Dans un de nos précédents articles, nous avions signalé la nécessité de
procurer un nouveau débouché à la circulation aux abords de
l'embarcadère des chemins de fer de Rouen, Versailles et Saint Germain.
L'affluence des voyageurs et des voitures encombre chaque jour d'une
manière réellement dangereuse l'unique voie destinée à leur passage.
Nos prévisions se sont réalisées, et, l'on a senti qu'on ne pouvait
larder plus longtemps à donner de nouvelles issues au mouvement de la
population qui se porte vers ce point avec tant d'activité. Les abords
du débarcadère, centre principal de ce mouvement, ont nécessairement
attiré la première attention, et l'on a cherché à les rendre plus
faciles, soit en ouvrant de nouvelles voies publiques dans cette
direction, soit en élargissant celles qui seules y conduisent
aujourd'hui.
Plusieurs projets ont été étudiés dans ce but. Celui qui satisfaisait le
plus grandement les exigences de la circulation, avait été conçu dans
une réunion des propriétaires du quartier. Il établissait d'abord une
vaste place en face du débarcadère Saint-Lazare, dans les terrains
vagues qui servent aujourd'hui de chantiers; puis du cette place
rayonnaient des rues dans toutes les directions, pour rejoindre, d'abord
la rue Sainte-Croix, au-dessus du collège Bourbon, et communiquer à la
Chaussée-d'Antin par la rue Joubert; ensuite la rue Neuve-des-Mathurins,
pour déboucher les rues Greffuthe et Godot, et parvenir au boulevard;
enfin la rue Saint-Nicolas, pour communiquer avec la rue de l'Arcade.
[Illustration: A. Débarcadère Saint-Lazare.--B. Place projetée.--1, 2,
3, 4. Rues projetées.--c. Rue Sainte-Croix.--d. Rue de l'Arcade.--e. Rue
Neuve-Saint-Nicolas.--f. rue de la Ferme.--g. Rue Godot--h. Rue
Neuve-des-Mathurins.--I. Rue Greffuthe.--j. Rue Tronchet.]
Ce projet, bien combiné sous le rapport de la circulation, présentait,
il est vrai, d'assez grandes difficultés d'exécution, par le nombre de
rues à ouvrir, l'importance des immeubles à exproprier, et les
sacrifices pécuniaires à faire. Un travail beaucoup plus restreint fut
donc proposé à l'administration municipale, et accepté presque aussitôt.
Il consistait simplement dans le percement d'une rue de quinze mètres à
travers les chantiers en face de l'embarcadère, et en prolongement de la
rue de la Ferme, avec une espèce d'impasse qui eût donné dès à présent
une seconde porte, au collège Bourbon, mais qui, pour l'avenir, menaçait
l'existence de cet édifice: car, placée dans l'axe de la rue Joubert,
cette espèce d'impasse en serait devenue nécessairement plus tard la
continuation, à travers les bâtiments démolis du collège.
[Illustration: A. Débarcadère Saint-Lazare.--B. Rue nouvelle de 15
mètres.--C. Impasse. Entrée du collège Bourbon.--d. Collège Bourbon.--e.
Rue Saint-Nicolas.--f. Rue de la Ferme.]
Ce projet, bien que voté par le conseil municipal et sanctionné par une
ordonnance royale, a soulevé une réprobation presque unanime. Évidemment
une seule rue de quinze mètres était insuffisante pour les immenses
besoins créés sur ce point par la réunion de trois chemins de fer, et à
peine la décision fut-elle rendue, qu'on reconnut la nécessité de la
modifier. Des propositions furent faites par une compagnie de
propriétaires pour l'exécution d'un troisième plan; celui-ci abandonnait
les rues rayonnantes d'abord projetées, mais conservait l'exécution
d'une place, qui, coupée par des terre-pleins pour les piétons, eût
donné à l'affluence des voyageurs et de la population tout l'espace
nécessaire.
