Quoi qu'il en soit, c'est l'âge qui fait les idées, c'est la jeunesse
qui fait les amitiés. J'aime Hugo, parce que je l'ai connu et aimé
dans l'âge où le coeur se forme et grandit encore dans la poitrine;
dans l'âge où les racines de notre vie, pleines encore de séve et de
souplesse, s'attachent par leurs filaments les plus tendres à ce qui
pousse, végète ou se rencontre seulement dans le même sol, et où, si
ces racines viennent à se tordre, à se replier et à se nouer autour
d'un caillou ou d'un bloc de granit, elles l'enserrent dans leurs
noeuds, l'emportent en grandissant et le font pour ainsi dire végéter
et vivre avec elles de leur propre substance, comme si l'arbre et la
pierre n'étaient qu'une seule vie!
Je me souviens comme d'hier du jour ou le beau duc de Rohan, alors
mousquetaire, depuis cardinal, me dit, en venant me prendre dans ma
caserne du quai d'Orsay:
«Venez avec moi voir un phénomène qui promet un grand homme à la
France. Chateaubriand l'a déjà surnommé enfant sublime. Vous serez
fier aussi un jour d'avoir vu le chêne dans le gland.»