Mais, me direz-vous, l'évêque était cependant un bon chrétien, un
disciple modèle de Celui qui a dit: «Tu ne frapperas pas, même pour me
défendre!»
Bonhomme, oui; bon chrétien, je n'en sais rien. Le fait est que, quand
il a entendu le terrible évangile du terroriste qui lui confesse son
patriotisme sans scrupule pour toute faute ou plutôt pour toute vertu,
il tombe à ses pieds, et ne lui demande ni confession, ni repentir, ni
sacrements: sa confession, c'est sa vertu mise au jour; son repentir,
c'est l'orgueil avec lequel il s'en va à Dieu, avec son bonnet rouge
sur la tête et sa hache en main; son viatique, c'est l'_idéal, ce moi
de l'infini!_
Que voulez-vous dire à un pareil saint? Aussi l'évêque se prosterne
devant son impénitence, l'adore, et montre le ciel à son troupeau.
Cela peut être très-charitable, trop charitable, même pour les
victimes du terroriste, mais cela n'est pas très-miséricordieux en
détail. L'évêque est en gros, comme on le voit après son entretien
avec le terroriste, très-large sur le sang répandu à flots par droit
de colère du peuple. Cela est peu conforme au christianisme, qui est
économe en gros comme en détail du sang des hommes, et qui dit:
_Rendez à César ce qui est de César!_
À parler franchement, j'aimerais mieux que l'évêque fût franchement
philosophe, accusation dont le défend M. Hugo; car, si la franchise
est une vertu nécessaire, c'est envers Dieu et à cause de Dieu envers
les hommes, et à cause de soi-même envers soi-même. Or voici comment
je raisonne.
Si l'évêque est un brave homme non croyant dans la divinité de son
Maître, pourquoi, en conservant ses vertus, n'abandonne-t-il pas
l'autel où il adore le Christ comme Dieu, quand il le vénère seulement
comme le saint crucifié du monde? En continuant son apostolat d'évêque
sur la terre, il retient donc dans son coeur le dernier mot de sa foi;
il trompe donc pour le bien son troupeau: mais enfin tromper, même
pour le bien, ce n'est pas d'un parfait honnête homme.
Ou l'évêque est chrétien selon la lettre et selon l'esprit, et alors
pourquoi écoute-t-il avec complaisance et approbation les doctrines
très-peu chrétiennes du terroriste, et pourquoi, après l'avoir entendu
se vanter du sang versé pour le peuple, ne lui propose-t-il aucune
bénédiction de sa religion, et, au contraire, lui demande-t-il
simplement la sienne?
C'est très-humble, mais très-peu catholique. Entre le Christ-Dieu de
l'évêque et l'_idéal_ du terroriste, il y a l'infini, il y a le
déisme.