VIII.

«La pompe formée par nos compatriotes me parut belle, et celle des

Thraces ne l'était pas moins. Après avoir fait notre prière et vu la

cérémonie, nous regagnâmes le chemin de la ville.

«Comme nous nous dirigions de ce côté, Polémarque, fils de Céphale,

nous aperçut de loin, et dit à son esclave de courir après nous et de

nous prier de l'attendre. Celui-ci, m'arrêtant par derrière par mon

manteau:--Polémarque, dit-il, vous prie de l'attendre.

«Je me retourne, et lui demande où est son maître.

«--Le voilà qui me suit; attendez-le un moment.

«--Eh bien, dit Glaucon, nous l'attendrons.

«Bientôt arrivent Polémarque avec Adimante, frère de Glaucon,

Nicérate, fils de Nicias (général athénien qui périt au siége de

Syracuse), et quelques autres qui se trouvaient là, revenant de la

fête.

«Nous nous rendîmes donc tous ensemble, ses deux frères Lysias et

Euthydème, avec Thrasymarque de Chalcédoine, Charmantide du bourg de

Péanée, et Clitophon, fils d'Aristonyme. Céphale, père de Polémarque,

y était aussi.

«Je ne l'avais pas vu depuis longtemps, et il me parut bien vieilli.

Il était assis, la tête appuyée sur un coussin, et portait une

couronne; car il avait fait ce jour-là un sacrifice domestique. Nous

nous assîmes auprès de lui sur des siéges qui se trouvaient disposés

en cercle.

«Dès que Céphale m'aperçut, il me salua, et me dit:

«Ô Socrate, tu ne viens guère souvent au Pirée; tu as tort. Si je

pouvais encore aller sans fatigue à la ville, je t'épargnerais la

peine de venir; nous irions te voir: mais maintenant c'est à toi de

venir ici plus souvent. Car tu sauras que, plus je perds le goût des

autres plaisirs, plus ceux de la conversation ont pour moi de charme.

«Fais-moi donc la grâce, sans renoncer à la compagnie de ces jeunes

gens de ne pas oublier non plus un ami qui t'est bien dévoué.

«--Et moi, Céphale, lui répondis-je, j'aime à converser avec les

vieillards. Comme ils nous ont devancés dans une route que peut-être

il nous faudra parcourir, je regarde comme un devoir de nous informer

auprès d'eux si elle est rude et pénible, ou d'un trajet agréable et

facile. J'apprendrais avec plaisir ce que tu en penses, car tu arrives

à l'âge que les poëtes appellent le seuil de la vieillesse. Eh bien,

est-ce une partie si pénible de la vie? comment la trouves-tu?

«--Socrate, me dit-il, je te dirai ce que j'en pense.

«Nous nous réunissons souvent un certain nombre de gens du même âge,

selon l'ancien proverbe. La plupart, dans ces réunions, s'épuisent en

plaintes et en regrets amers au souvenir des plaisirs de la jeunesse,

de l'amour, des festins et de tous les autres agréments de ce genre: à

les entendre, ils ont perdu les plus grands biens; ils jouissaient

alors de la vie, maintenant ils ne vivent plus. Quelques-uns se

plaignent aussi que la vieillesse les expose à des outrages de la part

de leurs proches; enfin ils l'accusent d'être pour eux la cause de

mille maux.

«Pour moi, Socrate, je crois qu'ils ne connaissent pas la vraie cause

de ces maux; car, si c'était la vieillesse, elle produirait les mêmes

effets sur moi et sur tous ceux qui arrivent à mon âge; or j'ai trouvé

des vieillards dans une disposition d'esprit bien différente.

«Je me souviens qu'étant un jour avec le poëte Sophocle, quelqu'un

lui dit en ma présence:--Sophocle, l'âge te permet-il encore de te

livrer aux plaisirs de l'amour?--Tais-toi, mon cher, répondit-il,

j'ai quitté l'amour avec joie comme on quitte un maître furieux et

intraitable.--Je jugeai dès-lors qu'il avait raison de parler de la

sorte, et le temps ne m'a pas fait changer de sentiment.

«En effet, la vieillesse est, à l'égard des sens, dans un état parfait

de calme et de liberté. Dès que l'ardeur des sens s'est amortie, on se

trouve, comme Sophocle, délivré d'une foule de tyrans insensés. Pour

cela, comme pour les chagrins domestiques, ce n'est pas la vieillesse

qu'il faut accuser, mais seulement le caractère des vieillards. La

modération et la douceur rendent la vieillesse agréable; les défauts

contraires font le malheur de l'homme âgé, comme ils feraient celui de

l'homme jeune.»

Il cite ces vers de Pindare à l'appui de son opinion, sur le bonheur

de vieillir dans l'honneur et dans l'aisance:

«_L'espérance l'accompagne en berçant doucement son coeur et allaitant

sa vieillesse, l'espérance, qui gouverne à son gré l'esprit flottant

des mortels, etc._»

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 124 / 228 题