V.

Un de ces plus sublimes recueils de philosophie dans tous les temps,

c'est le recueil des Dialogues de Platon, dialogues dans lesquels ce

disciple de Socrate fait parler son maître avec une sagesse

surhumaine, et avec une éloquence presque divine, sur les questions

les plus hautes de philosophie, de théologie naturelle.

Platon fut à Socrate ce que saint Paul fut au Christ; tous deux

écrivent, commentent et développent la doctrine de son maître qui n'a

rien écrit, et, ici, il serait curieux peut-être d'examiner pourquoi

ni le révélateur d'une philosophie raisonnée, ni le révélateur d'une

religion révélée, n'ont pas voulu, ou n'ont pas daigné écrire

eux-mêmes une seule ligne, si ce n'est ce doigt sur le sable qui traça

des caractères de miséricorde.

Était-ce parce qu'ils se défiaient des commentateurs qui s'attachent

à la lettre, et qui y emprisonnent volontiers l'esprit? Était-ce parce

que les langues humaines leur paraissaient insuffisantes à contenir

les vérités divines qu'ils annonçaient aux hommes? N'était-ce pas

plutôt parce que les paroles, une fois écrites, deviennent mortes et

froides comme la cendre dont la flamme s'est envolée, et qu'ils

aimaient mieux s'en fier à l'écho vivant des lèvres humaines qu'à la

lettre morte de leurs écrits?

Quoi qu'il en soit, Socrate n'écrivit jamais rien; il ne fit pas non

plus de harangues: c'était un discoureur, et nullement un orateur. On

le voit dans son Apologie devant ses juges, qui est une bonne causerie

et un fort mauvais discours.

Simple artisan, ou plutôt artiste, mais artiste d'un talent bien

inférieur aux grands statuaires de son temps à Athènes, il sculptait

dans son atelier à peine autant qu'il était nécessaire pour nourrir sa

femme et ses enfants; sans cesse distrait du ciseau par la pensée,

ouvrant sa porte à tout le monde, interrompant son travail pour

répondre aux questions qu'on lui adressait sur toutes choses, courant

ensuite de porte en porte et accostant lui-même les passants pour

leur parler des choses divines, consumé du zèle de la vérité,

missionnaire des foules, semant le bon grain à tout vent de la rue ou

de la place publique: homme qu'on aurait considéré comme un fou, s'il

n'avait pas été un modèle de toute vertu et un oracle de toute

sagesse.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 86 / 228 题