SOMMAIRE.

Courrier de Paris. _Fête donnée par S. M. Louis-Philippe aux Exposants,

dans la Salle de spectacle de Versailles._--Embellissement de Paris.

Nouveaux percements de voies publiques. _Trois Gravures_.--Histoire de

la Semaine. _Portrait du duc d'Angoulème d'après sir Thomas

Lawrence._--Répondez-moi. Romance. Paroles de M. Godefroy; musique de M.

Charles Puisot.--Les Chemins de fer. L'État, les Compagnies.--Algérie.

_Investiture d'un khalifah; Embarquement de troupes, d'après un dessin

original de M. Letuaire._--Un voyage au long cours à travers la France

et la Navarre. Récit philosophique, sentimental et pittoresque, par

Albert Aubert. Chap. I et 11. _Sept Gravures, par Bertall._--Exposition

des Produits de l'Industrie. (Septième article). Tissus et Poterie.

_Métier à broder, par mademoiselle Chanson; Vue générale de la galerie

des tissus pendant la visite du roi; Portière en tapisserie, exécutée à

Aubusson. Poteries de grès de Voisinlieu: Trois vases et flacon de la

fabrique de M. Talmoure._--Bulletin bibliographique.--Musée Lambourg.

_Une Gravure._--Levassor dans ses dix rôles du Troubadour omnibus. _Une

Gravure._--Correspondance.--Rébus.

Courrier de Paris.

C'est Versailles qui a occupé, cette semaine, le haut du pavé dans le

pays des nouvelles; Paris n'a eu que le second rôle: mais Paris et

Versailles se touchent de si près, que l'un peut bien être pris pour

l'autre, et que ce qui arrive à l'autre d'éclatant, profite à l'un:

c'est l'affaire d'un wagon, et pas davantage.

Cette grande aventure dont Versailles s'est glorifié cette semaine, ne

devinez-vous pas ce qu'elle est et ce qu'elle veut dire? Avez-vous si

courte mémoire, et faut-il vous dire de regarder les choses qui sont

sous votre nez et vous crèvent les yeux?

Eh bien! oui, j'entends; ne faites pas tant de bruit pour si peu de

chose, et ne prenez pas ces airs grondeurs: c'est du spectacle offert

par le roi aux représentants de l'industrie que vous voulez

parler.--Précisément.--Parlez-en donc, je ne demande pas

mieux.--Écoutez, je commence.

D'abord, je dois très-humblement m'accuser d'une erreur. Je pourrais

bien dire, comme tant de coupables, «ce n'est pas ma faute!» ou comme

les écoliers pris en flagrant délit, m'écrier: «Mais, monsieur, je vous

assure que c'est _chose_ qui en est cause!» Dieu merci! je suis plus

brave que cela, et j'endosse hardiment mes peccadilles. Je reconnais

donc, et j'en dis tout haut mon _mea culpa_, avoir très-faussement, mais

non pas méchamment annoncé que le roi avait arrêté avant la

représentation le spectacle ainsi qu'il suit: _Lucrèce_ et _la Ciguë_.

Entre nous, je tenais l'affiche de l'Odéon lui-même. Mais qu'importe que

ce soit l'Odéon, que ce soit moi, que ce soit un autre? la vérité pure

est que ni la _la Ciguë_, de M. Émile Augier, ni la _Lucrèce_, de M.

Ponsard, n'ont eu l'honneur d'être conviées à la fête de Versailles. On

les a laissées très-paisiblement au faubourg Saint-Germain, sur le

théâtre où elles sont nées, et si elles vont jamais à la cour, ce sera

une autre fois.

[Illustration: Fête donnée par S. M. Louis-Philippe aux exposants dans

la salle de spectacle de Versailles le 8 juin 1844.]

