Si quelqu'un me disait, de ceux qui l'ont connue,
Elle s'en est allée et n'est pas revenue,
Elle a changé, tu changeras...
Et tout ce que fait dire une femme infidèle,
Je pourrais l'oublier et ne plus parler d'elle,
Et l'oubli venge des ingrats.
Mais non, de jour en jour, de plus en plus charmante,
Plus tendre que jamais, plus que jamais aimante,
Elle venait pour se nourrir,
Elle venait manger et boire sur mes lèvres;
Ses baisers plus ardents avaient toutes les fièvres;
Il semblait qu'elle allait mourir.
Hier, et ce matin, toute la matinée
Elle m'avait suivi, pauvre prédestinée!
Sur la prairie, au bord des eaux,
Rien ne la tentait plus: à tout indifférente,
Ni la prairie en fleurs, ni l'onde transparente,
Ni le chant des autres oiseaux.
Elle suivait son maître, et jamais que son maître;
Nous avions une voix pour mieux nous reconnaître,
Et quand l'appelait cette voix,
Elle aurait tout quitté, ma blanche tourterelle,
Et les amours d'avril, et le nid fait pour elle,
Et sa couvée au fond des bois.
Nos penchants étaient nés de notre solitude,
Et notre amour venait de cinq ans d'habitude,
Cinq ans de travail et d'ennuis.
Le malheur se ressemble, et le malheur s'assemble,
Ensemble nous chantions, ou nous pleurions ensemble
Tous les jours et toutes les nuits.
Mes amis le disaient, je puis bien le redire;
Elle avait tout d'humain, excepté le sourire.
Nous la regardions en tremblant,
Et plus on regardait ses yeux pleins de lumière,
Plus on me demandait si l'âme de ma mère
N'était pas dans cet oiseau blanc.
Elle avait le souci d'une femme amoureuse
Qui soupire sans cesse et n'est jamais heureuse;
Et je la portais dans mon sein.
Et je disais souvent, le soir dans la campagne:
Dieu, qui me savait seul, m'a donné pour compagne
L'image de son Esprit-Saint!
Eh bien! ce don de Dieu, qui chantait tout à l'heure,
Je pleure et je l'attends, je l'appelle et je pleure.
Et dites-moi si j'ai raison:
Mon miracle d'amour, ma colombe adorée.
Un chien de boucherie, un chien l'a dévorée
À la porte de ma maison.
Comment? je n'en sais rien, Dieu seul en sait la cause;
Sitôt que nous aimons quelqu'un ou quelque chose,
La Mort dit: pourquoi l'aimes-tu?
Et notre Ève est partout, partout le mauvais ange,
Un bel oiseau qui chante, un chien fou qui le mange,
Voilà le sort de la vertu.
Oh! loi, cruelle loi, si tu n'étais pas sainte!
Faut-il ne rien aimer, ou n'aimer rien sans crainte?
Pas même sa mère ou sa soeur,
Ni la fleur, ni l'oiseau, ni l'enfant, ni la femme?
Alors, mon Dieu, pourquoi nous donnez-vous une âme?
Pourquoi me donniez-vous un coeur?
Elle est morte à présent et votre loi m'accable,
Qui veut que l'innocent meure pour le coupable;
Mais n'importe, je m'y soumets.
Vingt fois depuis vingt ans, ô ma belle colombe!
J'aurai fermé les yeux pour adorer la tombe
Où j'ai mis tout ce que j'aimais.
À Paris, je dirai, car il faudra tout dire,
Que les petits enfants ont pleuré ton martyre,
Et, vieux, te pleureront longtemps.
Elle est morte, dirai-je, un jour d'imprévoyance,
Mais elle est morte aimée, elle est morte en Provence;
Elle est morte un jour de printemps.
Morte parmi les fleurs, morte comme une rose
Qui demandait d'éclore et qui n'est pas éclose,
Et c'est ainsi qu'elle finit.
Vierge comme une vierge au jour de sa naissance,
Elle a fait de l'amour son rêve d'innocence,
Elle n'a jamais fait son nid!
Et toi, dans ma douleur demeure ensevelie,
Je ne t'oublîrai pas, si le monde t'oublie.
Adieu donc, ma compagne, adieu!
Et pour ne plus mourir, ma colombe chrétienne,
Tu n'as pas d'âme? Prends la moitié de la mienne,
Et recommande l'autre à Dieu.
On n'applaudit pas, car on pleurait; il avait les yeux mouillés
lui-même; il se leva péniblement, comme en sursaut, avec l'aide du
bras de son frère, qui l'emporta à travers ma cour jusqu'à son fiacre.
Et je ne le reverrai plus.