si parlante.
Les gouaches et les terres cuites du XVIIIe siècle,--un moment j'eus
l'idée de faire ma collection uniquement de cela,--ce sont des
choses tellement plaisantes à l'œil, tellement bavardes pour la
rêvasserie de l'amateur, tellement chatouillantes pour un goût délicat!
N'est-ce point du souffle de peinture, du modelage de rêve, enfin
du joli presque immatériel? Et ces gouaches et ces terres cuites,
je les eusse voulues, ainsi que le petit nombre que je possède,
avec l'accompagnement de lumineuses et tendres tapisseries; car ces
gracieux morceaux de peinture et de sculpture peuvent-ils avoir
au-dessus d'eux un ciel qui les fasse mieux valoir, qu'un petit coin
d'Olympe riant au plafond, dans la trame de soie d'une tapisserie des
Gobelins[45]? Et ici, Vénus descend du ciel pour chercher chez Vulcain
le bouclier d'Énée. La blonde déesse, au corps rose, dans sa draperie
transparente, apparaît au bas de son char, dont une nymphe retient
les cygnes cabrés par les faveurs qui leur servent de rênes. Et c'est
autour de la déesse, sur la crête des nuages, des jeux d'amours, des
battements d'ailes de colombes, des flottements d'étoffes, que domine
une grande figure volante de femme, habillée comme d'un brouillard
de couleur céleste, et qui effeuille des roses sur la tête de Vénus.
Tapisserie sur un fond blanc, avec ces tons _rabattus_, ces tons gris
dont Boucher est l'introducteur, avec cette palette qui n'allait jamais
aux _grands noirs_, aux _grands clairs_, et exécutée avec la gamme
très suffisante de dix à douze tons, tandis qu'il y a telle tapisserie
moderne, telle tapisserie-tableau, où la gamme a été à vingt-cinq, à
trente tons même[46].
[45] Les marchands baptisent les tapisseries du nom de
Beauvais ou Gobelins assez légèrement, et affirment que toute
tapisserie dont la trame est de soie, est de Beauvais. Le seul
moyen de reconnaître si une tapisserie est de la première ou
de la seconde manufacture, est de savoir si la tapisserie
est fabriquée à haute ou basse lisse, les Gobelins seuls
ayant fabriqué de la haute lisse. Malheureusement il n'y a
guère d'autre preuve de la fabrication de la haute et de la
basse lisse, que s'il existe un dessin ou une gravure de la
tapisserie. Si la tapisserie est à basse lisse, elle est
retournée; si elle est à haute lisse elle n'est pas retournée.
Cette tapisserie, vendue pour une tapisserie de Beauvais,
serait une tapisserie des Gobelins, le hasard ayant fait
tomber sous mes yeux le dessin qui était à vendre, il y a une
vingtaine d'années, chez Blaisot.
[46] L'aune carrée de tapisserie coûtait autrefois de 1,900 à
2,000, à 2,700 livres; à l'heure présente, elle revient à peu
près à 4,400 francs.
Cet Olympe du plafond, devinez avec quel argent il a été payé?--Avec
le gain de GERMINIE LACERTEUX. C'est bizarre, n'est-ce pas, cette
mythologie de Natoire, achetée chez Wail avec le succès d'un noir
roman réaliste! A ce nom de Wail, qui revient sous ma plume, que de
souvenirs! Et les heureuses séances passées avec mon frère, en ces
grandes pièces obscures, où je vois encore ces deux vieilles, longues,
pâles, silencieuses femmes, vous déroulant automatiquement sur des
châssis, pendant des heures,--et cela avec de petits rires enfantins,
sous leurs éternels bonnets de nuit,--les plus belles tapisseries du
monde!
C'est de chez Wail que vient également le meuble de Beauvais du salon,
représentant les Fables de La Fontaine d'après Oudry. Ce dossier est le
_Coq et la Perle_, ce siège est le _Corbeau voulant imiter l'Aigle_.
Ici c'est le _Renard et la Cigogne_, là le _Singe et le Chat_, et
ainsi, en des tableaux de nature de la convention la plus aimable et
du plus frais coloris, rondissent et se bombent les imaginations du
fabuliste, sur des fauteuils à l'évasement fait pour les grands paniers
du siècle. Mais la merveille des merveilles, la voici dans ce canapé,
qui offre, pour ainsi dire, le _Selectæ_ des fables du bonhomme, et où
un paon superbe étale sa queue ocellée d'azur au milieu de la clarté
laiteuse. Et il a pour bordure, ce canapé, la plus resplendissante
guirlande de pavots, de tulipes, de narcisses, de pêches, de gros
raisins violets du Midi, de grenades pourprées entr'ouvertes, de fleurs
et de fruits de pays de soleil, qui ressemblent sur la trame brillante
et argentine, à ces brouillements féeriques de couleurs que j'ai vus
sur une palette de Diaz, du temps qu'il était peintre de fleurs.