Ces propositions n'ont pas été adoptées complètement, et
l'administration semble avoir pris un _mezzo termine_ entre ce projet et
celui qu'elle avait primitivement adopté. La place ne sera point
exécutée, mais la grande rue du débarcadère sera portée à vingt mètres
de largeur. Les rues Saint-Lazare et Saint-Nicolas seront immédiatement
élargies, et le collège Bourbon prendra façade sur la nouvelle voie
publique.
Il faut avouer que ce projet ne semble pas répondre encore aux besoins
de la circulation. Une rue, même de vingt mètres, ne semble pas en
rapport avec le développement que doit prendre chaque jour l'activité
concentrée sur ce point. Cependant, quel qu'il soit, il devient urgent,
et doit être promptement exécuté. On dit que des difficultés qui
existent entre la ville de Paris et l'Université, pour l'échange des
terrains dépendants du collège, en retardent seules l'exécution. Nous
souhaitons qu'elles soient promptement terminées, dans l'intérêt des
nombreux voyageurs que le débarcadère jette chaque jour sur la chaussée
dangereuse et encombrée de la rue Saint-Lazare.
[Illustration: A. Débarcadère.--B. Rue de 20 mètres.--e. Rue Saint
Nicolas.--f. Rue de la Ferme.]
Mais ce n'est point seulement sur ce point que l'attention devrait se
porter. Un seul débouché ne suffit pas à la circulation que les chemins
de fer appellent dans le quartier Saint-Lazare et au carrefour de
l'Arcade. Il serait bien temps que l'administration songeât à favoriser
les efforts privés qui tendent à régulariser, à rendre plus viables et
plus salubres les débris de l'ancienne Pologne. Déjà, il est vrai, elle
s'est occupée de redresser une partie de la rue du Rocher, qui, suivant
les sinuosités tortueuses de l'ancien chemin des Étrangers, aboutit si
péniblement à la barrière Monceaux, que sa situation appelle à soulager
la barrière Clichy, déjà tellement encombrée. Mais cette amélioration
partielle n'aura qu'un bien faible résultat tant que les autres parties
de la voie publique resteront dans cet état d'invalidité. Ne serait-ce
pas le cas d'achever la rue Malesherbes, qu'un seul mur empêche de
communiquer, par la place de La Borde, à la rue de la Pépinière? On
obtiendrait ainsi une large voie de communication qui suppléerait à
l'insuffisance et à l'irrégularité de la rue du Rocher. Puisque
l'administration laisse construire partout sur l'emplacement de ce beau
boulevard Malesherbes, dont deux décrets successifs avaient ordonné
l'ouverture, il faudrait au moins qu'elle tâchât de conserver la seule
partie qui n'est pas encore obstruée, et qui devient d'une véritable
importance dans les prévisions d'un avenir peu éloigné.
Histoire de la Semaine.
Les événements se pressent cette semaine sous le burin, ou, pour être
plus exact, sous la plume d'oie de l'historien. Ne voulant en omettre
aucun et donner à tous l'espace qu'ils réclament, nous avons dû compter
sur notre confrère le _Courrier de Paris_, pour peindre aux yeux de nos
lecteurs les splendeurs plus ou moins réussies de la fête de Versailles,
et sur les informations à la fois particulières et officielles d'un
autre de nos collaborateurs pour rendre compte des scènes dont l'Afrique
du nord vient d'être le théâtre.
