La philosophie est absolue, la politique est relative: république,
fédération, aristocratie, théocratie, démocratie, oligarchie,
monarchie, dictature, tyrannie même, tout cela est bien ou mal selon
les circonstances, les convenances, les nécessités du peuple, qui
adopte ou qui répudie tour à tour ces formes bien ou mal appropriées à
l'usage que le peuple veut en faire.
La Grèce, déchiquetée par la nature en détroits, en golfes, en îles et
en presqu'îles, sans autre unité que la langue, ne pouvait être qu'une
mosaïque de gouvernements, les uns monarchiques, les autres
aristocratiques, ceux-ci démocratiques, ceux-là démagogiques, mal
reliés par le lien d'une confédération confuse.
La Perse, où l'immensité de l'espace et les provinces séparées entre
elles par des déserts et des chaînes de montagnes laissaient un grand
arbitraire aux gouverneurs des satrapies, ne pouvait être qu'une
monarchie militaire absolue. Il fallait que la force centrale réprimât
sans cesse les rébellions de la circonférence.
Les Indes, où des révélations prétendues divines, expliquées dans
l'origine et commentées sans cesse par les _brahmines_, avaient
institué des castes serviles mais innombrables, ne pouvaient être
soumises qu'à une théocratie inspirée d'en haut par des castes
sacerdotales et gouvernée plus bas par des dynasties sacrées.
La Chine, patriarcale et sédentaire après avoir été nomade et
pastorale, ne pouvait être qu'un despotisme paternel formé à l'exemple
de la tribu, où le père est roi sans cesser d'être père.
Rome, association de brigands à son origine, pour ravager des voisins
et se conquérir des territoires, ne pouvait être qu'une république
militaire, soumise tour à tour à l'anarchie sanguinaire ou à la
servitude féroce de cette nature d'institution armée.
Carthage, société de commerce et de navigation, comme aujourd'hui la
Grande-Bretagne, ne pouvait être qu'un gouvernement mixte de marins,
de soldats, de sénateurs enrichis, de pauvres acharnés à s'enrichir;
un gouvernement à trois ou quatre pouvoirs contre-balancés par des
intérêts; l'or devait être au fond de toutes ses expéditions comme au
fond de toutes ses pensées. L'oligarchie royale ou républicaine était
la forme obligée de ce gouvernement.
Plus tard, Rome, décomposée par sa grandeur et par ses vices, devait
se sentir prête à laisser sa proie, à moins de resserrer sa serre par
le despotisme et de se réfugier contre ses anarchies dans la
servitude.
L'empire romain devait naître et mourir en peu de temps.