tentatives réitérées, qui ne l'avançaient en rien, le plaisir gagna
tellement le dessus qu'il fit un dernier effort qui lui donna assez
d'entrée pour que je sentisse qu'il avait connu le bonheur à la porte du
paradis et j'eus la cruauté de ne pas lui laisser achever en cet
endroit, le jetant de nouveau bas, non sans pousser un grand cri, comme
si j'étais transportée par le mal qu'il me causait! C'est de la sorte
que je lui procurai un plaisir qu'il n'aurait certainement pas goûté si
j'avais été réellement vierge. Calmé par cette première détente, il
m'encouragea à soutenir une seconde tentative et tâcha, pour cet effet,
de rassembler toutes ses forces en examinant avec soin toutes les
parties de mon corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses
caresses me l'annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas sitôt, et
je ne le sentis qu'une fois frapper au but, encore si faiblement que
quand je l'aurais ouvert de mes doigts, il n'y serait pas entré; mais il
me crut si peu instruite des choses qu'il n'en eut aucune honte. Je le
tins le reste de la nuit si bien en haleine qu'il était déjà jour
lorsqu'il se liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que
je criais toujours qu'il m'écorchait et que sa vigueur m'était
insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna un baiser, me
recommanda le repos et s'endormit profondément. Alors je suivis le
conseil de la bonne Mme Cole et donnai aux draps les prétendus signes de
ma virginité.
Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si
artificieusement construit qu'il était impossible de le discerner et qui
s'ouvrait par un ressort caché. C'était là que se trouvaient des fioles
remplies d'un sang liquide et des éponges, qui fournissaient plus de
liquide coloré qu'il n'en fallait pour sauver l'honneur d'une fille.
J'usai donc avec dextérité de ce remède et je fus assez heureuse pour ne
pas être surprise dans mon opération, ce qui certainement m'aurait
couverte de honte et de confusion.
Étant à l'aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je tâchai de
m'endormir, mais il me fut impossible d'y parvenir. Mon gentleman
s'éveilla une demi-heure après, et, ne respectant pas longtemps le
sommeil que j'affectais, il voulut me préparer à l'entière consommation
de notre affaire. Je lui répondis en soupirant «que j'étais certaine
qu'il m'avait blessée et fendue,--qu'il était si méchant!»
En même temps je me découvris et, lui montrant le champ de bataille, il
vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prétendue marque de
virginité ravie; il en fut transporté à un point que rien ne pouvait
égaler sa joie. L'illusion était complète; il ne put se former d'autre
idée que celle d'avoir triomphé le premier de ma personne. Me baisant
donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu'il m'avait
causée, me disant que le pire était passé, je n'aurais plus que des
voluptés à goûter. Peu à peu je le souffris, ce qui lui donna l'aisance
de pénétrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et
je ménageai si bien l'introduction qu'elle ne se fit que pouce à pouce.
Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis entrer jusqu'à la garde,
et donnant, comme il le disait, _le coup de grâce_[17] à ma virginité,
je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq
qui bat de l'aile sur la poule qu'il vient de fouler, poursuivit
faiblement sa carrière, et j'affectai d'être plongée dans une
langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus être fille.
[17] En français dans le texte.
Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. Je vous
assure que ce fut peu ou point, si ce n'est dans les derniers moments où
j'étais échauffée par une passion mécanique que m'avait causée ma longue
résistance, car au commencement j'eus de l'aversion pour sa personne et
ne consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui y était
attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de
m'humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries qui n'étaient
point de mon goût.
A la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses
continuelles qu'il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruauté,
dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu'il m'était
impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu'il m'avait accablée de
douleur et de plaisir. Il m'accorda donc généreusement une suspension
d'armes et, comme la matinée était fort avancée, il demanda Mme Cole, à
qui il fit connaître son triomphe et conta les prouesses de la nuit,
ajoutant qu'elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit
où le combat s'était donné.
Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu'une femme de la
trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses
exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point: elle
me félicitait surtout de ce que l'affaire se fût passée si heureusement;
et c'est en quoi je m'imagine qu'elle fut bien sincère. Alors elle fit
aussi comprendre que, comme ma première peur de me trouver seule avec un
homme était passée, il valait mieux que j'allasse chez notre ami pour ne
point causer de scandale à sa maison; mais ce n'était réellement que
parce qu'elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se découvrît
aux yeux de Mr. Norbert, qui acquiesça volontiers à sa proposition,
puisqu'elle lui procurait plus d'aisance et de liberté sur moi.
Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont j'avais besoin,
Mr. Norbert sortit de la maison sans être aperçu. Après que je me fus
éveillée, Mme Cole vint me louer de ma bonne manière d'agir, et refusa
généreusement la part que je lui offris de mes trois cents guinées, qui,
jointes à ce que j'avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire
une petite fortune honnête.
J'étais donc de nouveau sur le ton d'une fille entretenue et j'allais
ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu'il
me le faisait dire par son laquais, que nous eûmes toujours soin de
recevoir à la porte pour qu'il ne vît jamais ce qui pouvait se passer
dans l'intérieur de la maison.
Si j'ose juger de ma propre expérience, il n'y a point de filles mieux
payées, ni mieux traitées que celles qui sont entretenues par des hommes
vieux ou par de jeunes énervés qui sont le moins en état d'user de
l'amour, assurés qu'une femme doit être satisfaite d'un côté ou de
l'autre; ils ont mille petits soins et n'épargnent ni caresses, ni
présents pour remédier autant qu'il est possible au point capital. Mais
le malheur de ces bonnes gens est qu'après avoir essayé les
raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir
accomplir l'affaire, ils ont tellement échauffé l'objet de leur passion
qu'il se voit obligé de chercher dans des bras plus vigoureux un remède
satisfaisant au feu qu'ils ont allumé dans ses veines et de planter sur
ces chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux; car, quoi que
l'on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous
permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volonté pour le
fait.
Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux; car quoiqu'il cherchât
tous les moyens de réussir, il ne pouvait cependant parvenir à son but,
sans avoir épuisé toutes les préparations nécessaires, qui m'étaient
aussi désagréables qu'inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un
tapis, près du feu, où il me contemplait des heures entières et me
faisait tenir toutes les postures imaginables. D'autres fois même ses
attouchements étaient si particulièrement lascifs qu'ils me
remplissaient souvent d'une rage, qu'il ne pouvait jamais calmer, car
même quand sa pauvre machine avait atteint une certaine érection, elle
s'anéantissait d'abord par lente distillation, ou une effusion
prématurée qui ne faisaient qu'accroître mon tourment.
Un soir (je ne puis m'empêcher de le rappeler à ma mémoire), un soir que
je retournais de chez lui, remplie du désir de la chair, je rencontrai,
en tournant la rue, un jeune matelot. J'étais mise de manière à ne point
être accrochée par des gens de la sorte; il me parla néanmoins et me
jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fâchée
au commencement de sa façon d'agir; mais l'ayant regardé et voyant qu'il
était d'une figure qui promettait quelque vigueur, d'ailleurs bien fait
et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu'il
voulait. Il me répondit franchement qu'il voulait me régaler d'un verre
de vin. Il est certain que si j'avais été dans une situation plus
tranquille, je l'aurais refusé avec hauteur; mais la chair parlait, et
la curiosité d'éprouver sa force et de me voir traitée comme une
coureuse de rue me fit résoudre à le suivre. Il me prit donc sous le
bras et me conduisit familièrement dans la première _taverne_ où l'on
nous donna une petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu'on
nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à l'air mes seins
qu'il baisa et mania avec ardeur; puis, ne trouvant que les trois
vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me
planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l'impétuosité
qu'un long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d'attitude
et me courbant sur la table, il allait passer à côté de la bonne porte
et frappait désespérément à la mauvaise, je me récrie:
«Peuh! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête.»
Cependant il changea de direction et prit celle qu'il fallait avec un
entrain et un feu que, dans la belle disposition où je me trouvais,
j'appréciai au point de prendre l'avance sur lui.
Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je
commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait
me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt
possible. Mais mon inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air
si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses
mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que
j'aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me
prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit
sans doute au souper qu'il avait commandé pour nous deux.
Lorsque j'eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon
indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu'elle pourrait me
valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier
venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques
jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées;
je suspectais à tort mon joli matelot: c'est pourquoi je suis heureuse
de lui faire ici réparation.
J'avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des
plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon
entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j'avais pour
lui et qui fut si satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher
d'autre amusement. J'avais su lui inspirer une telle économie dans ses
plaisirs et modérer ses passions, de façon qu'il commençait à devenir
plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé
qu'il semblait avoir perdues pour jamais; ce qui lui avait rempli le
coeur d'une si vive reconnaissance, qu'il était près de faire ma
fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m'attendait.
La soeur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait une grande
affection, le pria de l'accompagner à Bath, où elle comptait passer
quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit
congé de moi, le coeur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse
considérable, quoiqu'il crût ne rester que huit jours hors de ville.
Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient.
Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si
copieusement qu'il en mourut au bout de quatre jours. J'éprouvai donc de
nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de
plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté
de Mme Cole.
Je restai vacante quelque temps et me contentai d'être la confidente de
ma chère Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur
suivi qu'elle goûtait avec son baronnet, qui l'aimait tendrement,
lorsqu'un jour Mme Cole me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un
de ses clients, nommé Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui
procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contracté
un goût fort bizarre, qui consistait à se faire fouetter et à fouetter
les autres jusqu'au sang; ce qui faisait qu'il y avait très peu de
filles qui voulussent soumettre leur postérieur à ses fantaisies et
acheter, aux dépens de leur peau, les présents considérables qu'il
faisait. Mais le plus étrange de l'affaire, c'est que le gentleman était
jeune; car passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se
mettre en train que par les dures titillations que le manège excite.
Quoique je n'eusse en aucune façon besoin de gagner à tel prix de quoi
subsister et que ce procédé me parût aussi déplacé que déplorable dans
ce jeune homme, je consentis et proposai même de me soumettre à
l'expérience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de
courage. Mme Cole, surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une
proposition qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.
Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par Mme Cole,
dans un simple déshabillé convenable à la scène que j'allais jouer: tout
en linge fin et d'une blancheur éblouissante, robe, jupon, bas et
pantoufles de satin, comme une victime qu'on mène au sacrifice. Ma
chevelure, d'un blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles
flottantes sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur avec
celle du reste de la toilette.
Dès que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect et étonnement,
et demanda à mon interlocutrice si une créature aussi belle et aussi
délicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux
souffrances qu'il était accoutumé d'exercer. Elle lui répondit ce qu'il
fallait, et lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez
tôt, elle sortit, après lui avoir recommandé d'en user modérément avec
une jeune novice.
Tandis que Mr. Barville m'examinait, je parcourus avec curiosité la
figure d'un homme qui, au printemps de l'âge, s'amusait d'un exercice
qu'on ne connaît que dans les écoles.
C'était un garçon joufflu et frais, excessivement blond, taille courte
et replète, avec un air d'austérité. Il avait vingt-trois ans, quoiqu'on
ne lui en eût donné que vingt, à cause de la blancheur de sa peau et de
l'incarnat de son teint qui, joints à sa rondeur, l'auraient fait
prendre pour un _Bacchus_, si un air d'austérité ou de rudesse ne se fût
opposé à la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais
fort au-dessous de sa fortune; ce qui venait plutôt d'un goût bizarre
que d'une sordide avarice.
Dès que Mme Cole fut sortie, il se plaça près de moi et son visage
commença à se dérider. J'appris par la suite, lorsque je connus mieux
son caractère, qu'il était réduit, par sa constitution naturelle, à ne
pouvoir goûter les plaisirs de l'amour avant que de s'être préparé par
des moyens extraordinaires et douloureux.
Après m'avoir disposée à la constance par des apologies et des
promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis que j'allais prendre
dans une armoire voisine les instruments de discipline, composés de
petites verges de bouleau liées ensemble, qu'il mania avec autant de
plaisir qu'elles me causaient de terreur.
Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta ses habits, et
me pria de déboutonner sa culotte et de rouler sa chemise par-dessus ses
hanches; ce que je fis en jetant un regard sur l'instrument pour lequel
cette préparation se faisait. Je vis le pauvre diable qui s'était, pour
ainsi dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de sa
tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui élève le bec
hors de l'herbe.
Il s'arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu'il me donna, afin que
je le liasse par ses jambes sur le banc; circonstance qui n'était
nécessaire, comme je le suppose, que pour augmenter la farce qu'il
s'était prescrite. Je le plaçai alors sur son ventre, le long du banc
avec un oreiller sous lui, je lui liai pieds et poings et j'abattis sa
culotte jusque sur ses talons; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues
et fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les hanches.
Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient et lui donnai,
suivant ses ordres, dix coups appliqués de toute la force que mon bras
put fournir; ce qui ne fit pas plus d'effet sur lui que la piqûre d'une
mouche n'en fait sur les écailles d'une écrevisse. Je vis avec
étonnement sa dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le
sang était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois sans
qu'il se plaignît du mal qu'il devait souffrir.
Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me repentais déjà de
mon entreprise et que je me serais volontiers dispensée de faire le
reste; mais il me pria de continuer mon office, ce que je fis jusqu'à ce
que, le voyant se démener contre le coussin, d'une manière qui ne
dénotait aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai
doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai les choses bien
changées à mon grand étonnement; ce que je croyais impalpable avait pris
une consistance surprenante et des dimensions démesurées quant à la
grosseur, car pour la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de
continuer vivement ma correction, si je voulais qu'il atteignît le
dernier stage du plaisir.
Reprenant donc les verges, je commençai d'en jouer de plus belle, quand
après quelques violentes émotions et deux ou trois soupirs, je vis qu'il
restait sans mouvement. Il me pria alors de le délier, ce que je fis au
plus vite, surprise de la force passive dont il venait de jouir et de la
manière cruelle dont il se la procurait; car lorsqu'il se leva, à peine
pouvait-il marcher, tant j'y avais été de bon coeur.
J'aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je vis que son
paresseux s'était déjà de nouveau caché, comme s'il avait été honteux de
montrer sa tête, ne voulant céder qu'à la fustigation de ses voisines
postérieures, qui ainsi souffraient seules de son caprice.
Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement près de moi, en
tenant hors du coussin une de ses fesses trop meurtrie pour qu'il pût
s'y appuyer même légèrement.
Il me remercia alors de l'extrême plaisir que je venais de lui donner,
et voyant quelques marques de terreur sur mon visage, il me dit que si
je craignais de me soumettre à sa discipline, il se passerait de cette
satisfaction; mais que si j'étais assez complaisante pour cela, il ne
manquerait pas de considérer la différence du sexe et la délicatesse de
ma peau. Encouragée ou plutôt piquée d'honneur de tenir la promesse que
j'avais faite à Mme Cole, qui, comme je ne l'ignorais point, voyait tout
par le trou pratiqué pour cet effet, je ne pus me défendre de subir la
fustigation.
J'acceptai donc sa demande avec un courage qui partait de mon
imagination plutôt que de mon coeur; je le priai même de ne point
tarder, craignant que la réflexion ne me fît changer d'idée.
Il n'eut qu'à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce qu'il fit;
lorsqu'il me vit à nu, il me contempla avec ravissement, puis me coucha
sur la banquette, posa ma tête sur le coussin. J'attendais qu'il me
liât, et j'étendais même déjà en tremblant les mains pour cet effet; il
me dit qu'il ne voulait pas pousser ma constance jusqu'à ce point, mais
me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait.
Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa merci; il se
plaça au commencement à une petite distance de ma personne et se délecta
à parcourir des yeux les secrètes richesses que je lui avais
abandonnées; puis, s'élançant vers moi, il les couvrit de mille tendres
baisers; prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement sur
ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me fustigea si
durement que le sang perla en plus d'un endroit. A cette vue, se
précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, en les suçant, ce
qui soulagea un peu ma douleur. Il me fit poser ensuite sur mes genoux,
de façon à montrer cette tendre partie, région du plaisir et de la
souffrance, sur laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire
mille contorsions variées, dont la vue le ravissait.
Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune marque de
mécontentement, bien résolue néanmoins à ne plus m'exposer à des
caprices aussi étranges.
Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes pauvres coussins de
chair furent réduits: écorchés, meurtris et sanglants, sans d'ailleurs
que je sentisse la moindre idée de plaisir, quoique l'auteur de mes
peines me fît mille compliments et mille caresses.
Dès que j'eus repris mes habits, Mme Cole apporta elle-même un souper
qui aurait satisfait la sensualité d'un cardinal, sans compter les vins
généreux qui l'accompagnèrent. Après nous avoir servi, notre discrète
abbesse sortit sans dire un mot ni sans avoir souri, précaution
nécessaire pour ne point me remplir d'une confusion qui aurait nui à la
bonne chère.
Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible de regarder
d'un autre oeil un homme qui venait de me traiter si rudement, et
mangeai quelque temps en silence, fort piquée des sourires qu'il me
lançait de temps en temps.
Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée d'une si
terrible démangeaison et de titillations si fortes qu'il me fut pour
ainsi dire impossible de me contenir; la douleur des coups de verges
s'était changée en un feu qui me dévorait et qui me remuait et me
tortillait sur ma chaise, sans pouvoir, dissiper l'ardeur de l'endroit
où s'étaient concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon corps.
Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j'étais et qui, par
expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il tira la table,
essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent
pas céder à ses instances: sa machine était comme ces toupies qui ne
tiennent debout qu'à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges,
dont j'usai de bon coeur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta
de m'en donner les bénéfices.
Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc sur lequel Mr.
Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tête sur une
chaise; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne
pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors?