Mais si nous sommes dispensé de suivre nos députés à la fête où ils ont
été convies, nous devons rendre compte des travaux que, fatigués et
haletants, ils poursuivent au Palais-Bourbon. Jamais session n'avait été
plus longue, jamais, même au mois d'avril des années précédentes, plus
de projets importants n'avaient figuré à l'ordre du jour ou n'y avait-il
encore attendu leur inscription. Voilà six mois que nos législateurs
siègent, et tout leur fait craindre que la fin de juillet ne les trouve
encore à l'oeuvre. Susie regardait comme devant être lourds et pesants
les enfants conçus dans la canicule; législateur et contribuables ont
tout à redouter de séances prolongées jusqu'à cette époque; à la façon
dont les projets de chemins de fer viennent se mettre à la queue l'un de
l'autre, nous avons lieu de craindre qu'il n'en soit des derniers votes
de la Chambre comme des enfants de Susie. D'ordinaire, quand le rapport
de la commission du budget était déposé, on s'empressait de fixer le
jour de cette discussion finale, et tout au plus accordait-on place à
une ou deux lois courtes et urgentes entre les deux budgets. Il n'en
sera pas ainsi cette année: il n'est pas un députe qui consente à
retourner dans son arrondissement sans y porter un bout de chemin de fer
et l'ouverture d'un crédit quelconque. Lyon aura le sien; Bordeaux ne
sera pas moins bien partagé; Lille et Calais n'attendront pas plus
longtemps; Strasbourg sera parmi les élus; Nantes sera pourvu; Brest
verra mettre un terme à ses inquiétudes; Vierzon enfin à lui seul aura
trois chemins; si vous voyez quelque lieu oublié dans cette longue
liste, dépêchez-vous de le signaler pendant que nos députés sont en
verve, et ils ajouteront une, deux ou trois lignes nouvelles, s'il le
faut, au partage d'un crédit total, insignifiant pour tant d'entreprises
menées de front et qui les fera arriver à terme Dieu sait quand.
Appliqué à une ou deux grandes lignes seulement il eût immédiatement
doté le pays de quelques grande voie utile au transit ou à la défense
nationale; il eût relié nos ports de l'Océan à ceux de la Méditerranée;
mais malheureusement on tient d'avantage à relier la majorité au
ministère et les électeurs aux élus dont on désire de voir plus tard
renouveler le mandat. C'est une faute, et ce qui l'aggrave, c'est que
c'est une définitive; il est impardonnable de retomber en 1844 dans les
errements de 1842; à cette dernière époque il y avait du moins pour
expliquer, nous ne disons pas justifier, une démarche semblable, une
dissolution et une réélection prochaines, mais en vérité prendre les
précautions d'aussi loin et à la seconde session d'une législature,
c'est se tenir sur le _qui vive!_ en plein jour. Quoi qu'il en soit, on
doit craindre que la raison ne prévale pas, car il y a trop d'intérêts,
et d'intérêts égoïstes qui tiennent à ce que les choses se passent
autrement. On donnera donc pour commencer un million au chemin de fer
qui en demanderait cent. Ce mode de procéder ressemble assez à celui du
père de famille qui à la naissance d'un enfant, va déposer mille francs
à une compagnie d'assurance sur la vie pour constituer au nouveau-né une
dot quand il sera grand. Le père de famille fait sagement; mais l'État
ne devrait pas traiter le pays en enfant.--Cent quatre-vingts députés
environ ont signé une déclaration portant qu'ils ne sont intéressés
directement ni indirectement, comme actionnaires, commanditaires ou
administrateurs nommés ou désignés, dans aucune des lignes proposées en
ce moment au vote des Chambres. C'est fort bien; mais l'intérêt d'argent
n'est malheureusement pas le seul qui déteigne sur la boule qu'on est
appelé à mettre dans l'urne, et l'intérêt de réélection et le besoin de
complaire à tout prix à ses commettants agissent souvent sur tel homme
qui saurait se tenir en garde toute préoccupation pécuniaire. Tout
compte fait, nous préférerions donc à la déclaration que l'on signe, un
engagement de demeurer sourd à toute influence locale et de ne voter que
deux grandes lignes en concentrant sur elles toutes les ressources.
C'est le parti que la Chambre vient de prendre pour des travaux à opérer
dans nos ports marchands. Elle a voulu que le Havre, Marseille et
Bordeaux fussent immédiatement mis en état de satisfaite aux besoins de
notre marine commerciale et elle a rejeté les crédits demandés pour les
ports de Bauc et de Martignes, qui plus tard auront leur tour,--Le port
du Havre ne sera pas seulement agrandi, il sera encore fortifié. Un
crédit a été voté pour que son état de défense, aujourd'hui si
pitoyable, soit amélioré.
