V.

Et de quelles excuses ou plutôt de quelles glorifications le brave

évêque se laisse-t-il payer, puis réduire au silence, puis fanatiser

d'admiration par le terrorisme agonisant dans ce livre?

Louis XVII, pauvre enfant d'un père tombé du trône, d'un père et d'une

mère égorgés en cérémonie par tout un peuple, Louis XVII comparé au

frère de Cartouche, innocent, supplicié en place de Grève!

Rapprochement de férocité, oui; rapprochement de situation, non. La

nature physique assimile les deux victimes, oui; la nature morale,

non. De tout temps, l'élévation du rang d'où l'on est précipité fait

partie, sinon du supplice de sang, du moins du supplice de l'âme: les

Romains, si féroces dans la guerre, ne pensaient pas que tomber dans

un trou fut la même chose que tomber de la roche Tarpéienne sur le

pavé du Capitole. Voir du même oeil le même supplice dans la même

chute, c'est une grave erreur: on plaint les deux victimes d'une égale

pitié, on ne les plaint pas du même respect. Tomber du trône dans les

mains meurtrières du savetier Simon jusqu'à ce que mort s'ensuive, ne

fut jamais la même chose que tomber d'un mur de dix pieds sur le pavé

de la rue. La nature se refuse à ces parallèles, parce qu'ils sont,

non pas, comme ils en ont l'air, les audaces de la vérité, mais les

paradoxes du radicalisme. Or le coeur humain est sympathique, mais il

n'est jamais radical, parce qu'il pèse d'un juste poids, et non au

poids seul de la chair et du sang, les innombrables différences du

passé et du présent dont le même malheur se compose, pour le frère de

Cartouche ou pour le fils de Louis XVI. Oublier ces différences, ce

n'est pas seulement oublier le respect, c'est dénaturer la nature. Si

l'auteur eût mieux réfléchi, il n'aurait jamais écrit ces deux noms

sur la même ligne. Aussi, tout en gémissant sur le frère innocent et

supplicié du fameux filou, quand on lit sous la même larme les deux

noms accolés, on ne peut s'empêcher de faire un geste de tête en

arrière, et de crier: «Oh!» Ce cri est un jugement.

C'est le cri du scandale. Qui a jamais plaint Charles Ier

d'Angleterre, ou Marie Stuart d'Écosse, ou les enfants d'Édouard, ou

Louis XVI décapité, ou Marie-Antoinette immolée, ou sa jeune et pure

belle-soeur, madame Élisabeth, sacrifiée malgré son innocence; qui

est-ce qui les a jamais plaints de la pitié qu'on doit, au même titre

charnel, à tous les meurtres commis par tous les meurtriers religieux,

royaux ou révolutionnaires de la terre? _Sunt lacryma rerum!_

L'histoire, le trône, la dignité des victimes, ont leur bienséance;

les suppliciés ont leur autorité; les tombes ont leurs priviléges

sous leurs cendres. Quand on a vidé les caveaux de Saint-Denis, on a

fait plus que quand on a vidé un cimetière banal de Saint-Eustache:

ici on déplace des ossements, là on profane des mémoires. Comment un

écrivain d'un si sympathique caractère que Victor Hugo a-t-il pu

l'oublier? Il a beau dire, plus on place haut le drame du supplice sur

l'échafaud, plus l'univers est attendri: le respect se joint à la

compassion; ce sont deux douleurs!

Mais ceci n'est qu'affaire de prestige, de décence, de convenance

entre la pitié publique et l'échafaud matériel; que serait-ce si nous

raisonnions le sentiment?

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 215 / 228 题