Nous haletions tous deux, tous deux nous étions en furie, mais le
plaisir est inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaça un
coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaça
mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais à terre que par
la tête et les mains. Quoique cette posture ne fût point du tout
agréable, notre imagination était si échauffée et il y allait de si bon
coeur qu'il me fit oublier ma douleur et ma position forcée. Je fus
ainsi délivrée de ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque
rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.
J'avais donc achevé cette scène plus agréablement que je n'avais osé
l'espérer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville
donna à ma constance et du présent magnifique qu'il me fit, sans compter
la généreuse récompense que Mme Cole en obtint.
Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt ces expédients
pour surexciter la nature; leur action, je le conçois, se rapproche de
celle des mouches cantharides; mais j'avais plutôt besoin d'une bride
pour retenir mon tempérament que d'un éperon pour lui donner plus de
feu.
Mme Cole, à qui cette aventure m'avait rendue plus chère que jamais,
redoubla d'attention à mon égard et se fit un plaisir de me procurer
bientôt une bonne pratique.
C'était un gentleman d'un certain âge, fort grave et très solennel, dont
le plaisir consistait à peigner de belles tresses de cheveux. Comme
j'avais une tête bien garnie de ce côté-là, il venait régulièrement tous
les matins à ma toilette, pour satisfaire son goût. Il passait souvent
plus d'une heure à cet exercice, sans se permettre jamais d'autres
droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie: c'était de me
faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau blanc, à la
fois; il s'amusait à les tirer de mes mains et à en mordre les bouts des
doigts. Cela dura jusqu'à ce qu'un rhume, le forçant à garder la
chambre, m'enleva cet insipide baguenaudier, et je n'entendis plus
parler de lui.
Je vécus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien su me
tirer d'affaire que ma santé ni mon teint n'avaient encore souffert
aucune altération. Louisa et Émily n'en usaient pas si modérément; et
quoiqu'elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient
néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille
s'est une fois écartée de la modestie, il n'y a point de licence où elle
ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux
aventures pleines de singularité, et je commencerai par l'une dont Emily
fut l'héroïne.
Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de
bergère, Emily en berger; je les vis ainsi costumées avant leur départ,
et l'on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu'Emily, blonde et bien
faite comme elle était. Elles étaient restées ensemble quelque temps,
lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très
cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de
son habit de garçon, ce qui n'était guère, et de sa propre discrétion,
ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra
quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l'air et de
la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla
au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant
domino, qui l'accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une
courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité
plus que d'esprit, parut tout enflammé pour elle; il la tira peu à peu
vers des banquettes à l'extrémité de la salle, la fit asseoir près de
lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit
compliment et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion: le
tout avec un certain air d'étrangeté que la pauvre Emily, n'en
comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son
déguisement. Comme elle n'était pas des plus cruelles de sa profession,
elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l'essentiel; mais
c'est ici que le jeu devint piquant: il la prenait en réalité pour ce
qu'elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son
côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant,
s'imaginait que tous ces hommages s'adressaient à elle en sa qualité de
femme; tandis qu'elle les devait précisément à ce qu'il ne la croyait
pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point
qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de distinction,
d'après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas,
échauffée aussi par le vin qu'il lui avait fait boire et par les
caresses qu'il lui avait prodiguées, se laissa persuader d'aller au bain
avec lui; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se
remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre
n'importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé
par l'excessive simplicité d'Emily qu'il ne l'eût été par les ruses les
plus adroites, il supposait sans doute qu'il avait fait la conquête d'un
petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon
entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et
entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans une voiture, y
monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait
un lit; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le
dire, n'ayant parlé à personne qu'à lui-même. Lorsqu'ils furent seuls et
que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de
découvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune description ne pourrait
peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement
dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation: «Ciel!
une femme!» Il n'en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si
stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s'il voulait revenir sur
son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser;
mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien
fait place à une civilité froide et forcée qu'Emily elle-même dut s'en
apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des
prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger; un excès
de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait
tellement à sa merci et à sa discrétion qu'elle resta passive tout le
temps de son prélude. Car à présent, soit que l'impression d'une si
grande beauté lui fît pardonner son sexe, soit que le costume où elle
était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une
bonne part de sa chaleur; s'emparant des chausses d'Emily, qui n'étaient
pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la
faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça
de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures
lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait même dans la mauvaise
direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage
auquel elle n'avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance
douce, mais ferme, l'arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la
réalité: il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la
bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans
doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans
grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit
lui-même, et après avoir marché avec elle l'espace de deux ou trois
rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau nullement
inférieur à ce qu'elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée
aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle.
Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans
montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la
crainte et de la confusion qu'elle avait ressenties. Mme Cole fit
remarquer que cette indiscrétion procédant d'une facilité
constitutionnelle, il y avait peu d'espoir qu'elle s'en guérît, si ce
n'est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j'étais en
peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non
seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à
satisfaire, puisque, suivant les notions et l'expérience que j'avais des
choses, il n'était pas dans la nature de concilier de si énormes
disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne
dit rien pour me détromper: il me fallut pour cela une démonstration
oculaire qu'un très singulier accident me fournit quelques mois après.
Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable
sujet.
Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à
Hampton-Court, j'avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de
m'accompagner; mais une affaire urgente l'ayant retenue, je fus obligée
de partir seule. J'étais à peine au tiers de ma route que l'essieu se
rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une
auberge d'assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la
diligence passerait dans une couple d'heures; sur quoi, décidée à
l'attendre plutôt que de perdre la course que j'avais déjà faite, je me
fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier
étage, dont je pris possession pour le temps que j'avais à rester, avec
toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la
maison.
Une fois là, comme je m'amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury
s'arrêta devant la porte et j'en vis descendre deux jeunes gentlemen, à
ce qu'il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se
rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt
pour leur départ. Bientôt, j'entendis ouvrir la porte de la chambre
voisine où ils furent introduits et promptement servis; aussitôt après,
j'entendis qu'ils fermaient la porte et la verrouillaient à l'intérieur.
Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l'improviste, car je ne
sais s'il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j'eusse aucun
soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu'ils
étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres
étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s'enlèvent à
l'occasion pour, de deux pièces, n'en faire qu'une seule et accommoder
ainsi une nombreuse société; et, si attentives que fussent mes
recherches, je ne trouvais pas l'ombre d'un trou par où je puisse
regarder, circonstance qui n'avait sans doute pas échappé à mes voisins,
car il leur importait fort d'être en sûreté. A la fin, pourtant, je
découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je
soupçonnais devoir cacher quelque fissure; mais alors elle était si haut
que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que
je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d'une épingle de
tête je perçai le papier d'un trou suffisant pour bien voir; alors, y
collant un oeil, j'embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir
mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l'un l'autre en
des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents.
Le plus âgé pouvait avoir, autant que j'en pus juger, environ dix-neuf
ans; c'était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine
blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à noeuds.
Le plus jeune n'avait guère que dix-sept ans; il était blond, coloré,
parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent; à
sa mise aussi on voyait qu'il était de la campagne: c'était un frac de
peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas
blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et
flottants en boucles naturelles.
Le plus âgé promena d'abord tout autour de la chambre un regard de
circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu'il pût
apercevoir la petite ouverture où j'étais postée, d'autant plus qu'elle
était haute et que mon oeil, en s'y collant, interceptait le jour qui
aurait pu la trahir; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la
face des choses changea aussitôt.
En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l'étreindre et
à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin
des signes si manifestes d'amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait
être, selon moi, qu'une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature
aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet
masculin.
Avec la témérité de leur âge et impatients comme ils étaient d'accomplir
leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences,
car il n'y avait rien d'improbable à ce qu'ils fussent découverts, ils
en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce
qu'ils étaient[18].
[18] Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure à
1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l'oeuvre de
Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par
Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l'éditeur de
la réimpression illustrée du texte de Liseux (1906); on en redonne
ici une traduction:
_«Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade et le
caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans autre
opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante
qu'un assentiment passif; après quoi il le fit tourner sur lui même
et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité.
Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui, le
Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon
démasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit paraître,
et qui certainement méritaient un meilleur usage, me firent douter
un moment qu'il pût parvenir à ses fins._
_«Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner et
découvrit ces éminences qu'à Rome on nomme communément les
Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n'est pas
sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et
je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus âgé, mais
encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement
murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières
difficultés vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté
ni résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour
de la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci,
s'il ressemblait à sa mère par derrière, était l'égal de son père
par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre
il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se
penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de
boucles dénouées, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre un
baiser passionné qui ne finit qu'avec cette action brillante._»
La scène criminelle qu'ils exécutèrent, j'eus la patience de l'observer
jusqu'au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et
plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En
conséquence, lorsqu'ils se furent rajustés et qu'ils se préparaient à
partir, enflammée comme je l'étais de colère et d'indignation, je sautai
à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison; mais, dans
ma précipitation, j'eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque
autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte
que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vînt
à mon secours; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit
de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie.
Ils le firent, comme je l'appris ensuite, avec une hâte que personne ne
pouvait s'expliquer; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis
connaître aux gens de l'auberge toute la scène dont j'avais été témoin.
De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit,
avec beaucoup de sens, «que ces mécréants seraient un jour ou l'autre,
sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu'ils échappassent
pour le moment; que si j'avais été l'instrument temporel de cette
punition, j'aurais eu à souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion
que je m'imaginais; quant à la chose elle-même, le mieux était de n'en
rien dire. Mais au risque d'être suspecte de partialité, attendu que
cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en
question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle
protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la
déclaration que lui inspirait la simple vérité: «Quelque effet qu'eût pu
avoir cette infâme passion en d'autres âges et dans d'autres contrées,
c'était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre
atmosphère et notre climat, qu'il y avait une tache, une flétrissure
imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout
au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du
moins universellement soupçonnés de ce vice, qu'elle avait connus, à
peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous
les rapports, absolument vil et méprisable; privés de toutes les vertus
de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre;
enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse
inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en
même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs
afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu'à ces
demoiselles mâles ou plutôt sans sexe.»
Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où
je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa,
car j'y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d'ailleurs à la
relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de
plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime: que
lorsqu'une femme s'émancipe, il n'y a point de degrés dans la licence
qu'elle ne soit capable de franchir.
Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes
entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre
garçon était insensé et si bègue qu'à peine pouvait-on l'entendre. On
l'appelait dans le quartier «_Dick le Bon_», parce qu'il n'avait pas
l'esprit d'être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en
faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa
personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure assez avenante
pour tenter quiconque n'aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et
les guenilles.
Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion; mais
Louisa, qu'un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses
bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick,
qui n'avait pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait à
entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la monnaie d'une si
grosse pièce. «Eh bien! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je
te paierai.» En même temps elle me fit signe de la suivre et m'avoua,
chemin faisant, qu'elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la
nature ne l'avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps,
de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La
scrupuleuse modestie n'ayant jamais été mon vice, loin de m'opposer à
une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas
moins empressée qu'elle à m'éclaircir sur ce point. J'eus même la vanité
de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant
cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l'attaque en
lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables
de l'émouvoir. Il parut d'abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses
regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas; mais
je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et le mis
insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir
que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où
il était, l'avait rendu si docile et si traitable qu'il me laissa faire
tout ce que je voulus. J'avais déjà senti la douceur de sa peau à
travers maintes déchirures de sa culotte et m'étais, par gradation,
saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le
moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une
espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de
chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue
et toute sa pompe. J'avoue qu'il n'était guère possible de rien voir de
plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut
degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d'ailleurs
malheureuse de l'idiot et qui a donné lieu au dicton populaire:
«_Marotte de fou, amusement de femme._» Aussi ma lascive compagne, ravie
en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l'ôta
brusquement; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers
le lit, elle s'y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le
guida où elle voulait. L'innocent y fut à peine introduit que l'instinct
lui apprit le reste. L'homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la
pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier
agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux
qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu,
ses yeux étincelaient, il grinçait des dents; tout son corps, agité par
une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature
opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l'on a poussé à
bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il
rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose à son
passage. Louisa se débat, m'appelle à son secours et fait mille efforts
pour se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement; son
haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrêter
dans sa course. Au contraire, plus elle s'agite et se démène, plus elle
accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la
partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié
féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus
patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu'il y
ait sur terre[19], le sentiment de la douleur faisant place à celui du
plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et
seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout
tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l'un et
l'autre d'une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la
luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d'efforts si la crise
délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n'eût
arrêté le combat.