Après un délai calculé et quand la certitude a été bien acquise que
l'ordre du jour de la chambre des députés ne pourrait plus admettre
d'inscription nouvelle, M. le ministre de l'instruction publique s'est
senti le courage de porter au Palais-Bourbon le projet sur
l'enseignement secondaire adopté ou plutôt bouleversé au Luxembourg. M.
Villemain, comptant ses meurtrissures, a trouvé que le nombre en était
bien honnête pour une session. C'est donc, nous le répétons, uniquement
pour la forme que le ministre a fait cette présentation. Mais force lui
a été de rédiger un nouvel exposé des motifs, et, dans cette préface,
l'oeuvre de la chambre des pairs, qui la suit, se trouve, pour qui sait
lire, dénoncée à la chambre des représentants du pays; nous disons pour
qui sait lire, car le courage de M. Villemain ne fait jamais éclat; son
énergie doute d'elle-même, et elle a bien raison. C'est une position
toute nouvelle, que celle d'un ministre venant présenter une loi et
faisant comprendre qu'il la désapprouve.--Pendant que le grand maître de
l'Université vient déposer sur le bureau de la Chambre ses timides
doléances, son plus fougueux adversaire parcourt quelques-uns de nos
départements, et reçoit, dans les palais épiscopaux, des ovations pour
la campagne qu'il a faite et pour les victoires qu'il a remportées tout
en feignant de demeurer victime. A Lyon, on félicite M. de Montalembert
«d'avoir eu le courage de professer hautement la foi catholique, au
milieu des représentants d'une nation dont la majorité est catholique.»
Ce n'est pas obligeant pour la chambre des pairs, qui, en vérité, n'a
rien fait pour être excommuniée.--On voit, en même temps, le clergé
inférieur, dont M. Persil avait fait remarquer le calme au milieu de
l'émotion passionnée que montraient plusieurs prélats, être subitement
mis en mouvement dans tous les diocèses dont les évêques ont protesté
contre le projet de loi sur l'enseignement secondaire, et signer des
adresses pour féliciter leurs supérieurs de leur opposition. La
dépendance où se trouvent les curés, le pouvoir qu'a le chef d'un
diocèse de briser l'ecclésiastique qui ne prend pas l'expression de son
désir pour un ordre, ôtent, on le sent, beaucoup de leur signification à
ces démonstrations nouvelles. On a fait observer, avec raison, que les
prélats qui n'ont pas protesté pourraient, à l'aide d'injonctions
semblables, obtenir de leurs subordonnés des félicitations tout aussi
unanimes pour leur abstention. Qu'est-ce que cela prouverait?
Précisément tout aussi peu que prouvent aujourd'hui les adresses
contraires.
La chambre des pairs vient de voter le projet de loi sur le
recrutement de l'armée, précédemment adopté par la chambre des députés.
On ne s'attendait nullement à voir cette assemblée exiger la
constitution d'une réserve sérieuse, telle que la proposait, en d'autres
temps, M. le maréchal Soult; sur ce point, l'opinion publique n'aura pas
été trompée dans ses conjectures; mais le ministère paraissait
s'attendre au rejet de tous les amendements et de ce côté, il a éprouvé
un mécompte qui le forcera à rapporter de nouveau ce projet au
Palais-Bourbon. On a adopté un amendement qui consiste à exempter du
service militaire celui dont le frère est sous les drapeaux comme
remplaçant. Cette disposition, qui n'a pas été insérée dans le projet,
était écrite dans la loi de 1832.
