On peut changer de devoirs dans la vie, selon le temps, qui commande
rudement aux vivants d'autres destinées qui sont des devoirs aussi,
mais il ne faut pas répudier notre destinée initiale.
Les événements ont des vicissitudes, le coeur n'en a pas. Nous avons
été contristés en lisant dans les _Misérables_ un chapitre intitulé:
_Ce qu'on faisait en 1817._ La Restauration fut notre mère; est-ce à
nous de lui arracher son manteau après sa mort et de montrer sa nudité
à ses ennemis pour leur donner la mauvaise joie de ses ridicules et de
ses fous rires?
Non, la bienséance, même quand elle est triste, n'est pas seulement
une convenance, elle est une vertu! C'est la fidélité des
catastrophes; n'y manquons pas, le ridicule est le père des régicides.
Ce n'est pas à l'enfant sublime de Chateaubriand de donner le signal
du rire aux hommes qui rient du malheur et de l'infirmité du
vieillard.
Effacez ce chapitre: la verve moqueuse ne donne de l'esprit qu'aux
méchants; le génie est bon, car il est divin.
Et puis une autre raison encore me fait aimer et respecter Victor
Hugo: nous avons presque commencé ensemble cette longue traversée de
la vie, où le hasard, qui est Dieu aussi, fait embarquer à la même
date, sur la même nef, dans les mêmes circonstances et sur la même
mer, ces passagers plus ou moins mémorables qu'on appelle des
contemporains.
Nous avons navigué quarante ans ensemble à travers calme et tempêtes,
orages et bonaces, vents contraires, variables, alizés, pour atteindre
ce même bord de ce même autre monde que nous sommes près d'atteindre
tous les deux.
Nous avons fait tous deux d'illustres naufrages: l'un, échoué sur un
bel écueil, au milieu du libre Océan; l'autre, sur la vase d'une
ingrate patrie, la quille à sec, les voiles en lambeaux, les mâts
brisés, le gouvernail aux mains du hasard; l'un, plein d'espérances et
de nobles illusions, ces mirages de la seconde jeunesse des hommes
forts; l'autre, découragé, trouvant les hommes toujours les mêmes dans
tous les siècles, et n'attendant d'eux dans l'avenir que l'éternelle
vicissitude de leur nature, qui naît, qui se remue, qui se répète et
qui meurt, pour se répéter encore jusqu'à satiété!
Lisez et comprenez l'histoire.