Et dessous et entre ces tapisseries, l'harmonie du mobilier se complète
par les deux petits meubles de marqueterie en mosaïque avec les suaves
nuances des bois et le bronze doré des baguettes à feuilles de laurier,
des poignées, des chutes de fleurs sur le ressaut des sabots, des
petites couronnes de roses suspendues à des glands sur l'aplatissement
des angles coupés. Le fond du secrétaire et de la commode est de bois
d'amarante; sur ce fond, dans des filets pareils à de l'écaille, sont
encadrés trois médaillons de bois olive satiné, où figurent un tambour
de basque sur un livre de musique ouvert, un chapeau de bergère parmi
des instruments de jardinage, une sphère au milieu d'attributs de
peinture. Cela fait en placage avec des bois jaunes à la couleur de
l'ambre, des bois verts à la couleur de l'angélique, et qui brillent
dans le vernissage et le poli des surfaces au centre de beaux reflets
mordorés. Ils sont semblables, ces deux petits meubles, au mobilier
garnissant la chambre de la Reine à Versailles dont j'ai donné la
description d'après l'inventaire des 28 et 30 brumaire et 3 frimaire de
l'an deuxième de la République une et indivisible, fait en présence des
représentants du peuple Auguis et Treilhard.
Quelques porcelaines de choix sont posées sur la tablette de marbre
blanc de ces meubles. Un broc de Sèvres en bleu turquoise, sur lequel
se détache en relief une branche de pêcher aux fleurettes blanc et or,
est un curieux spécimen de l'imitation de la porcelaine de Chine au
XVIIIe siècle, par la manufacture de Mme de Pompadour. Une aiguière
de Saxe, au fond jaune, aux cartouches de fleurs, achetée il y a bien
des années chez Lazare à Marseille, semble une porcelaine faite par
la manufacture de Dresde pour le harem de Constantinople. Les fleurs
sont de la plus grande finesse dans leur large fouettage. Il y a des
œillets, des tulipes, des pavots peints avec ce bonheur que le Saxe
a toujours rencontré dans la représentation des fleurs frisottées,
recroquevillées, échevelées et diaprées de tons nués,--ne réussissant
que très incomplètement la rose, qu'il dessine lourde et qu'il
violace trop. Puis c'est avant tout de cette peinture particulière à
la porcelaine que n'a jamais pu apprendre Sèvres, de cette peinture
différente de la peinture faite pour le papier et pour la toile, et
dont le charme, l'intérêt, la valeur sont d'être autres. Je ne parlerai
plus que de deux rares pièces, de deux pots de blanc de Saint-Cloud
avec un décor en relief de soleils épanouis dans le genre des
compositions de Pillement, et dont le grand _T_ qui est sous le _St C._
indique qu'ils ont été fabriqués sous la direction de Tron de 1730 à
1762. Ces deux boîtes à thé montées en vermeil étaient dans une caisse
à la serrure fleurdelisée, où se trouvent encore, pour le thé noir, une
petite cuiller blanche de porcelaine de Saint-Cloud, pour le thé vert,
une petite cuiller en porcelaine verte de Chine, à tête de coq.
Parmi tous ces objets du XVIIIe siècle, dans tout ce _joli_, j'ai
estimé bon qu'un important morceau de l'art de l'Extrême-Orient
apportât, comme contraste, son originalité et sa force. Et au milieu du
salon sur un trépied, figurant les vagues en colère de la mer, s'élève
un vase de bronze, haut d'un mètre, un vase pansu se terminant en
forme d'une margelle de bassin. Sur la panse, sillonnée de flots, se
détache, en plein relief, un dragon cornu, aux excroissances de chair
en langues de flamme, aux ergots de coq, le _Tats-maki_, le dragon des
typhons, dont le corps tordu et contorsionné de serpent apparaît par
places, au-dessus des ondes rigides. Rien de plus terriblement vivant
par l'artifice de l'art, que ce monstre fabuleux dans ce bronze qui
semble de cire noircie, et qui est beau de la plus sombre patine, et
qui est sonore, ainsi qu'un métal de cloche plein d'argent. Un bronze
pour lequel j'ai donné 2,000 francs, en un temps où la japonaiserie
n'était point encore à la mode.
Et nous dirons adieu au grand salon, mais non sans nous être arrêtés
un moment devant les deux vases de biscuit de Sèvres, qui ne sont pas
seulement un tour de force de porcelainier, mais les plus parfaits
types de l'alliance gracieuse,--d'une alliance à la Fragonard entre le
XVIIIe siècle et l'antique. Les anses sont formées de deux têtes de
satyres; en haut, au-dessous des oves de la gorge, un nœud de ruban se
tuyaute, et sous le nœud s'allonge un médaillon ovale, d'où se détache
un bouquet de roses, qu'entoure des deux côtés, descendant de la barbe
des satyres, une guirlande de groseilles, de cerises, de noisettes, de
châtaignes aux piquants, qui piquent--des fruits modelés par une main
de céramiste, cuits dans un four de potier, et qui ont l'air de vrais
fruits, ramassés dans le lit d'une source pétrifiante.