L'attaque du Maroc contre nos troupes devrait au moins nous valoir
d'être dispensés d'entendre d'interminables dissertations sur la
question de savoir si nous aurons la guerre avec l'empire. «Nous l'avons
de fait,» comme dit le général Lamorandière dans son bulletin, et la
guerre de fait aussi la plus incontestable comme aussi la plus
meurtrière que nous connaissions. Le gouvernement, du reste, ne paraît
pas partager les doutes, les destructions, les incertitudes de nos
discuteurs politiques; _le Moniteur_ a aussitôt publié une note pour
annoncer que le roi venait de décider que M. le prince de Joinville
porterait son pavillon de contre-amiral sur l'un des vaisseaux de
l'escadre d'expédition, et se rendrait avec son vaisseau, accompagné
d'une frégate à vapeur, de deux bâtiments à vapeur de moindre force et
de plusieurs bâtiments légers, en croisière sur les côtes de l'État de
Maroc.
La guerre étant déclarée, nous ne rappellerons ce que nous disions
précédemment sur l'extension des opérations militaires dans tous les
sens, que pour demander que l'action se concentre sur les points où la
lutte est engagée, et pour qu'on n'aille pas chercher la guerre à l'est
comme on se trouve l'avoir à l'ouest.
Les nouvelles de Montevidéo se sont succédé à peu de jours de distance.
Un Français nommé François Subescasse, qui, à aucune époque, n'avait
pris les armes, a été saisi de force, dans les environs du Montevidéo,
par les soldats du général Oribe et entraîné au camp. «Là on a voulu
l'enrôler dans les troupes argentines, dit le _National_ montevidéen.
Arrivé au quartier-général, il s'est trouvé en présence de M. Pichon,
auprès duquel il s'est empressé de solliciter aide et protection. Pour
toute réponse, le consul lui a tourné le dos.» Jeté en prison, le sieur
Subescasse a trouvé moyen de s'échapper, et il est revenu à Montevidéo
faire et signer au secrétariat du général Paez, une déclaration où ont
été consignés ces faits et plusieurs autres, notamment la présence dans
les rangs de l'armée d'Oribe, de Français liés avec M. Pichon, qui les
laisse porter la cocarde tricolore et ne songe pas le moins du monde à
les dénationaliser.--M. le contre-amiral Lainé, qui arrive dans ces
parages pour remplacer M. Massieu de Clerval, a adressé aux Français
formant la légion étrangère une proclamation qu'on pourrait croire
rédigée dans les bureaux du ministère de la marine, car elle réfléchit
tous les sentiments que M. de Mackau a récemment exprimés à la Chambre,
et renferme une sommation de déposer les armes. Il y a été répondu par
une résolution prise dans la journée du 13 mars, ratifiée dans celle du
19 et communiquée le 26 à l'amiral; «résolution disent nos compatriotes
signataires, publique, solennelle, unanime et spontanée.» Cette
résolution, comme on le pense bien, est un refus formel de déposer les
armes pour se livrer eux et livrer les Montevidéens que nous avons
ameutés, et qui les ont accueillis et traités en frères, à toutes les
fureurs d'Oribe et de Rosas.--Il paraît que des succès assez importants
ont été obtenus, en diverses rencontres, par les troupes de Montevidéo.
Les succès seraient même assez marqués pour avoir donné à MM. de
Mandeville et de Lunde la confiance d'adresser une note nouvelle à Rosas
pour obtenir la levée du blocus et la libre navigation des rivières.
Haïti est aujourd'hui entièrement soulevé contre le gouverneur, le
général Hérard Rivière. On répète souvent qu'il n'y a là-dessous aucune
rivalité de castes; cependant nous voyons des généraux noirs s'emparer
partout des commandements. Au cap haïtien, la présidence est déférée au
général Guerrier par une proclamation signée des membres du conseil
d'État. Le général Pierrot est invité à se concerter avec lui; le
général Lazarre lui est adjoint. Le général Pierrot, se rendant à
l'invitation, est entré le 1 mai au Cap, à la tête de 2,000 hommes. Le
ministre de la guerre et des affaires étrangères, Hérard-Dumesle, a été
arrêté et est gardé à vue. On a signifié sa déchéance de la dignité de
gouverneur au général Hérard-Rivière, qui ne compte plus, par suite des
défections, que 1,000 hommes à son camp d'Azua. Le général noir Acana a
marché sur les Cayes, qui jusque-là étaient demeurés en dehors du
mouvement, s'est emparé de la ville le 5 mai et y a commis les excès les
plus cruels et les plus révoltants. Huit cents habitants, pour s'y
soustraire, se sont réfugiés sur des navires qui les ont conduits à la
Jamaïque et dans les îles voisines. Au milieu de tous ces malheurs notre
marine marchande sait faire preuve de sentiments humains et généreux.
