«Hélas! chez quels mortels suis-je encore arrivé? Sont-ils injurieux,
sauvages et méchants? ou bien ont-ils des pensées hospitalières et le
respect des Dieux?
«Des cris de jeunes femmes sont venus jusqu'à moi; ce sont des nymphes
sans doute qui résident sur les hautes cimes des montagnes, aux
sources des fleuves et dans les prairies herbeuses et humides. Ou
bien serais-je près de mortels à voix humaine? Levons-nous, et
essayons nous-même de tout voir.
«À ces mots, le divin Ulysse, en se dégageant des branches, brise de
l'effort de sa main dans l'épais taillis un rameau feuillu pour en
voiler autour de ses reins sa nudité. Puis il s'avance comme un lion
nourri dans les montagnes, confiant en sa force, qui marche battu de
la pluie et du vent. Ses yeux étincellent: il s'élance contre les
génisses, les brebis ou les biches des forêts. La faim lui ordonne
d'attaquer les troupeaux et de pénétrer dans les bergeries les mieux
closes. Tel Ulysse, tout nu qu'il est, va au devant des jeunes filles
à la belle chevelure, car il le faut; il leur apparaît tout souillé de
l'écume de la mer et tout effrayant. Elles s'enfuient de côté et
d'autre sur les hauteurs du rivage; seule la fille d'Alcinoüs demeure,
car Minerve lui inspire le courage et bannit de son coeur l'effroi.
Elle est debout et attend; mais Ulysse délibère: ira-t-il en suppliant
toucher les genoux de la jeune fille aux beaux yeux, ou la
suppliera-t-il de loin, par des paroles persuasives, de lui donner des
vêtements et de lui montrer la ville? Dans ces pensées, il lui semble
préférable de la supplier de loin, de peur qu'il n'excite la colère de
la jeune fille en touchant ses genoux. Il lui adresse aussitôt ce
discours adroit et plein de douceur.