LE FORÇAT.

Ma foi! Monsieur, la tête m'en a tourné. J'ai été comme ébloui; j'ai

cru sentir la voûte du ciel s'écrouler sur moi, le plancher manquer

sous mes pieds, le soleil et la nuit se confondre et entrer pêle-mêle,

comme sous un coup de marteau, dans ma tête; je n'ai pas eu le temps

de respirer, j'étais essoufflé, ou plutôt il m'a semblé que j'étais

poussé par une main puissante à travers des espaces incommensurables,

tantôt répugnants, tantôt délicieux, tantôt par force, tantôt par

plaisir; ici affreuse stérilité, là fécondité prodigieuse, hurlements

affreux d'un côté, musique caressante de l'autre; allant où je ne

voulais pas aller, m'arrêtant où je ne voulais pas m'arrêter, mais

allant toujours, comme si la poigne du Juif errant m'eût déraciné de

terre pour me contraindre à le suivre jusqu'en enfer; en un mot,

Monsieur, ce livre m'a souvent révolté, toujours entraîné, et je suis

arrivé au bout en maudissant la route; mais, comme la roue précipitée

sur une pente d'abîmes où il lui est impossible de s'arrêter, j'étais

moulu quand j'ai été au fond.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 200 / 228 题