La France seule, par la diversité de son sol, de ses races, de ses
caractères, de ses aptitudes, devait se plier, selon les heures de sa
vie nationale, à toutes les formes de gouvernement.
La mobilité et l'universalité, c'est à la fois son défaut et sa vertu.
Libre, sauvage et indomptée dans ses forêts de la Gaule, sacerdotale
sous ses druides, chevaleresque sous ses Francs, féodale sous ses
chefs militaires, municipale sous ses communes, monarchique sous ses
rois, représentative sous ses états généraux, conquérante sous ses
princes ambitieux, artistique sous ses Valois, fanatique sous ses
ligueurs, anarchique dans ses dissensions religieuses, unitaire sous
ses Richelieu et sous ses Louis XIV, agricole sous ses Sully,
industrielle sous ses Colbert, lettrée sous ses Corneille et ses
Racine, théocratique sous ses Bossuet, philosophe et incrédule sous
ses Voltaire, réformatrice et révolutionnaire sous ses Fénelon et ses
J.-J. Rousseau, constitutionnelle sous ses Mirabeau, démagogique sous
ses Danton, républicaine et sanguinaire sous sa Convention,
conquérante et despotique sous son Napoléon, insatiable de liberté
sous sa dynastie légitime, agitée et indomptable sous sa dynastie
élective de 1830, sublime, mais épouvantée d'elle-même, sous sa
seconde république, rejetée par terreur de l'utopie sous l'épée d'un
second empire; prête à tout ce qui peut la grandir, la sauver,
l'illustrer ou la perdre; ni républicaine, ni constitutionnelle, ni
monarchique, ni théocratique, mais changeante, révolutionnaire et
contre-révolutionnaire selon les temps; nation de volte-face pour
faire face, sous toutes les formes, à tous les événements, pour rester
grande!
Voilà la France.
Si Platon avait eu à lui donner un gouvernement, il aurait dû lui
donner le gouvernement des circonstances, la constitution de
l'à-propos, un costume aussi varié et aussi souple que l'air élastique
qui l'environne, un manteau de pourpre sans forme et sans couture
comme celui dont se vêtaient les Arabes, ces Français d'Asie, se
pliant à toutes les saisons et à toutes les attitudes pour le jour et
pour la nuit, pour la paix et pour la guerre, pour l'autorité ou pour
la liberté, devant elle-même et devant l'ennemi.
Aussi voyez son histoire: ce n'est pas celle d'un peuple, c'est celle
de vingt peuples successifs et contradictoires; il n'y a d'unité en
elle que l'unité de patriotisme. Elle a vécu, elle vit et elle vivra,
parce qu'elle se transforme et qu'elle meurt et renaît sans cesse.