Et maintenant, parlons sérieusement à notre tour; prenons-nous corps
à corps sur cette déification du terrorisme, et raisonnons après avoir
raconté. Il serait trop douloureux de laisser au peuple des doctrines
paradoxales écrites du style de Pascal ou de Bossuet. Heureusement, la
vérité n'a pas besoin de style. Sa lumière luit d'elle-même; se
montrer, c'est se prouver; ôtons-lui son voile et cachons-nous!
La révolution française est, comme toutes les choses humaines, mêlée
de bien et de mal. J'ai essayé comme un autre, dans une de ces rares
occasions nées d'elles-mêmes, de la continuer en l'innocentant, en lui
ôtant son venin comme à la vipère, en lui arrachant sa dent
malfaisante avant de la cacher dans mon sein comme le psylle d'Égypte;
j'ai proclamé toutes ses vérités sans lui concéder ni crime ni colère.
Je ne suis donc pas suspect d'injustice ou de ressentiment à son
égard, encore moins de complicité, quoi qu'en puissent dire les
vieilles femmes qui n'ont pas lu l'_Histoire des Girondins_, où pas un
accès de fureur et de terreur n'est raconté sans être flétri; quoi
qu'en puisse écrire M. Nettement, leur historiographe, qui, malgré les
_Girondins_, malgré le drapeau rouge repoussé les armes à la main,
malgré l'abolition de la guillotine, proposée et arrachée au peuple,
pour premier acte de la résipiscence populaire, le 27 février 1848,
n'en persiste pas moins à faire de moi un buveur de sang. _Risum
teneatis!_
La belle image de M. Hugo en parlant du terrorisme: _un nuage formé
par quinze siècles, d'où sort un coup de tonnerre; le coup de tonnerre
qui ne doit pas se tromper_, est une définition explicative, selon
moi, mais nullement justificative, encore moins laudative: car le coup
de tonnerre du terrorisme s'est dix mille fois trompé; il a fait de la
lueur, mais il a fait des cadavres, des victimes innombrables, pures,
innocentes, augustes; il a laissé dans toutes les âmes quelque chose
de sinistre, pareil à une horreur chez les uns, à un remords chez les
autres; des noms abhorrés chez les bourreaux, des noms consacrés chez
les victimes. Les événements innocents ne laissent rien de pareil. Ce
remords national, cette horreur irréfléchie quoique générale, tout
cela n'est au fond que le jugement non raisonné, mais infaillible, du
genre humain, le dégoût instinctif qui se voile la face à l'aspect
d'une mare de sang.
Je ne puis comprendre que Victor Hugo, qui prononce de si énergiques
protestations contre cette machine à meurtre appelée guillotine,
élevée sur nos places publiques contre une seule tête coupable dont la
société veut se défaire pour prémunir ses membres innocents; je ne
puis comprendre, dis-je, qu'il innocente, qu'il excuse et qu'il exalte
cette machine à dix mille coups, montée par la mort et pour la mort,
pour faucher, comme une moissonneuse à la vapeur, des milliers
d'innocents, de vieillards, de femmes, d'enfants de quinze ans, assez
vaincus pour se laisser conduire, en charrettes pleines, à travers les
places et les faubourgs de Paris, leur roi en tête, à guillotiner,
désarmés et sans résistance! Il pensait, certes, bien autrement quand
il écrivait, dans sa verte et pure jeunesse, l'ode sur Louis XVII, ou
celle sur les filles de Verdun! C'est de lui que je m'arme aujourd'hui
contre lui-même; mais je m'arme pour le désarmer de la mauvaise arme
qu'il a ramassée sur ce champ de carnage qu'il a pris pour un champ de
bataille.
Un champ de bataille? Non, la Révolution n'a gagné aucune de ses
victoires sur la place de la Guillotine, ou sur la place d'Auray dans
la Vendée, ou sur la place des Brotteaux dans les mitraillades de
Lyon, ou sur les bords de la Loire dans les noyades de Nantes. Elle
n'y a gagné que l'horreur qui suit le massacre des prisonniers vaincus
dans tous les temps, dans toutes les causes, dans toutes les nations
du monde! Barbarie ne fut jamais vertu! Fureur et lâcheté ne seront
jamais excuse!