Dans le premier dialogue, intitulé l'_Euthyphron_, Socrate demande à
Euthyphron:
«Qu'est-ce que le bien, ou, autrement dit, qu'est-ce que le saint?»
Euthyphron lui fait cette réponse vulgaire et sacerdotale: «Le bien,
ou le saint, est ce qui est agréable aux dieux.»
Socrate relève cette réponse, et demande à Euthyphron comment, les
dieux de l'Olympe et de l'État étant multiples, et souvent opposés de
nature et de volonté les uns aux autres, ce qui est agréable à l'un,
désagréable à l'autre, peut être agréable à tous.
Il contraint Euthyphron, par une série de raisonnements, à se
démentir, et il n'arrive lui-même qu'à une conclusion très-confuse,
qui laisse l'esprit aux prises avec le mystère du bien et du mal en
soi. Une seule chose est claire: c'est qu'il se moque des dieux, et
qu'il sape le polythéisme par ses conséquences dans la raison de ses
disciples.
Aussi était-il déjà cité devant les juges pour cause d'impiété envers
les dieux d'Athènes.
Un jeune homme d'Athènes, plus politique que religieux, nommé Mélitus,
qui voulait se faire un nom populaire en se posant en vengeur des
dieux chers à l'ignorance et au fanatisme du bas peuple, porte
l'accusation contre Socrate; il l'accuse de corrompre la jeunesse par
des doctrines qui sapent le ciel. Anytus, un autre de ses accusateurs,
était un artisan riche, puissant et accrédité par son républicanisme
dans Athènes; il avait contribué à secouer le joug des trente tyrans
qui rétablissaient le régime aristocratique. Le peuple croyait
défendre sa liberté en défendant ses dieux, à la voix d'un de ses
tribuns qui l'ameutait contre Socrate. Socrate paraissait au peuple
coupable, sinon de faveur pour le gouvernement aristocratique, au
moins d'indifférence politique.
La cause de ce grand homme, en effet, n'était ni la cause de la
populace, ni la cause des grands: c'était la cause de Dieu et de la
raison. Il aurait pu dire, comme le Christ plus tard:
«Mon royaume n'est pas de ce monde.»
Son monde, à lui, c'était la vérité et la vertu. Mais le peuple ne
voit de vérité et de vertu que dans ses passions; il devait donc haïr
Socrate; il demandait un châtiment exemplaire contre ce philosophe.
On peut remarquer, dans ce procès, que le peuple est en général plus
implacable envers les doctrines nouvelles que les grands; moins il a
d'idées, plus il s'irrite contre ceux qui les lui arrachent. Le cri
des Juifs contre le Christ, devant ses juges: _Crucifiez-le!_ est le
pendant des animadversions de la populace d'Athènes contre Socrate.
Sans la pression de ce peuple, il est évident que les juges, qui le
condamnèrent à une si faible majorité, ne l'auraient pas condamné à
mort.