Il développe, avec un insolent courage, cette idée, et se pose en
homme utile aux Athéniens dans leur vie privée; quant à la politique,
il dit qu'il s'en est abstenu, par cette raison qu'on ne peut guère
rester innocent et vertueux quand on se mêle des affaires publiques...
«Je n'emploierai pas envers vous, reprend-il, ô Athéniens, les
supplications ordinaires, où l'on fait paraître les femmes, les
enfants, les amis pour attendrir les juges. J'ai aussi des parents
cependant; car, pour me servir de l'expression d'Homère: _Je ne suis
point né d'un chien ou d'un rocher, mais d'un homme!_»
«Ainsi, Athéniens, j'ai des parents, et, quant à des enfants, j'en ai
trois, l'un déjà dans l'adolescence, les deux autres encore en bas
âge; mais je ne les ferai point comparaître ici, pour votre honneur
et pour le mien; il ne me paraît pas séant d'employer de pareils
moyens à mon âge (il avait près de soixante-douze ans à l'époque de
son procès). Athéniens, vous aimez la gloire, et, si je voulais agir
ainsi, vous ne devriez pas le souffrir; vous devriez déclarer que
celui qui recourt à ces scènes pathétiques pour exciter la compassion
vous dégrade, et que vous le condamnerez plutôt que celui qui attend
tranquillement votre sentence.
«Si je vous fléchissais par mes prières, et si je vous engageais ainsi
à violer votre serment de rendre la justice selon vos consciences, et
non selon vos sensations, c'est alors que je vous enseignerais
l'impiété, et qu'en voulant me justifier, je prouverais moi-même que
je ne crois pas aux dieux: mais j'y crois plus que mes accusateurs!»
Ici les juges vont aux voix et déclarent Socrate coupable.
Impassible, il reprend la parole:
«Le jugement que vous venez de prononcer, Athéniens, m'a un peu ému;
mais ce qui m'étonne bien plus, c'est d'être condamné à une si faible
majorité; car, à ce qu'il paraît, il n'aurait fallu que trois voix de
plus pour que je fusse absous.
«Et maintenant, c'est donc la peine de mort que Mélitus, Anytus et
Lycon demandent contre moi!... Mais moi, Athéniens, à quelle peine me
condamnerai-je moi-même?»