VI.

Quoi qu'il en soit, c'est l'âge qui fait les idées, c'est la jeunesse

qui fait les amitiés. J'aime Hugo, parce que je l'ai connu et aimé

dans l'âge où le coeur se forme et grandit encore dans la poitrine;

dans l'âge où les racines de notre vie, pleines encore de séve et de

souplesse, s'attachent par leurs filaments les plus tendres à ce qui

pousse, végète ou se rencontre seulement dans le même sol, et où, si

ces racines viennent à se tordre, à se replier et à se nouer autour

d'un caillou ou d'un bloc de granit, elles l'enserrent dans leurs

noeuds, l'emportent en grandissant et le font pour ainsi dire végéter

et vivre avec elles de leur propre substance, comme si l'arbre et la

pierre n'étaient qu'une seule vie!

Je me souviens comme d'hier du jour ou le beau duc de Rohan, alors

mousquetaire, depuis cardinal, me dit, en venant me prendre dans ma

caserne du quai d'Orsay:

«Venez avec moi voir un phénomène qui promet un grand homme à la

France. Chateaubriand l'a déjà surnommé enfant sublime. Vous serez

fier aussi un jour d'avoir vu le chêne dans le gland.»

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 169 / 228 题