L'Opéra a damné le pion à l'Odéon; qu'on me passe cette expression peu

poétique, mais que les joueurs d'échecs ne désavoueront pas. Le samedi 8

juin, M. Habeneck, chef d'orchestre de l'Académie royale de musique, est

parti pour Versailles par la rive droite, conduisant, par le même

convoi, l'ouverture, le deuxième et le troisième actes d'_OEdipe à

Colone,_ le quatrième acte de _la Favorite_, le deuxième et le troisième

actes de _la Muette; item_ MM. Levassor, Massot, Duprez, mademoiselle

Dobrée et madame Stoltz pour le chant, et pour l'entrechat, MM. Coralli,

Mabile et Petitpa, mesdemoiselles Robert, Adèle Dumilâtre, Sophie

Dumilâtre et Maria. Ajoutez la polka, sans laquelle il n'y a pas du

bonnes fêtes, pas plus à la cour qu'à la ville. La polka est de tous les

rangs, de toutes les conditions et de tous les âges; on la danse de six

mois à quatre-vingts ans, et du palais à la mansarde. Jamais on n'a vu,

de mémoire de danse, une telle fureur, une telle fièvre, une telle

épidémie.

A cinq heures, le salon d'Hercule, qui conduit à la salle de spectacle,

était envahi par la foule des invités industriels; il y en avait plus de

quinze cents, sans compter les conviés politiques, diplomatiques et de

la familiarité. A sept heures, les portes du théâtre se sont ouvertes,

et, chacun a pris place sur les banquettes et dans les loges

indistinctement; on n'avait réservé que la loge royale et celle du corps

diplomatique. Je ne vous nommerai pas les personnages qui figuraient

dans cette réunion; il y en avait de tous les visages et de tous les

costumes, depuis les plus jolis jusqu'aux plus laids, depuis les plus

chamarrés et les plus brodés jusqu'aux plus simples et aux plus

modestes; depuis la botte vernie, jusqu'aux souliers avariés. Un journal

s'est fort indigné du négligé plus que sans façon d'un brave industriel,

qui figurait dans cette assemblée; il avait un habit malpropre, dit-il,

et les mains comme son habit. Un autre journal, qui ne tient pas à

l'habit, a répondu que peu importait l'enveloppe, et que l'intérieur

était le principal; «combien de consciences, a-t-il ajouté, cachées sous

ces broderies d'or, qui auraient paru au grand jour moins nettes encore

que ces mains et que cet habit qui vous ont si fort

scandalisés.»--Telles sont les douceurs que se sont dites, à l'occasion

de cette fête, le parti des mains propres et des consciences sales, et

le parti des mains sales et des consciences propres.

A sept heures et demie, le roi a paru dans sa loge accompagné de toute

la famille royale, excepté le duc d'Aumale, qui guerroie en Afrique. M.

le comte de Syracuse, frère du roi de Naples, M. le prince Alexandre de

Wurtemberg gendre du roi Louis-Philippe, complétaient le groupe royal et

princier.

Je n'ai pas besoin de vous dire que M. Habeneck a conduit l'orchestre

admirablement; que MM. Duprez, Levasseur, Massot ont chante

admirablement; que mademoiselle Dobrée et madame Stoltz n'ont pas chanté

moins admirablement; et que rien n'a été plus admirable que les

entrechats, et les bonds, et les pirouettes, et les ronds de jambe, et

les jetés-battus, et les grands et petits écarts de M. Coralli et de

mademoiselle Maria, de M. Mabile et de mademoiselle Adèle Dumilâtre, de

mademoiselle Sophie Dumilâtre et de M. Petitpa; n'oublions pas

mademoiselle Robert, digne aussi d'admiration. Comment, en effet, dans

une fête royale tout ne se ferait-il pas admirablement, et ne

semblerait-il pas admirable? Quant à la polka, elle a été aux nues; il

est vrai que mademoiselle Maria la danse à ravir. Peu s'en est fallu que

les quinze cents spectateurs, et le corps diplomatique lui-même, dans

leur enthousiasme, n'aient renouvelé la scène des juges du _Procès du

Fandango_, et ne se soient mis à polker de toutes leurs forces.

