L'auteur est plus austère contre l'impôt. Il convient aussi de
rectifier, aux yeux du peuple, les idées très-faussement populaires
sur l'impôt. On dirait, à entendre ces déclamations souverainement
ignorantes sur l'impôt, que l'impôt est la dîme des pauvres au profit
des riches: c'est le contraire qui est vrai, l'impôt est la dîme que
le riche paye au pauvre pour égaliser, autant que possible, sans
dépossession violente, le riche et le pauvre. Examinez bien ce qu'on
appelle un budget de l'État; voyez où vont les sommes perçues: presque
toutes en salaires de l'État aux ouvriers et aux salariés de toutes
espèces, et parmi ces salariés les gros traitements ou les gros
salaires sont, aux petits traitements ou aux petits salaires, ce que
_un_ est à _mille_! Ceci devrait éclairer l'économiste indigné de
Victor Hugo sur l'impôt des fenêtres, contre lequel il gémit comme
nous avons tous gémi en rhétorique.
Je ne veux pas dire qu'il ne fût pas plus sain de faire payer tant par
toise du toit, ou tant par pouce carré de l'espace occupé par la
maison du riche; mais enfin c'est un impôt du riche payé exclusivement
par le propriétaire: en cela c'est un impôt populaire payé au bénéfice
du prolétaire, qui ne possède que sa place quand il l'a louée. Si la
maison ne payait pas, il faudrait en forcer les portes pour loger les
dix millions de prolétaires qui n'en ont pas, pour abriter leur
famille, car c'est l'impôt payé par le propriétaire de murailles, de
portes et de fenêtres, qui sert à salarier le travail du prolétaire,
et qui lui permet de payer son loyer sans faire violence à personne.
L'impôt, que vous condamnez par une exclamation irréfléchie, est donc
presque en entier en faveur du pauvre. L'impôt est le grand
répartiteur du superflu du riche entre les pauvres; l'impôt, comme
cela est juste, est supporté, en immense majorité, par celui qui
possède pour celui qui n'a pas encore le bonheur de posséder: c'est
la pompe sans cesse aspirante et foulante qui soutient tous les ans la
richesse publique de l'épargne de chaque propriétaire, qui la condense
en nuée dans les coffres de l'État, et qui la distribue ensuite en
travail, en salaire, en services publics entre les mille mains et les
mille bouches des travailleurs qui en vivent. Blasphémer contre
l'impôt superflu des riches qui en gémissent, mais qui le payent,
c'est tout simplement blasphémer contre le pauvre qui en vit!
L'économie politique de l'évêque est donc tout bonnement une
irréflexion meurtrière du pauvre, qui périrait le jour où le
propriétaire en serait déchargé. Ce meurtre, par fausse charité, ne
serait pas moins cruel dans ses résultats que le meurtre par égoïsme.
L'évêque sent juste, mais raisonne mal; ce sont là des paradoxes qu'il
est très-dangereux de donner au peuple, car le peuple vit d'idées
justes et non de rhétorique humanitaire. Les idées courtes de J.-J.
Rousseau ont contribué à produire les meurtres juridiques de 1793; les
idées fausses de l'évêque produiraient la disette, la suppression du
travail, l'extinction des salaires, la colère contre les riches et la
mort des peuples.