Mais, après avoir passé en revue tous les événements extérieurs dans
lesquels la France ou les Français ont eu un rôle, nous arrivons au
séjour, nous devrions dire au passage de l'empereur de Russie à Londres.
Les feuilles anglaises, qui ont tenu un journal très exact des faits et
gestes du czar, nous ont dit qu'il avait pour principe de ne jamais
consacrer plus d'un quart d'heure aux visites particulières qu'il
faisait. Il paraît qu'une semaine franche est aussi tout ce qu'il
accorde aux États qu'il veut le mieux traiter. Il est bien constant que
la réception et la visite ont été plus politiques que cordiales,
l'empereur Nicolas lutte avec trop d'énergie et de succès contre
l'influence anglaise dans l'Inde et ailleurs, pour qu'un peu de rancune
ne vienne pas se joindre, à Londres, à l'estime que, du reste, on ne
peut refuser aux souverains qui savent prendre les intérêts de leurs
peuples. Mais ces sentiments combinés font aux visités de demeurer
froids, et au visiteur de se montrer digne; chacun s'est maintenu dans
l'esprit de son rôle. Aux banquets, aux réceptions royales, dont les
invitations portaient «_pour voir l'empereur de Russie et le roi de
Saxe,_» ont succédé les courses de chevaux et les revues. Aux banquets,
les feuilles anglaises ont remarqué que Nicolas mange très-vite; aux
réception, qu'il était plein d'attentions pour la reine Victoria; aux
courses, qu'il parlait merveilleusement cheval; et aux revues, qu'il y
montait infiniment mieux que le duc de Wellington et que M. Peel. On
nous dit bien tout ce qui s'est fait, mais nous aurions plus d'intérêt à
savoir tout ce qui s'est dit. Après la revue, où la reine est demeurée
dans sa voiture dételée, de peur d'un accident, que sa situation de
grossesse avancée eût rendu plus déplorable, l'empereur Nicolas, qui
avait pu sourire intérieurement, si nous en croyons _l'Examiner_, d'une
scène de colère burlesque du prince Albert contre les artilleurs et de
la tenue peu maritale des dragons, s'est approché de la reine et lui a
dit: «Madame, vos troupes très-belles, les miennes le sont moins; mais
telles qu'elles sont, elles seront toujours et en toutes circonstances à
votre disposition.» Il est bien évident que la reine n'en a rien cru, et
que l'empereur n'en pensait pas un mot; mais il y a tout à parier que,
dans les conversations particulières avec M. Peel, Nicolas aura été
moins complimenteur, sinon plus sincère, et que suivant la croyance des
bonnes femmes, les oreilles de la France ont dû plus d'une fois lui
remuer.--Enfin, avoir donné lieu à la police d'arrêter un Polonais
distingué qui s'était permis, chez un tailleur, quelques plaisanteries à
l'endroit d'une culotte destinée l'autocrate; après avoir, par contre,
envoyé 500 livres sterling (12,500 francs) à la souscription du bal des
réfugiés de Pologne, que l'on n'avait pas voulu ajourner, et sans doute
pour montrer qu'il n'éprouvait nul dépit de ce refus d'ajournement;
après avoir fondé un prix de course de 1,000 livres sterling (25,000
francs); après avoir laissé 220,000 francs pour les distribués aux
domestiques du palais de Buckingham, et avoir acheté pour un million
approchant de bagues, d'épingles, de colliers et de toute cette
bijouterie courante dont l'empereur gratifie les danseuses, les
chanteurs et les auteurs de pièces, Nicolas, qui rend, par ces
frugalités, bien lourd et bien rude pour soutenir le rôle de souverain
visiteur à Londres, est parti dimanche soir pour Sandwich. Lundi, à
quatre heures de l'après midi, il arrivait à La Haye, auprès de sa
soeur, la reine des Pays-Bas à laquelle il avait promis de consacrer
quarante-huit heures.
