Un troisième défaut plus grave des Dialogues, défaut qui touche au
fond même de l'enseignement de la vérité aux hommes, c'est le procédé
d'argumentation employé par Socrate dans Platon, pour enseigner ses
disciples.
Les premières qualités d'un sage, qui enseigne des vérités nouvelles à
l'humanité, c'est la charité d'esprit, l'amour, la pitié, la
condescendance, l'indulgence, le respect, la tendresse d'âme envers
les hommes ses semblables. Cette onction d'esprit, cette
compatissance, cette clémence de coeur, doivent se manifester dans les
leçons du sage à ses frères par un mode d'argumentation qui l'abaisse
vers ses auditeurs pour les élever jusqu'à lui.
C'est le procédé contraire ici qui est employé par Socrate (toujours
dans Platon) pour enseigner les hommes: au lieu de persuader, il a
l'air de vouloir confondre. Le ton de son argumentation est railleur,
goguenard, ironique; il tend des embûches de paroles à ses auditeurs;
il jouit de les voir s'y prendre; il ne se hâte pas de les en retirer;
il plaisante, non pas amèrement, mais superbement, avec eux de leur
chute; il les humilie par sa supériorité, au lieu de les relever par
leur propre force; en un mot la philosophie, sous la plume de Platon,
a l'air de consister dans une grande moquerie des ignorants, au lieu
de consister dans une tendre initiation des faibles. Or il en résulte,
dans l'effet général des Dialogues, je ne sais quel sourire
sarcastique de l'esprit, qui humilie l'auditeur, au lieu de le
disposer à la confiance; on craint toujours de marcher sur un piége de
sophiste, quand on devrait s'abandonner sans défiance à la main du
sage qui vous conduit; on ne sait jamais si ce sage parle sérieusement
ou ironiquement; il y a trop de gascon dans ce grec; on craint le
maître qu'on devrait adorer.
Enfin, ce mode d'enseignement par dialogues est lent, verbeux, diffus;
il emploie inutilement cent fois plus de paroles que la vérité n'a
besoin d'en employer pour se manifester à l'esprit.
La forme directe du discours, ou même la forme parabolique de
l'Évangile, forme indirecte, mais qui a l'avantage de ne jamais
blesser le disciple et de lui laisser se faire sa part à lui-même,
sont mille fois supérieures en lumière, en brièveté et en persuasion.
Quand on vient de lire un ou deux dialogues de Platon, et qu'on a
l'esprit véritablement assourdi par ce roulis d'un océan de paroles
pour dire la vérité philosophique la plus usuelle, on se dit à
soi-même: Il faut que ces Grecs d'Athènes eussent bien des heures de
loisir à dépenser par jour sur le seuil de leurs portes, ou sous les
platanes de leurs jardins; il faut qu'ils eussent un bien grand amour
de ces escrimes d'idées de leurs sophistes, pour perdre tant de temps
et tant de paroles à écouter ce Socrate ou à lire ce Platon!
Et, en effet, ce défaut de Socrate et de Platon tient aux défauts du
temps et du peuple d'Athènes. Ce peuple, oisif toutes les fois qu'il
n'était pas occupé à se défendre contre les Perses ou à se déchirer
lui-même par ses factions, aimait à se passionner à froid, pour ou
contre ses sophistes; ces sophistes, consommés dans le métier de
l'éloquence, étaient aux philosophes et aux politiques ce que les
comédiens sont aux héros. Ils jouaient la sagesse et la vertu dans les
académies et dans les places publiques; ils accoutumaient les
Athéniens à ces jeux d'idées et de paradoxes qui rendaient l'oreille
fine et l'esprit sceptique; pour effacer ces sophistes, il fallait
bien parler leur langue à ce peuple infatué. Voilà sans doute
pourquoi, dans Platon, la sagesse ressemble tant au sophisme!
Mais lisons d'abord ensemble les deux ou trois plus beaux de ses
dialogues, en nous hâtant d'arriver au _Phédon_, le chef-d'oeuvre de
toute la philosophie de Socrate.