Relisons à tête reposée ce merveilleux livre, merveilleux d'utopie
comme de saines inspirations; laissons en pâture aux échenilleurs de
mots et de formes les impropriétés de termes, les exagérations de
phrases, les mauvais jeux d'esprit, les impuretés de langue, les
fautes lourdes et même les saletés de goût, flatterie indigne du génie
élevé d'un grand poëte, cynisme de la démagogie, cette plèbe du
langage, qui l'abaisse pour qu'il soit à son niveau, et qui le souille
pour l'approprier à ses vices. Il ne s'agit pas de tout cela, qu'un
trait d'encre sème sur la page et qu'un coup d'ongle efface, comme dit
le latin: il y a dans le livre plus de pages qu'il n'en faut pour
pouvoir en déchirer quelques-unes.
Relisons-le pour en contempler la puissance souvent colossale, pour en
admirer la verve plus bouillante encore que dans la jeunesse, dans
cette nature qui a déjà bouillonné soixante ans, tant il y a d'eau
dans ce vase et de combustible dans ce foyer.
Relisons-le pour y sympathiser avec une sensibilité pathétique qui
n'existait pas au même degré dans les années tendres de l'écrivain, et
qui semble en vieillissant participer davantage à cette mélancolie de
l'espèce humaine, à cette tristesse des choses mortelles, à ce _mentem
mortalia tangunt_, à ce sublime _lacrimæ rerum_ de Virgile, qui, lui
aussi, avait vu des révolutions, des proscriptions, des déceptions
humaines.
Relisons-le pour nous complaire et nous attendrir sur ces amours de
deux êtres innocents, dans un jardin redevenu inculte, forêt vierge
pour ce couple virginal de la _rue Plumet_, site que Bernardin de
Saint-Pierre est allé chercher à l'île de France pour Virginie,
Chateaubriand en Amérique pour Atala, et que Hugo a su découvrir tout
fait et peindre en grisaille sans couleurs dans un vil faubourg de
Paris, Éden dépaysé dont il est le Milton, le Théocrite, le Bernardin
de Saint-Pierre et le Chateaubriand, avec plus de vérité, de larmes,
de passions, de couleur et de lumière dorée que ces grands modèles.
Relisons-le surtout pour y rechercher ses sophismes involontaires sur
l'ordre et le désordre social, pour lui faire comprendre comment ce
qu'il imagine comme le remède serait l'empirisme de notre pauvre
condition humaine; comment la vie, à quelque classe que l'on
appartienne, n'est pas et ne peut pas être un sourire éternel de l'âme
entre la faim, le travail et la mort; épreuve, oui, jouissance, non;
et comment ceux qui, comme nous, sont condamnés à vie à cet
emprisonnement cellulaire sur ce globe pour en expier un plus mauvais
ou pour en mériter un meilleur, seraient révoltés jusqu'à la frénésie
si l'on parvenait à leur faire croire que, pour les uns, ce globe est
un Éden, pour les autres, un enfer, et que tout mal vient du
distributeur du mal et du bien!
Une fois ce mensonge persuadé par les sophistes aux peuples, qu'y
aurait-il à conclure? le désespoir, et après le désespoir, la fureur,
et après la fureur, l'attaque et la défense à main armée; et après la
défense et l'attaque à main armée, l'anéantissement de toute
institution, et après l'anéantissement de tout ce qui fut et de tout
ce qui est, quoi? le néant universel, l'anarchie du chaos!
C'est là qu'il faut éclairer, si on ne veut pas la maudire, la pensée
évidemment tout autre de l'écrivain. C'est là ce qui me saisit
l'esprit en fermant son livre.
Je me dis à moi-même: J'écrirai!
Mais, avant d'écrire, je réfléchis: et voici ce que je réfléchis.