IV.

Et maintenant, parlons sérieusement à notre tour; prenons-nous corps

à corps sur cette déification du terrorisme, et raisonnons après avoir

raconté. Il serait trop douloureux de laisser au peuple des doctrines

paradoxales écrites du style de Pascal ou de Bossuet. Heureusement, la

vérité n'a pas besoin de style. Sa lumière luit d'elle-même; se

montrer, c'est se prouver; ôtons-lui son voile et cachons-nous!

La révolution française est, comme toutes les choses humaines, mêlée

de bien et de mal. J'ai essayé comme un autre, dans une de ces rares

occasions nées d'elles-mêmes, de la continuer en l'innocentant, en lui

ôtant son venin comme à la vipère, en lui arrachant sa dent

malfaisante avant de la cacher dans mon sein comme le psylle d'Égypte;

j'ai proclamé toutes ses vérités sans lui concéder ni crime ni colère.

Je ne suis donc pas suspect d'injustice ou de ressentiment à son

égard, encore moins de complicité, quoi qu'en puissent dire les

vieilles femmes qui n'ont pas lu l'_Histoire des Girondins_, où pas un

accès de fureur et de terreur n'est raconté sans être flétri; quoi

qu'en puisse écrire M. Nettement, leur historiographe, qui, malgré les

_Girondins_, malgré le drapeau rouge repoussé les armes à la main,

malgré l'abolition de la guillotine, proposée et arrachée au peuple,

pour premier acte de la résipiscence populaire, le 27 février 1848,

n'en persiste pas moins à faire de moi un buveur de sang. _Risum

teneatis!_

La belle image de M. Hugo en parlant du terrorisme: _un nuage formé

par quinze siècles, d'où sort un coup de tonnerre; le coup de tonnerre

qui ne doit pas se tromper_, est une définition explicative, selon

moi, mais nullement justificative, encore moins laudative: car le coup

de tonnerre du terrorisme s'est dix mille fois trompé; il a fait de la

lueur, mais il a fait des cadavres, des victimes innombrables, pures,

innocentes, augustes; il a laissé dans toutes les âmes quelque chose

de sinistre, pareil à une horreur chez les uns, à un remords chez les

autres; des noms abhorrés chez les bourreaux, des noms consacrés chez

les victimes. Les événements innocents ne laissent rien de pareil. Ce

remords national, cette horreur irréfléchie quoique générale, tout

cela n'est au fond que le jugement non raisonné, mais infaillible, du

genre humain, le dégoût instinctif qui se voile la face à l'aspect

d'une mare de sang.

Je ne puis comprendre que Victor Hugo, qui prononce de si énergiques

protestations contre cette machine à meurtre appelée guillotine,

élevée sur nos places publiques contre une seule tête coupable dont la

société veut se défaire pour prémunir ses membres innocents; je ne

puis comprendre, dis-je, qu'il innocente, qu'il excuse et qu'il exalte

cette machine à dix mille coups, montée par la mort et pour la mort,

pour faucher, comme une moissonneuse à la vapeur, des milliers

d'innocents, de vieillards, de femmes, d'enfants de quinze ans, assez

vaincus pour se laisser conduire, en charrettes pleines, à travers les

places et les faubourgs de Paris, leur roi en tête, à guillotiner,

désarmés et sans résistance! Il pensait, certes, bien autrement quand

il écrivait, dans sa verte et pure jeunesse, l'ode sur Louis XVII, ou

celle sur les filles de Verdun! C'est de lui que je m'arme aujourd'hui

contre lui-même; mais je m'arme pour le désarmer de la mauvaise arme

qu'il a ramassée sur ce champ de carnage qu'il a pris pour un champ de

bataille.

Un champ de bataille? Non, la Révolution n'a gagné aucune de ses

victoires sur la place de la Guillotine, ou sur la place d'Auray dans

la Vendée, ou sur la place des Brotteaux dans les mitraillades de

Lyon, ou sur les bords de la Loire dans les noyades de Nantes. Elle

n'y a gagné que l'horreur qui suit le massacre des prisonniers vaincus

dans tous les temps, dans toutes les causes, dans toutes les nations

du monde! Barbarie ne fut jamais vertu! Fureur et lâcheté ne seront

jamais excuse!

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 214 / 228 题