Le roi a plusieurs fois exprimé sa satisfaction par des bravos; et tout

le monde d'applaudir.

La salle, magnifique en elle-même, était d'ailleurs magnifiquement

illuminée; le cristal des lustres y réfléchissait les feux de mille

bougies.

Dans les entr'actes, des plateaux de rafraîchissements, portés par la

livrée royale, ont circulé abondamment. Les quinze cents bouches et les

trois mille mains qui composaient l'assemblée se sont précipités sur ces

plateaux rafraîchissants, et en ont absorbé, la superficie liquide avec

un empressement, une avidité, une reconnaissance que justifiaient, au

plus haut degré, la température africaine qui avait converti cette salle

de spectacle en une véritable étuve ou salle de bain russe.

Tout le monde cependant s'en est allé content, en s'épongeant le front

avec son mouchoir. Si, par hasard,--ce qui est impossible,--quelques

caractères maussades, quelques esprits mal faits, comme il s'en trouve

partout, même dans les plus belles fêtes, s'étaient, déclarés peu

satisfaits, ils n'auraient pas eu la consolation de pouvoir redemander

leur argent. Voilà l'inconvénient des spectacles gratis.

Puisque nous sommes dans les comédiens, les chanteurs et les danseuses,

n'en serions pas; aussi bien, c'est une espèce qui n'est pas sans

agrément; et pourvu que vous vous teniez assez loin des danseurs pour

qu'ils ne vous éborgnent pas d'un coup du pied; pourvu que vous soyez

vis-à-vis des danseuses dans une altitude et à une distance qui les

empêchent de vous enlever, à la pointe de l'orteil, votre coeur ou votre

bourse, quelque fois l'un et l'autre en même temps; pourvu que vous

n'ayez affaire qu'à des cantatrices et à des chanteurs au gosier

mélodieux, et que vos oreilles ne risquent d'être ni déchirées ni mises

en sang, on peut dire qu'il y a moyen d'avoir de l'agrément avec ces

messieurs et avec ces dames.

Pour ne parler que de l'entrechat, en voici un charmant qui nous revient

après une longue absence. Que dis-je, un entrechat? C'est une fine

bayadère, une sylphide délicieuse, au pied leste, au doux sourire, aux

attitudes harmonieuses et poétiques.--Est-ce de Taglioni que vous

parlez?--Non, mais de quelqu'un qui lui ressemble et qui pourrait bien

lui succéder, de Lucile Gralm.

Lucile Gralm est de retour à Paris depuis huit jours; elle arrive de

Londres chargée de banck-notes et de couronnes, en veux-tu? en voici.

Lucile Gralm donnera-t-elle quelques coups d'aile à l'Opéra? on ne dit

ni oui ni non. M. Léon Pillet est incertain; cependant que faire? Dans

quinze jours Marie Taglioni se retirera dans son triomphe et ira visiter

le lac de Côme pour y choisir et y asseoir son nid. D'autre part,

mademoiselle Carlotta Grisi est, dit-on, dans une situation qui

conseille aux sylphides de se tenir paisiblement à domicile, en

attendant qu'il leur soit permis de redevenir légères. Que fera

cependant le ballet pantomime? Qui nous rendra la Willi et la Péri, et

toutes ces filles de l'air? Je ne vois que Lucile Gralm, qui tombe des

nuages tout exprès pour parer à ce déficit, Lucile Gralm qui n'a besoin

que d'un bond pour remonter d'où elle est descendue!

Cependant quel bruit de vivat et de bravos nous arrive de Vienne, quel

parfum de fleurs triomphales? C'est, à madame Pauline Viardot que ces

bravos s'adressent; c'est madame Pauline Viardot qui récolte ces

couronnes; le succès qui l'avait caressée fidèlement pendant son séjour

à Saint-Pétersbourg, l'a suivie jusqu'à Vienne. La naïve _Gazza,_ la

tendre _Lucia_, ont ému ces bons Viennois jusqu'aux larmes; et notez

bien que les Viennois s'y connaissent, et que ce n'est pas une petite

marque d'honneur que d'obtenir leur approbation et de leur plaire.