La Porte, après avoir longtemps menacé, s'est décidée à agir contre les
Albanais. La _Gazette d'Augsbourg_ nous apporte le premier bulletin de
cette lutte dans la lettre suivante, de Constantinople, 22 mai: Les 13
et 17 courant, les troupes turques ont remporté deux victoires signalées
sur les Albanais. Krischowa a été prise d'assaut après une vigoureuse
résistance de la part des révoltés, qui ont eu cent hommes tués et
autant de blessés. Il paraît que les troupes turques ont éprouvé une
perte plus considérable. Les Turcs ont laissé à Krischowa une forte
garnison, et se sont retirés dans leur camp. Omer-Pacha, après avoir
battu les Arnautes près d'Uskup, s'est emparé de cette ville. Plus de
trois cents Albanais sont restés sur le champ de bataille. Ils ont eu
six cents blessés. Parmi les prisonniers se trouvait un des chefs qui a
été blessé; on l'a immédiatement fusillé. Toutefois, le foyer de la
révolte n'est point à Uskup, mais à Kaliandereh. Les Arnautes y sont en
grand nombre. Le pacha n'ose pas les attaquer, car la position est trop
avantageuse pour eux. On envoie de nouvelles troupes dans les provinces.
La Porte Ottomane a adressé aux ambassadeurs des puissances européennes
des bulletins de ces victoires.
[Illustration: portrait du duc d'Angoulème, d'après sir Thomas
Lawrence.]
Le président du ministère grec, M. Maurocordato, vient de donner sa
démission. Tous ses collègues étaient, au départ du dernier paquebot, à
la veille de suivre cet exemple. On écrit que le général Colettis sera
chargé de composer le nouveau ministère.
Un autre vous dira l'inondation qui est venue affliger le palais mal
assujetti de l'exposition. Nous pourrions aussi faire passer sous les
yeux de nos lecteurs les scènes déchirantes dont un ouragan furieux a,
le 22 février, rendu l'île Bourbon le théâtre. Mais la mort réclame les
dernières lignes dont nous puissions disposer, et les ruines doivent lui
céder le pas.
Madame la baronne Pasquier, née de Saint-Roman, a terminé à
quatre-vingt-deux ans une carrière qu'avaient marquée de nombreuses
bonnes oeuvres.--Madame Augustin Thierry a été enlevée à l'historien
célèbre dont son dévouement et son admiration l'avaient fait la
compagne, et qui cherchait à lui faire oublier par ses soins, par son
culte, les infirmités que cette séparation va rendre encore plus
cruelles.--Enfin un neveu de notre illustre naturaliste, M. Cuvier,
ingénieur distingué du corps des ponts et chaussées, a mis fin à des
jours dont le découragement s'était emparé.
La terre d'exil a reçu de son côté les restes de S. A. R. monseigneur le
duc d'Angoulème. Ce prince est mort le 5 de ce mois à Goritz, où repose
déjà le roi son père. Il était né à Versailles, en 1775, et avait reçu
dans l'émigration la main de la fille de Louis XVI et de
Marie-Antoinette, à qui était réservée une douleur nouvelle, celle de
survivre au prince son époux.
[Partition musicale.]
PAROLES DE
M. GODEFROY.
RÉPONDEZ-MOI
Romance dédiée à M. LEFÈVRE
MUSIQUE
DE
M. CHARLES POISOT.
Répondez-moi quand de ma flamme
Je vous peindrai la vive ardeur
Répondez-moi car de mon âme
Un mot peut faire le bonheur
Répondez-moi. Si j'ose dire
Que je vous ai donné ma foi
Pour faire cesser mon martyre
Répondez-moi
Répondez-moi.