XVII.

Adolphe Dumas me présenta son frère, et nous nous entretînmes

longtemps des délices d'amitié et de bien-être qui l'attendaient à la

campagne.

Ma visite ne finissait pas; je n'ai guère le temps d'en faire

d'inutiles, mais cela paraissait donner tant de plaisir à trois

personnes, que j'attendis pour sortir qu'il fit presque nuit dans la

cour. J'oubliais de vous dire qu'un gros livre in-quarto à deux

colonnes était ouvert sur sa table, et qu'un chapelet grossier, dont

les grains luisants témoignaient qu'ils avaient glissé longtemps dans

les doigts (celui de sa mère), était négligemment jeté sur les pages.

--Il ne faut pas que cela vous étonne, me dit-il, nous autres

Provençaux, nous mêlons Dieu à tout, surtout à nos passions et à nos

tendresses. J'ai été sceptique dans ma jeunesse, un grand amour m'a

ramené à une grande foi; je me suis lavé avec les larmes de saint

Augustin, ce fils converti par sa mère. Ah! c'est un beau livre que

celui-là; Scheffer a fait un beau tableau de ce fils qui écoute et qui

voit le ciel à travers les yeux bleus de sa mère.

Et moi aussi, c'est à travers le souvenir de la mienne que je vois la

vie et la mort. Quelles délices solitaires et nocturnes j'éprouve dans

mes tristesses et dans mes infirmités à relire ces confessions d'un

Rousseau chrétien, et à rouler entre mes doigts distraits ces grains

dont chacun a emporté les saintes prières de la pauvre femme d'Égraque

(c'était le nom de son village, au bord de la Durance). Ah! mon cher

Lamartine, je ne sais pas ce que vous croyez avec votre esprit, peu

m'importe! mais je sais bien ce que vous aimez avec votre âme; et j'ai

toujours prié Dieu pour qu'il daigne mettre un peu de foi dans tant

d'amour.

Hélas! que prierais-je, moi, dans mes nuits terribles, sans la

consolation des affligés, sans ce confident divin qui veille à mon

chevet, qui ne s'endort jamais, et qui entend tout! L'amour malheureux

m'a fait un être désespéré, la douleur me fait chrétien!

Croyez-moi, mon cher ami, il y a quelque grand secret dans les

larmes: vous êtes digne de l'apprendre un jour! Ne me méprisez pas,

j'ai besoin de prier, ou bien donnez-moi une autre langue que celle de

ma mère ou de l'Évangile!

--Moi? lui dis-je, mépriser ou railler la douleur pieuse!

Ah! toutes les croix sont saintes, toutes les douleurs sont sacrées,

toutes les consolations sont vraies pour qui les éprouve. J'aimerais

autant mépriser la main du pauvre enfant qui conduit l'aveugle, ou

briser le bâton qui soutient le boiteux! Ne m'accusez pas d'une telle

cruauté, mon cher Dumas. Dieu se révèle aux forts par la force, aux

tendres par l'amour, aux malheureux par la douleur; quand le coeur est

comblé d'amertune, il en monte une larme aux yeux, et quand le vent la

sèche, cette larme, je ne demande pas d'où vient le vent.

Tout ce qui soulage vient de Dieu; vous êtes très-fort, mon ami, vous

êtes héroïque dans vos tortures comme Philoctète à Lemnos. Vous

rempliriez le ciel de vos rugissements contre les dieux et contre les

hommes, si ce chapelet de votre mère ne vous soulevait pas la nuit,

au-dessus de votre couche de douleur, et ne vous rattachait pas au

ciel, où elle vous entend; vous tomberiez dans l'abîme sans fond du

désespoir. Et vous voudriez que je méprisasse ce fil qui retient le

naufragé du coeur au rivage! Non, non, mon cher, je ne méprise pas le

surnaturel, je l'envie.

Adieu, je vous laisse à votre excellent frère, et je vous confie aux

souffles du printemps, que vous allez respirer sur le seuil de sa

porte avec ses petits enfants.

Il avait une grosse larme dans les yeux, et me serra la main à me la

briser, et je sortis pour regagner, le coeur resserré, mon ermitage.

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 63 / 228 题