XXXVI.

La France seule, par la diversité de son sol, de ses races, de ses

caractères, de ses aptitudes, devait se plier, selon les heures de sa

vie nationale, à toutes les formes de gouvernement.

La mobilité et l'universalité, c'est à la fois son défaut et sa vertu.

Libre, sauvage et indomptée dans ses forêts de la Gaule, sacerdotale

sous ses druides, chevaleresque sous ses Francs, féodale sous ses

chefs militaires, municipale sous ses communes, monarchique sous ses

rois, représentative sous ses états généraux, conquérante sous ses

princes ambitieux, artistique sous ses Valois, fanatique sous ses

ligueurs, anarchique dans ses dissensions religieuses, unitaire sous

ses Richelieu et sous ses Louis XIV, agricole sous ses Sully,

industrielle sous ses Colbert, lettrée sous ses Corneille et ses

Racine, théocratique sous ses Bossuet, philosophe et incrédule sous

ses Voltaire, réformatrice et révolutionnaire sous ses Fénelon et ses

J.-J. Rousseau, constitutionnelle sous ses Mirabeau, démagogique sous

ses Danton, républicaine et sanguinaire sous sa Convention,

conquérante et despotique sous son Napoléon, insatiable de liberté

sous sa dynastie légitime, agitée et indomptable sous sa dynastie

élective de 1830, sublime, mais épouvantée d'elle-même, sous sa

seconde république, rejetée par terreur de l'utopie sous l'épée d'un

second empire; prête à tout ce qui peut la grandir, la sauver,

l'illustrer ou la perdre; ni républicaine, ni constitutionnelle, ni

monarchique, ni théocratique, mais changeante, révolutionnaire et

contre-révolutionnaire selon les temps; nation de volte-face pour

faire face, sous toutes les formes, à tous les événements, pour rester

grande!

Voilà la France.

Si Platon avait eu à lui donner un gouvernement, il aurait dû lui

donner le gouvernement des circonstances, la constitution de

l'à-propos, un costume aussi varié et aussi souple que l'air élastique

qui l'environne, un manteau de pourpre sans forme et sans couture

comme celui dont se vêtaient les Arabes, ces Français d'Asie, se

pliant à toutes les saisons et à toutes les attitudes pour le jour et

pour la nuit, pour la paix et pour la guerre, pour l'autorité ou pour

la liberté, devant elle-même et devant l'ennemi.

Aussi voyez son histoire: ce n'est pas celle d'un peuple, c'est celle

de vingt peuples successifs et contradictoires; il n'y a d'unité en

elle que l'unité de patriotisme. Elle a vécu, elle vit et elle vivra,

parce qu'elle se transforme et qu'elle meurt et renaît sans cesse.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 152 / 228 题