Alors, usant largement de l'attention passionnée qu'ils accordaient à
ma personne et à mes paroles, je leur démontrai, avec une énergique
sincérité, que personne n'avait le secret de l'organisation du
travail, ni d'une organisation de fond en comble, d'une organisation
parfaite de la société, dite socialisme, où il n'y aurait plus ni
inégalité, ni injustice, ni luxe, ni misère; qu'une telle société ne
serait plus la terre, mais le paradis; que tout le monde s'y
reposerait dans un repos si parfait et si doux que le mouvement même y
cesserait à l'instant, car personne n'aurait le désir de respirer
seulement un peu plus d'air que son voisin; que ce ne serait plus la
vie, mais la mort; que l'égalité des biens était un rêve tellement
absurde dans notre condition humaine que, lors même qu'on viendrait à
partager à parts égales le matin, il faudrait recommencer le partage
le soir, car les conditions auraient changé dans la journée par la
vertu ou le vice, la maladie ou la santé, le nombre des vieillards ou
des enfants survenus dans la famille, le talent ou l'ignorance, la
diligence ou la paresse de chaque partageur dans la communauté, à
moins qu'on n'adoptât l'égalité des salaires pour tous les salariés,
laborieux ou paresseux, méritant ou ne méritant pas leur pain; que le
repos et la débauche vivraient aux dépens du travail et de la vertu,
formule révoltante, quoique évangélique, de M. Louis Blanc, dont la
seule énonciation faisait rire leur bon sens; à moins cependant,
ajoutai-je encore, que le travail libre ne devînt travail forcé pour
toute la société, que des répartiteurs du salaire, le fouet ou le
glaive à la main, ne fussent chargés de faire travailler tout le
monde, et que la société des blancs ne fut réduite à une horde
d'esclaves, chassés chaque matin de leurs cases communes au travail
uniforme, par des conducteurs de nègres blancs!
«Quel perfectionnement social!» m'écriai-je au milieu du rire de
l'auditoire,» et combien la société de tels socialistes ferait envier
aux hommes le sort de la brute ruminante, qui va du moins paître en
liberté et en paix l'herbe qu'elle ne mesure qu'à sa faim! Non, ce
n'est pas l'organisation forcée du travail que vous pouvez demander.»
«--Non! non! non!» s'écrièrent-ils.
«--Eh bien! il n'y en a pas d'autre; je vous défie tous d'en trouver
une autre: donc il n'y a pas d'organisation du travail, de
distribution des richesses forcée, autre que la distribution par la
liberté, par la concurrence, par l'économie des travailleurs, et par
les besoins des consommations libres, des capitalistes, etc.
«Savez-vous, encore une fois, ce que vous voulez? Vous voulez que le
capital, qui appartient à tous, et qui n'est que le réservoir du
nécessaire et du superflu de tout le monde, soit libre comme le
travail, car, s'il n'est pas libre, il se cachera, il ne se montrera
plus, il ne consommera plus, et par là même il fera mourir de faim le
travailleur, en cessant de se répandre en salaires, et de s'accumuler
en économies nouvelles, qui forment à leur tour des capitaux, et qui,
en se dépensant, reforment des salaires, de manière que tout le monde
jouisse et travaille à la fois pour jouir à son tour.»
«--Oui! oui! c'est cela!» murmura de toutes parts le bon sens de la
foule, qui commençait à revenir à l'évidence.
«Mais vous ne voulez pas,» continuai-je, «et vous avez raison de ne
pas vouloir qu'il y ait des misères incurables et imméritées, comme la
société mal inspirée en est pleine. Vous ne voulez pas que le père et
la mère malades, chargés de trop d'enfants en bas âge, et retenus par
la maladie dans leur grenier, voient périr sans soins, sans lait, sans
pain, sans feu, sans asile, les fruits de leur union abandonnés au
hasard. Vous ne voulez pas, etc.»
Je leur énumérai ici les misères innombrables et imméritées auxquelles
la famille du prolétaire est sujette par le chômage, le veuvage, la
caducité, l'abandon, le dénûment des orphelins, et tous les cas où la
providence tutélaire d'une société bien inspirée doit s'étendre par
l'oeil et par la main d'un gouvernement sérieusement populaire, où
elle doit intervenir afin de soulager et de rectifier des misères
imméritées par des secours actifs et par la charité sociale.
Ils parurent satisfaits et reconnaissants de cette énumération, de ces
bonnes volontés des gouvernants en faveur des misérables, et crièrent
de toutes parts: «--Oui! oui! c'est ce que nous voulons!»
«--Eh bien! ajoutai-je en concluant, vous reconnaissez donc qu'il n'y
a qu'un seul socialisme pratique: c'est la fraternité volontaire et
active de tous envers chacun, c'est une religion de la misère, c'est
le coeur obligatoire du pays rédigé en lois d'assistance. Eh bien,
c'est ce que l'intelligence de la nation vous donnera quand toutes les
classes, tous les capitaux, tous les salaires, tous les droits, tous
les devoirs, représentés dans la législation par le suffrage
proportionné de tous, auront choisi le suffrage universel à plusieurs
degrés pour l'harmonie sociale; mais c'est ce qu'aucun homme sensé et
consciencieux ne consentira jamais à vous donner dans ce que vous
appelez l'organisation du travail ou socialisme radical, qu'on vous a
amenés à vociférer ici sans en comprendre l'exécrable non-sens!»
Tous applaudirent, et tous se déclarèrent éclairés et satisfaits,
évacuèrent les escaliers et remplirent la place de Grève de cris de:
_Vive Lamartine!_ Ce ne fut pas là un triomphe de trois jours contre
la démagogie du drapeau rouge, ce fut le triomphe du sens commun
contre une idée fausse.