Cependant nos lions et nos lionnes quittent Paris et commencent à se

livrer furieusement à la villégiature; quant aux tigresses, il n'y en a

plus. On va partir, on part, ou on est parti. Bade a ses attraits

ordinaires; Spa s'est embelli et a doublé ses charmes; on va donc à Spa;

Spa excite la curiosité; Spa attire par ses bois, par ses fêtes, par ses

solitudes; c'est un mélange charmant de bruit et de silence; aussi

entend on dire de tous côtés; «Où allez-vous cette année?--A Spa!--Et

vous?--A Spa!--Et vous, là-bas?--A Spa!» En route donc et partons pour

Spa, tous tant que nous sommes à qui le ciel accorde du temps, de

l'argent et du loisir!

Un conscrit vient de renouveler l'histoire d'Achille à Scyros; il avait

l'air si candide et si féminin, que le président du conseil de révision

lui dit: «Mais, monsieur, vous êtes une demoiselle!--Pardon, monsieur,

je suis un véritable conscrit, et je demande un briquet, ou la mort.»

Le président ne voulait pas se laisser convaincre; mais enfin il fut

convaincu. Une autre fois, je vous dirai comment.

Le ciel a fait des siennes cette semaine, et s'est mis dans des rages de

pluie terrible; un orage, une averse à Paris, est un des spectacles les

plus récréatifs qu'on puisse imaginer; il faut voir toute cette

population effrayée s'abritant sous les portes cochères et passant les

ruisseaux à la nage. Si l'aventure arrive un dimanche, la comédie est

complète: la terreur et le désordre que jette la pluie dans les mortels

endimanchés ne sauraient se décrire. Or, le Paris du dimanche a été

trempé jusqu'aux os l'autre jour, et crotté jusqu'à l'échine, par une

inondation subite. C'était un désastre risible de chapeaux, de robes, de

pantalons blancs, de jabots inouïs, et de cravates mirobolantes. Le

lendemain matin, ce Paris là se brossait et se séchait encore.--Qui

riait dans un coin? les tailleurs, les cordonniers et les modistes. Les

orages profitent toujours à quelqu'un, et la preuve, c'est qu'il y a

beaucoup d'honnêtes gens qui passent leur temps à amonceler et à grossir

les nuages.

Un soldat en garnison à Paris s'est brûlé la cervelle dans la chambre de

sa caserne; ce n'est pas le premier exemple de désespoir que nous ayons

eu à signaler cette année dans l'armée; hier, c'était un soldat; l'autre

jour, un sergent et un capitaine. A quelle cause attribuer ces

résolutions fatales? Il n'y a pas d'exemple, sous l'empire, qu'un homme

de guerre, officier ou simple soldat, ait attenté à sa vie. Il est vrai

que la victoire ne leur laissait pas le temps de s'ennuyer, et que

souvent une balle ennemie se chargeait de les guérir de la maladie du

suicide.

Madame Dorval a définitivement rompu avec l'Odéon; elle fait un nouveau

pacte d'amitié avec le théâtre Saint-Martin, son berceau en quelque

sorte, et le témoin de sa réputation naissante et de ses plus beaux

succès de sanglots et de larmes. Madame Dorval et la Porte-Saint-Martin

sont liés l'un à l'autre pour dix-huit mois, à partir du mois de

septembre. La célèbre actrice débutera par un drame nouveau, qu'on dit

d'une grande hardiesse et d'une grande originalité.

Embellissements de Paris.

(V. t. III, p. 43, 141.)

L'Illustration, No. 0068, 15 Juin 1844 · 第 3 / 16 题