IV.

J'ai toujours aimé Victor Hugo, et je crois qu'il m'a toujours aimé

lui-même, malgré quelques sérieuses divergences de doctrines, de

caractère, d'opinions fugitives, comme tout ce qui est humain dans

l'homme; mais, par le côté divin de notre nature, nous nous sommes

aimés quand même et nous nous aimerons jusqu'à la fin sincèrement,

sans jalousie, malgré l'absurde rivalité que les hommes à esprit court

de notre temps se sont plu à supposer entre nous.

Jalousie ridicule, puisque je ne fus jamais qu'un amateur désoeuvré du

beau, qui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou

la musique, et que Hugo fut un souverain artiste, qui força

quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa guère une de ses

pensées ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel

chef-d'oeuvre: l'un ne demandant rien qu'au jour qui passe, comme un

improvisateur sans lendemain; l'autre, prétendant fortement à gagner

et à payer par le travail le salaire que la postérité doit au génie

laborieux, un renom qui ne périt pas.

Et, d'ailleurs, l'ignoble jalousie de métier n'était pas dans notre

nature.

L'envie n'est autre chose que le sentiment de quelque qualité qu'un

autre possède et qui manque en nous. Ce vide fait souffrir, et de

souffrir à haïr il n'y a pas loin. De quoi aurais-je souffert, puisque

je me sentais plein de tout ce que je désirais contenir, en n'élevant

jamais mes prétentions plus haut que ma stature? De quoi Hugo

pouvait-il souffrir, puisqu'il se sentait vaste comme la nature? Il

disait un jour (on m'a rapporté son mot):

«J'ai un avantage sur Lamartine: c'est que je le comprends tout

entier, et qu'il ne comprend pas la partie dramatique de mon talent.»

C'était juste et c'était vrai.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 167 / 228 题