[19] Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).
C'était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la
fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il
paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu'auparavant. Tantôt,
d'un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant
sur sa flasque virilité; tantôt il fixait d'un oeil triste et hagard
Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil phénomène.
Enfin, l'idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut
de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes
tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n'osant pas le récompenser de
sa peine, de peur qu'on ne vînt à découvrir les motifs de notre
générosité.
Louisa s'esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune
homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n'ai plus reçu de
ses nouvelles.
Peu après qu'elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la
connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie
obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de
plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le
comté de Surrey[20] et qui leur appartenait.
[20] Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.
Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi pour le
rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre heures. Nous mîmes pied à
terre près d'un pavillon propre et galant, où nous fûmes introduites par
nos cavaliers et rafraîchies d'une collation délicate, dont la joie, la
fraîcheur de l'onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient
le prix.
Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l'air étant fort chaud
mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble
un bain, dans une petite baie de la rivière, auprès du pavillon, où
personne ne pouvait nous voir ni nous distraire.
Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain à la
folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous retournâmes donc
d'abord au pavillon qui, par une porte, répondait à une tente dressée
sur l'eau, de façon qu'elle nous garantissait de l'ardeur du soleil et
des regards des indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un
fourré de bois sauvage, depuis le haut jusqu'aux bas côtés, lesquels, de
la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés avec leurs espaces
remplis de vases de fleurs, le tout faisant à l'oeil un charmant effet
de quelque côté qu'on se tournât.
Il y avait autant d'eau qu'il en fallait pour se baigner à l'aise; mais
autour, de la tente on avait pratiqué des endroits secs pour s'habiller
ou enfin pour d'autres usages que le bain n'exige pas. Là se trouvait
une table chargée de confitures, de rafraîchissements et de bouteilles
de vins et des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de
l'eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d'être l'intendant des menus
plaisirs d'un empereur romain, n'avait rien oublié de tout ce qui peut
servir au goût et au besoin.
Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les préliminaires de
la liberté eurent été réglés de part et d'autre, l'on cria: «Bas les
habits!» Aussitôt nos deux amants sautèrent sur nous et nous mirent dans
l'état de pure nature. Nos mains se portèrent d'abord vers l'ombrage de
la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans cette posture,
nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir
d'eux, ce que nous fîmes de bon coeur.
Mon «particulier» fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ me faire
éprouver sa force; mais, plutôt pressée du désir de me baigner, je le
priai de suspendre l'affaire et donnant ainsi à nos amis l'exemple d'une
continence qu'ils étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à
main dans l'onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de l'air et
me remplit d'une volupté amoureuse.
Je m'occupai quelque temps à me laver et à faire mille niches à mon
compagnon, laissant à Emily le soin d'en agir avec le sien à sa
discrétion. Mon cavalier, peu content à la fin de me plonger dans l'eau
jusqu'aux oreilles et de me mettre en différentes postures, commença à
jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les _et
cætera_ si chers à l'imagination, sous prétexte de les laver. Comme nous
n'avions de l'eau que jusqu'à l'estomac, il put manier à son aise cette
partie si prodigieusement étanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda
pas à vouloir que je me prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas,
parce que nous étions dans une posture trop gênante pour que j'y
goûtasse du plaisir; aussi je le priai de différer un instant afin de
voir à notre commodité les débats d'Emily et de son galant, qui en
étaient au plus fort de l'opération. Ce jeune homme, ennuyé de jouer à
l'épinette, avait couché sa patiente sur un banc où il lui faisait
sentir la différence qu'il y a du badinage au sérieux.
Il l'avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, lui
montrant une belle pièce de mécanique prête à se mettre en mouvement,
afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants.
Comme l'eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, dont la peau
était à peu près d'une même blancheur, on pouvait à peine distinguer
leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion
s'était pourtant, à la fin, mis à l'ouvrage. Alors, plus de tous ces
raffinements et de ces tendres ménagements. Emily se trouva incapable
d'user d'aucun art, et de quel art en effet aurait-elle usé tandis
qu'emportée par les secousses qu'elle éprouvait elle devait céder à son
fier conquérant, qui avait fait pleinement son entrée triomphale?
Bientôt, cependant, il fut soumis à son tour, car l'engagement étant
devenu plus vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu'elle
n'eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste qui meurt en
tuant son ennemi, la belle Emily, de son côté, nous donna à connaître,
par un profond soupir, par l'extension de ses membres et par le trouble
de ses yeux, qu'elle avait atteint la volupté suprême.
Pour ma part, je n'avais point vu toute cette scène avec une patience
bien calme; je me reposais avec langueur sur mon galant, à qui mes yeux
annonçaient la situation de mon coeur. Il m'entendit et me montra son
membre de telle raideur que, quand même je n'aurais pas désiré de le
recevoir, c'eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon dans son
jus, tandis que le remède était si près.
Nous prîmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami buvaient à notre
bon voyage, car, comme ils l'observaient, nous étions favorisés d'un
vent admirable. A la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de
Cythère. Mais comme l'opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je
vous en épargnerai la description.
Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis
servie, quoiqu'il ne puisse être mieux employé que pour un sujet qui est
si propre à la poésie qu'il semble être la poésie même, tant par les
imaginations pittoresques qu'il enfante que par les plaisirs divins
qu'il procure.
Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille
plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole
par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l'agréable
compagnie que nous leur avions faite.
Ce fut ici la dernière aventure que j'eus avec Emily, qui, huit jours
après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils
unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu'ils
n'examinèrent seulement pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une
si longue absence.
Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de
sa beauté, elle était d'un caractère si liant et si aimable que si on ne
l'estimait pas on ne pouvait se passer de l'aimer. Elle ne devait sa
faiblesse qu'à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la
rendait l'esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de
bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu'elle avait le bonheur
d'en recevoir, comme elle le montra dans l'état de mariage qu'elle
contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant
avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n'eût
jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme.
Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole
qu'elle se trouvait seule avec moi, telle qu'une poule à qui il ne reste
plus qu'une poulette; mais quoiqu'on la priât sérieusement de recruter
son corps, ses infirmités et son âge l'engagèrent à se retirer à temps à
la campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amassé; résolue de mon
côté d'aller la joindre dès que j'aurais goûté un peu plus du monde et
de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête.
Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini; car, outre
qu'elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en
aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes,
se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier,
dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui
convenir et qu'elle préservait soigneusement de la misère et des
maladies où la vie publique mène pour l'ordinaire.
A la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à
Marylebone[21], que je meublai modestement, mais avec propreté, où je
vivotais à mon aise des huit cents livres que j'avais épargnées.
[21] Banlieue ouest de Londres.
Là, je vécus sous le nom d'une jeune femme dont le mari était en mer. Je
m'étais d'ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me
permettait de jouir ou d'épargner selon que mes idées en disposeraient,
manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme
Cole.
A peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me
promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me
divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d'une toux
violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d'un certain âge, très
bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant
le visage aussi noir qu'un nègre. Suivant les observations que j'avais
faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos,
ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec emphase du service que
je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit
naturellement naître une conversation, dans laquelle il m'apprit sa
demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne.
Quoiqu'il semblait n'avoir que quarante-cinq ans, il en avait néanmoins
plus de soixante, ce qui venait d'une couleur fraîche et d'une
excellente complexion. Quant à sa naissance et à sa condition, son père,
qui était mécanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins de la
paroisse, d'où il s'était mis dans un comptoir à Cadix, où, par son
active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis
des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, où il ne
put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait été
obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une
opulence honnête et sans faste, regardant avec dédain un monde dont il
connaissait parfaitement les détours.
Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant la
connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici
qu'autant qu'il en faut pour servir de connexion à mon histoire et pour
obvier à la surprise que cette aventure vous causera.
Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa
peu à peu et changea enfin de nature. Mon ami possédait non seulement un
air de fraîcheur, mais il avait aussi tout l'enjouement et toute la
complaisance de la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur
du vrai plaisir et m'aimait avec dignité; ce qui faisait oublier toutes
ces idées dégoûtantes que la vue d'un vieux galant fait naître
ordinairement.
Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vécus pendant
huit mois fort contente, lui donnant de mon côté toutes les marques
d'amour et de respect qu'il pouvait prétendre; ce qui me l'attacha de
telle sorte que, mourant peu de temps après d'un froid qu'il gagna en
courant de nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière et
exécutrice de ses dernières volontés.
Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, je regrettai
sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais
de ma mémoire et dont je louerai toujours le bon coeur.
Je n'avais pas encore dix-neuf ans, j'étais belle, j'étais riche. De
tels avantages devraient être plus que suffisants pour satisfaire
quiconque les possède; néanmoins, semblable au malheureux Tantale, je
voyais mon bonheur sans pouvoir y goûter. Tandis que je vivais chez Mme
Cole, le délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes
regrets et banni de mon coeur le souvenir de ma première passion. Mais
dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie de la nécessité de me
prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon âme; son image
adorable me suivit partout, et je sentis que s'il n'était témoin de ma
félicité, s'il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être
heureuse. J'avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que son père
était mort et que ce précieux objet de ma tendre affection devait
revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse à penser, ma chère
amie, vous qui connaissez ce que c'est que le véritable amour, avec quel
excès de joie je reçus cette nouvelle, et avec quelle impatience
j'attendis le fortuné moment où nous devions nous revoir. Agitée comme
je l'étais, il n'était pas possible que je demeurasse tranquille; aussi,
pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je résolus de faire un
voyage dans mon pays natal, où je me proposais de démentir Esther Davis,
qui avait fait courir le bruit qu'on m'avait envoyée aux colonies. Je
partis, accompagnée d'une femme convenable et discrète, avec tout
l'attirail d'une dame de distinction. Un orage affreux m'ayant surprise
à douze milles de Londres, je jugeai à propos de m'arrêter dans
l'hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J'étais à
peine descendue de carrosse qu'un cavalier, contraint comme moi de
chercher un abri, arriva au galop. Il était mouillé jusqu'à la peau. En
mettant pied à terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de
quoi changer, pendant qu'on ferait sécher ses habits. Mais, ô! destin
trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup mon oreille, et de
quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l'envisageai! Une
large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tête, un grand
chapeau par-dessus, dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs
années d'absence ne m'empêchèrent pas de le reconnaître. Eh! comment
aurais-je pu m'y méprendre? Est-il rien qui puisse échapper aux regards
pénétrants de l'amour? L'émotion où j'étais me faisant oublier toute
retenue, je m'élançai comme un trait entre ses bras, lui passant les
miens au cou, et l'excès de la joie m'ôtant la liberté de la parole, je
m'évanouis en prononçant confusément deux ou trois mots, tels que: «Mon
âme... ma vie... mon Charles...» Quand je fus revenue à moi-même, je me
trouvai dans une chambre, entourée de tout le monde du logis, que cet
événement avait rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant
les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des yeux où
régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta
quelques moments sans pouvoir proférer une syllabe. Enfin, ces douces
expressions sortirent de sa divine bouche: «Est-ce bien vous, mon
aimable, ma chère Fanny? après un si long espace de temps!... après une
si longue absence! M'est-il permis de vous revoir encore?... N'est-ce
point une illusion?...» Et dans la vivacité de ses transports, il me
dévorait de caresses et m'empêchait de lui répondre par les baisers
qu'il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais de mon côté dans un état
si ravissant, que j'étais effrayée de mon bonheur, et je tremblais que
ce ne fût un songe. Cependant, je l'embrassais avec une fureur extrême,
je le serrais de toutes mes forces, comme pour l'empêcher de m'échapper
de nouveau. «Où avez-vous été? m'écriai-je... Comment... comment
pûtes-vous m'abandonner? Êtes-vous toujours mon amant?... M'aimez-vous
toujours?... Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j'ai
souffertes en faveur de votre retour.» Le désordre de nos questions et
de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours étaient
d'autant plus éloquents qu'ils parlaient du coeur et que le seul
sentiment nous les dictait.
Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse ivresse, que nos
âmes étaient absorbées dans la joie, l'hôtesse apporta des hardes à
Charles; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l'aider de
mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours
vivace de son corps.
Après avoir calmé nos transports, mon amant m'apprit qu'il avait fait
naufrage sur les côtes d'Irlande et que ce qui causait son désespoir
c'était l'impossibilité où ce désastre le mettait de pouvoir désormais
me faire aucun bien. L'aveu naïf de son infortune m'attendrit et
m'arracha des larmes. Néanmoins je ne pus m'empêcher de m'applaudir
secrètement de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.
Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette
nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que j'avais projeté dans la
province était désormais hors de question. Le lendemain nous revînmes à
Londres.
Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment calmé, je me
sentis la tête assez froide pour lui raconter avec mesure le genre de
vie où j'avais été engagée après notre séparation. Si tendrement peiné
qu'il en fût comme moi-même, il n'en était que peu surpris, eu égard aux
circonstances dans lesquelles il m'avait laissée.
Je lui fis ensuite connaître l'état de ma fortune, avec cette sincérité
qui, dans mes rapports avec lui, m'était si naturelle et en le priant de
l'accepter aux conditions qu'il fixerait lui-même. Je vous semblerais
peut-être trop partiale envers ma passion si j'essayais de vous vanter
sa délicatesse. Je me contenterai donc de vous assurer qu'il refusa
catégoriquement la donation sans réserve, sans conditions que je lui
offrais avec instance; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut
pour cela rien de moins que l'absolue autorité dont l'amour
l'investissait sur moi. Je cessai donc d'insister sur la remontrance que
je lui avais très sérieusement faite: à savoir qu'il se dégraderait et
encourrait le reproche, si injuste fût-il, d'avoir, pour un intérêt
d'argent, sali son honneur dans l'infamie et la prostitution, en faisant
sa femme légitime d'une créature qui devait se trouver trop honorée
d'être simplement sa maîtresse.
* * * * *
L'amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, entièrement
gagné par la tendresse de mes sentiments dont il pouvait lire la
sincérité dans mon coeur toujours ouvert pour lui, m'obligea à recevoir
sa main. J'avais, de la sorte, parmi tant d'autres bonheurs, celui
d'assurer une filiation légitime à ces beaux enfants que vous avez vus,
fruits de la plus heureuse des unions.
C'est ainsi qu'enfin j'étais arrivée au port. Là, dans le sein de la
vertu, je savourais les seules incorruptibles délices; regardant
derrière moi la carrière du vice que j'avais parcourue, je comparais ses
infâmes plaisirs avec les joies infiniment supérieures de l'innocence;
et je ne pouvais me retenir d'un sentiment de pitié, même au point de
vue du goût, pour ces esclaves d'une sensualité grossière, insensibles
aux charmes si délicats de la VERTU, cette grande ennemie du VICE, mais
qui n'en est pas moins la plus grande amie du PLAISIR. La tempérance
élève les hommes au-dessus des passions, l'intempérance les y asservit;
l'une produit santé, vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la
vie; l'autre n'enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de
soi-même, tous les maux qui peuvent affliger l'humaine nature.
* * * * *
Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte la vérité,
après des expériences comparées; vous le trouvez sans doute en désaccord
avec mon caractère; peut-être aussi le considérez-vous comme une
misérable finasserie destinée à masquer la dévotion au vice sous un
lambeau de voile impunément arraché de l'autel de la Vertu; je
ressemblerais alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait
complètement déguisée, parce qu'elle aurait, sans plus changer de
costume, simplement transformé ses souliers en pantoufles ou à un
écrivain qui prétendrait excuser un libelle du crime de lèse-majesté,
parce qu'il y aurait inséré, en terminant, une prière pour le roi. Mais,
outre que vous avez, je m'en flatte, une meilleure opinion de mon bon
sens et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer qu'une
telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu que pour
moi-même; en effet, en toute candeur et bonne foi, elle ne peut reposer
que sur la plus fausse des craintes, à savoir que les plaisirs de la
vertu ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du vice. Eh bien!
qu'on ose montrer le vice sous son jour le plus attrayant, et vous
verrez alors combien ses jouissances sont vaines, combien grossières,
combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et celle-ci non
seulement ne dédaigne pas d'assaisonner le plaisir des sens, mais elle
l'assaisonne délicieusement, tandis que les vices sont des harpies qui
infectent et souillent le festin. Les sentiers du vice sont parfois
semés de roses, mais toujours aussi infestés d'épines et de vers
rongeurs; ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses
ne se fanent jamais.
Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement en droit
de brûler de l'encens pour la vertu. Si j'ai peint le vice sous ses
couleurs les plus gaies, si je l'ai enguirlandé de fleurs, ce n'a été
que pour en faire un sacrifice plus digne et plus solennel à la vertu.
* * * * *
Vous connaissez Mr. C..... O...., vous connaissez sa fortune, son
mérite, son bon sens: pouvez-vous, oserez-vous prononcer que lui, du
moins, avait tort lorsque, préoccupé de l'éducation morale de son fils
et voulant le former à la vertu, lui inspirer un mépris durable et
raisonné du vice, il consentait à se faire son maître de cérémonies et à
le conduire par la main dans les maisons les plus mal famées de la
ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de débauche si
propres à révolter le bon goût? L'expérience, direz-vous, est
dangereuse. Oui, sur un fou; mais les fous sont-ils dignes de tant
d'attention?
Je vous verrai bientôt; en attendant, veuillez-moi du bien et croyez-moi
pour toujours,
Madame,
Votre, etc., etc.