Un de ces plus sublimes recueils de philosophie dans tous les temps,
c'est le recueil des Dialogues de Platon, dialogues dans lesquels ce
disciple de Socrate fait parler son maître avec une sagesse
surhumaine, et avec une éloquence presque divine, sur les questions
les plus hautes de philosophie, de théologie naturelle.
Platon fut à Socrate ce que saint Paul fut au Christ; tous deux
écrivent, commentent et développent la doctrine de son maître qui n'a
rien écrit, et, ici, il serait curieux peut-être d'examiner pourquoi
ni le révélateur d'une philosophie raisonnée, ni le révélateur d'une
religion révélée, n'ont pas voulu, ou n'ont pas daigné écrire
eux-mêmes une seule ligne, si ce n'est ce doigt sur le sable qui traça
des caractères de miséricorde.
Était-ce parce qu'ils se défiaient des commentateurs qui s'attachent
à la lettre, et qui y emprisonnent volontiers l'esprit? Était-ce parce
que les langues humaines leur paraissaient insuffisantes à contenir
les vérités divines qu'ils annonçaient aux hommes? N'était-ce pas
plutôt parce que les paroles, une fois écrites, deviennent mortes et
froides comme la cendre dont la flamme s'est envolée, et qu'ils
aimaient mieux s'en fier à l'écho vivant des lèvres humaines qu'à la
lettre morte de leurs écrits?
Quoi qu'il en soit, Socrate n'écrivit jamais rien; il ne fit pas non
plus de harangues: c'était un discoureur, et nullement un orateur. On
le voit dans son Apologie devant ses juges, qui est une bonne causerie
et un fort mauvais discours.
Simple artisan, ou plutôt artiste, mais artiste d'un talent bien
inférieur aux grands statuaires de son temps à Athènes, il sculptait
dans son atelier à peine autant qu'il était nécessaire pour nourrir sa
femme et ses enfants; sans cesse distrait du ciseau par la pensée,
ouvrant sa porte à tout le monde, interrompant son travail pour
répondre aux questions qu'on lui adressait sur toutes choses, courant
ensuite de porte en porte et accostant lui-même les passants pour
leur parler des choses divines, consumé du zèle de la vérité,
missionnaire des foules, semant le bon grain à tout vent de la rue ou
de la place publique: homme qu'on aurait considéré comme un fou, s'il
n'avait pas été un modèle de toute vertu et un oracle de toute
sagesse.