Voilà la fameuse _République de Platon_. Elle a servi depuis de texte
à mille rêveries prétendues sociales et politiques, mais qui ne sont,
en réalité, ni politiques, ni philosophiques, ni même poétiques, à
l'exception de la descente de l'Arménien aux enfers. Cette énorme
chimère en dix livres se résume dans cinq ou six énormités aussi
paradoxales qu'impraticables; c'est le contre-pied de la nature, de
l'expérience et de l'histoire: un monde renversé.
La division du peuple en professions arbitraires et infranchissables;
La suppression de la propriété, seule responsabilité de l'homme
rétribué héréditairement par son travail;
La communauté des biens, c'est-à-dire de la misère;
La communauté des femmes et des enfants, qui supprime du même coup les
trois amours dont se perpétue l'espèce humaine: l'amour conjugal,
l'amour maternel, l'amour filial, et toutes les vertus aussi humaines
que divines qui émanent de ces trois sources d'amour;
L'impudeur, aussi flagrante que l'impudicité, dans cette gymnastique
des femmes de tout âge s'exerçant nues devant le peuple à des luttes
dégoûtantes d'obscénité;
Le meurtre des enfants mal conformés, punissant le tort de la nature
par la mort de ses victimes;
La population maintenue, au moyen d'une loi révoltante, au même nombre
par l'immolation des hommes nés en dépit de la loi;
Les arts, proscrits de cette démocratie des métiers, de peur que
l'esprit ne se corrompe par ses plus belles manifestations
intellectuelles;
Enfin, on ne sait quel gouvernement de vieillards, écoliers jusqu'à
cinquante ans dans des gymnases de sophistes, et n'arrivant au
gouvernement qu'à l'âge où les passions généreuses meurent
généralement dans l'homme en même temps que les passions fougueuses,
c'est-à-dire un gouvernement d'eunuques sur un troupeau de brutes
esclaves:
Voilà, encore une fois, ce délire d'un philosophe que l'on continue à
appeler le _divin_ Platon!
Si un tel politique est divin, Dieu n'est plus Dieu! Car il n'y a pas
une des lois du philosophe qui ne soit la négation des lois de la
nature promulguées par la divinité de nos instincts sociaux.