Puis M. de Marcellus déchire le voile et traduit cette sublime
définition de Dieu.
«Je parle pour les initiés; fermez les portes sur les profanes, tous
ensemble; mais toi, ô Musée, descendant de la lune illuminatrice,
écoute-moi, car je dis la vérité, afin que les anciennes croyances de
ton esprit n'aillent pas te priver de la vie heureuse. Médite la
parole divine, ne la perds jamais de vue; dirige vers elle toute la
force intellectuelle de l'âme. Avance résolument dans cette voie, les
yeux uniquement fixés sur l'Éternel qui a formé le monde; le voici tel
que la parole l'a jadis représenté.
«Il est le seul créé par lui-même, et il est aussi créateur de toute
chose; dans ce tout il se meut. Personne ne le voit, l'âme des mortels
le conçoit par la pensée; il fait rapidement, chez les hommes,
succéder au bonheur l'infortune. La joie et la haine le suivent,
comme la guerre, la peste, les chagrins et les larmes. Il n'est point
d'autre que lui; et tu verrais aisément tout le reste si tu l'avais vu
lui-même; mais auparavant je veux te montrer ici-bas, ô mon fils!
comment je reconnais les traces de la main puissante du Dieu fort.
«Je ne vois pas sa personne, car un nuage se dresse autour de lui;
c'est ainsi qu'il se dérobe à mes yeux comme à tous les humains, et
nul des mortels n'a vu jamais le souverain maître, si ce n'est, parmi
les Chadéens, l'unique rejeton d'une race venue d'en haut[1].
[Note 1: C'est Abraham que le poëte, désigne ainsi.]
«Dans sa prévoyance il commande à cet astre qui seul préside le
mouvement de la sphère autour du globe, et s'arrondit en tournant sur
son axe propre.
«Il dirige les vents au milieu des airs, comme sur les courants des
ondes, et fait étinceler l'éclair de feu né dans l'espace.
«Au haut des cieux, il demeure inébranlable sur son trône d'or. La
terre est son marchepied. Il étend sa droite jusqu'aux confins de
l'Océan. À sa colère les montagnes tremblent dans leurs fondements, et
ne peuvent soutenir son effort puissant.
«Ce dominateur des cieux est partout, et il accomplit tout ce qui se
fait sur la terre, lui qui est à la fois le commencement, le milieu et
la fin.
«Ainsi les anciens en parlent. Ainsi l'a déclaré le Fils du Nil, qui
reçut de Dieu lui-même les préceptes de la double table des lois[2].
[Note 2: Moïse, sauvé des eaux du Nil.]
«Il n'est pas permis de dire autrement, et je me sens frémir dans tous
mes membres quand je viens à penser que tout à la fois et à tout
commande ce souverain.
«Mais, ô toi! mon fils, recueille tes pensées, gouverne sagement ta
langue, et garde ta voix au fond de ton coeur.
«Telles étaient, mon cher ami, les grandes idées religieuses émanées
du culte de Jéhova bien plus que de celui de Jupiter, qui se
groupaient encore, à l'aurore du christianisme, sous l'ombre d'Orphée,
et se paraient de son nom. Quant à moi, comme au milieu de ces divers
travestissements de sa pensée, je ne rencontrais que peu de traits de
son propre génie, je m'en étais fait une image idéale plus près du
ciel que de la terre, et cette image s'est mêlée à toutes les
jouissances ou aux illusions de mes pérégrinations orientales; enfin,
quand je m'asseyais sur les décombres d'Éleusis et sous les colonnes
du Parthénon, où vous avez médité vous-même, il me semblait toujours
voir planer, au-dessus des monuments écroulés ou debout encore du
culte ou des arts, la grande figure d'Orphée, le premier en date des
bienfaiteurs de l'humanité.»