C'est là l'effet du talent de l'écrivain, mon ami. On se livre à lui
malgré soi; il s'empare de vous; on ne croit que la moitié de ce qu'il
dit, l'autre moitié vous fait peur ou horreur; on voudrait raisonner
contre lui, on n'en a pas le temps, on va, on va, on va; c'est ce
qu'on appelle la verve, la couleur, le feu du génie, le délire de la
langue, la folie du mouvement. On se dit: «Allons toujours, je
réfléchirai après.» Les peuples à grande imagination sont tous
habitués à cet effet du grand style sur leur esprit.
C'est ainsi que les Grecs furent enivrés jadis par les rêveries d'un
sublime rêveur appelé Platon, qui, dans un livre appelé sa
_République_, leur écrivit des absurdités contre nature qu'un enfant
réfuterait, mais qui font les délices du monde depuis plus de deux
mille ans.
C'est ainsi qu'en Angleterre Thomas Morus écrivit un autre livre
appelé _Utopie_, où l'homme était reconstruit, non pas sur la nature
humaine, mais sur la fantasmagorie d'un être idéal.
C'est ainsi que Fénelon écrivit dans _Télémaque_ son utopie de la
législation de Salente, pour s'être trop grisé de platonisme et aussi
de christianisme radical.
C'est ainsi que J.-J. Rousseau, presque de nos jours, écrivit de verve
trois livres d'un style entraînant qui vous empêche de réfléchir: un
livre chimérique sur l'éducation, appelé _Émile_; un livre immoral et
raisonneur sur l'amour, appelé _Héloïse_; enfin un livre de fanatique,
sur la législation des empires, appelé le _Contrat social_, livre où
toutes les lois sont faites à l'inverse de l'homme, un livre qui
exalte la liberté et finit par la plus atroce des tyrannies.
C'est ainsi qu'un autre homme du même talent, de la même honnêteté
délicate que ces quatre ou cinq prophètes des peuples, a vu les
misères de son siècle et de tous les siècles, a été touché du généreux
désir de les pallier, a pris la plume et a écrit les _Misérables_,
livre plus puissant et aussi inconséquent que les livres de ses
devanciers sur la route des songes; livre populaire, qui fera beaucoup
de mal au peuple, en le dégoûtant d'être peuple, c'est-à-dire homme et
non pas Dieu!
Mais enfin, poursuivis-je, que pensez-vous de son héros, Jean Valjean,
le forçat philanthrope?