Si j'ai différé la suite de mon histoire, ç'a été simplement pour me
permettre de respirer un peu: j'espérais aussi, je l'avoue, qu'au lieu
de me presser, vous m'auriez plutôt dispensée de poursuivre une
confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures à
souffrir.
Je m'imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et fatiguée de
l'uniformité d'aventures et d'expressions inséparable d'un sujet de
cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est éternellement
le même: quelle que puisse être, en effet, la variété de formes et de
modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d'éviter
entièrement la répétition des mêmes images, des mêmes figures, des mêmes
expressions. Au dégoût qui en résulte s'ajoute encore cet inconvénient,
que les mots de _jouissance_, _ardeur_, _transport_, _extase_ et le
reste de ces termes pathétiques si utilisés dans la _pratique du
plaisir_, s'affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur
énergie par leur emploi fréquent, indispensable dans un récit dont cette
pratique forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en
conséquence, m'en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage que
j'ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, à votre
sensibilité, pour l'agréable tâche d'y porter remède là où mes
descriptions faiblissent ou manquent de coloris: l'une vous mettra
instantanément sous les yeux les tableaux que je vous présente, l'autre
donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent
usage.
Ce que vous me dites, par manière d'encouragement, de l'extrême
difficulté d'écrire un si long récit dans un style tempéré avec goût,
aussi éloigné du cynisme d'expressions grossières et vulgaires que du
ridicule de métaphores affectées et de circonlocutions alambiquées est
non moins raisonnable que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une
grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne saurait être
satisfaite qu'à mes dépens.
Je reviens maintenant au point où j'en étais en terminant ma précédente
lettre. La soirée était assez avancée lorsque j'arrivai à mon nouveau
logement, et Mme Cole, après m'avoir aidée à ranger mes affaires, passa
tout le reste du temps avec moi dans mon appartement où nous soupâmes
ensemble. Elle me donna alors d'excellents avis et instructions
concernant cette nouvelle phase de ma profession où j'entrais
maintenant: de prêtresse privée de Vénus, j'allais devenir publique; il
fallait me perfectionner en conséquence et m'entourer de tout ce qui
pouvait faire valoir ma personne, soit pour l'intérêt soit pour le
plaisir, soit pour les deux ensemble. «Mais alors,» ajouta-t-elle,
«comme j'étais une nouvelle figure dans la ville, c'était une règle
établie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et
de me présenter comme telle à la première bonne occasion, sans
préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer
dans l'intérim, car il n'y avait personne qui détestât plus qu'elle de
perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et
se chargerait de diriger cette délicate entreprise, si je voulais bien
accepter son aide et ses avis; et je n'aurais qu'à m'en féliciter
puisque, en perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant
d'avantages que s'il s'agissait d'un véritable.»
Une excessive délicatesse de sentiments n'étant pas, à cette époque, le
trait distinctif de mon caractère, j'avoue à ma honte que j'acceptai un
peu trop vite cette proposition; elle répugnait sans doute à ma candeur
et mon ingénuité; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions
d'une personne à qui j'avais entièrement laissé le soin de ma conduite.
Mme Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être par une de ces
inexplicables et invincibles sympathies qui n'en forment pas moins les
liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine
et entière possession. De son côté, elle affectait de trouver dans mes
traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait
perdue à mon âge et c'était, disait-elle, son premier motif pour me
porter une si vive affection. C'était possible: il existe ainsi de
frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant par l'habitude, font
souvent des amitiés plus solides et plus durables que si elles étaient
fondées sur de sérieuses raisons. Mais je sais une chose: c'est que,
sans avoir eu avec elle d'autres relations que lors de ses visites,
quand je vivais avec M. H..., à propos de menus objets de toilette
qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance que je
m'étais aveuglément mise dans ses mains et en étais venue à la
respecter, à l'aimer, à lui obéir en tout; et, pour lui rendre justice,
je ne trouvai jamais chez elle qu'une sincère tendresse et un soin de
mes intérêts extraordinairement rares chez les personnes de sa
profession. Nous nous séparâmes ce soir-là parfaitement d'accord sur
tous les points et, le lendemain matin, Mme Cole vint me prendre et
m'emmena chez elle pour la première fois.
Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, de modestie
et d'ordre.
Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la boutique étaient
assises trois jeunes femmes, tranquillement occupées à des ouvrages de
mode qui couvraient un trafic de choses plus précieuses. Mais il était
difficile de voir trois plus belles créatures: deux d'entre elles
étaient extrêmement blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans; la
troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante dont les yeux
noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui
laissaient rien à envier à ses blondes compagnes; leurs toilettes
étaient d'autant plus recherchées qu'elles paraissaient moins l'être,
grâce à leur cachet de propreté correcte et d'élégante simplicité.
Telles étaient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme
Cole régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant donnée
la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont jeté leurs bonnets
par-dessus les moulins. Mais aussi elle n'en gardait dans sa maison
aucune qui, après un certain noviciat, se montrât intraitable, et
refusât d'en observer les règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une
petite famille d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte
dans une rare alliance de plaisir et d'intérêt d'une part et de décence
extérieure de l'autre, avec une liberté secrète illimitée que Mme Cole,
qui les avaient choisies autant pour leur caractère que pour leur
beauté, les gouvernait sans peine à son propre contentement et au leur.
Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu'elle avait d'ailleurs
prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait être immédiatement
admise dans toutes les intimités de la maison; sur quoi ces charmantes
filles m'accueillirent à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur
leur plaisait parfaitement. Ceci devait m'étonner et je ne m'y serais
guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient réellement
dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition de charmes, dans
l'intérêt commun; elles me considéraient comme une associée qui
apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison.
Elles s'empressèrent autour de moi, m'examinèrent de toutes parts, et,
comme mon admission dans cette joyeuse troupe était l'occasion d'une
petite fête, on laissa de côté l'ouvrage de parade. Mme Cole, après
quelques recommandations spéciales, m'abandonna à leurs caresses et
sortit pour ses affaires.
La parité de sexe, d'âge, de profession et de vues créa bientôt entre
nous une familiarité et une intimité aussi grandes que si nous nous
connaissions depuis des années. Elles me firent voir la maison, leurs
appartements respectifs remplis de meubles confortables et luxueux et,
surtout, un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se
réunissait d'ordinaire en parties de plaisir: les filles y soupaient
avec leurs galants, laissant libre carrière à leur licence; la crainte,
la modestie, la jalousie leur étaient formellement interdites; c'était,
en effet, un des principes de la société que ce qui pouvait manquer en
fait de plaisir de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour
les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de la
volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution
pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se proclamer les
restaurateurs de l'âge d'or et de sa simplicité de plaisir, plutôt que
de voir leur innocence si injustement flétrie des mots de crime et de
honte.
Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l'académie fit son
ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque de fausse modestie, se
livrèrent à leurs galants respectifs pour le plaisir ou l'intérêt, et il
convient d'observer que tout représentant du sexe mâle n'était pas
indistinctement admis, mais seulement ceux dont Mme Cole avait éprouvé
d'avance le caractère et la discrétion. Bref, c'était la maison galante
de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même temps, la plus
confortable; tout y était conduit de telle sorte que la décence ne gênât
en rien les plaisirs les plus libertins, et, dans la pratique de ces
plaisirs, les familiers de la maison d'élite avaient trouvé le secret si
rare et si difficile de concilier les raffinements du goût et de la
délicatesse avec les exercices de la sensualité la plus franche et la
plus prononcée.
Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses et aux leçons de
mes compagnes, nous nous mîmes à table pour dîner, et alors Mme Cole,
qui présidait, me donna la première idée de son adresse à diriger ces
filles et à leur inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d'amour
et de respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni
réserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y était gai sans
affectation, joyeux et libre.
Après le dîner, Mme Cole, avec l'assistance des jeunes demoiselles, me
prévint qu'il y aurait ce soir même un chapitre à tenir en forme, pour
la cérémonie de ma réception dans la confrérie: sous réserve de mon
pucelage qui devait, à la première occasion, être servi tout chaud à un
amateur, il me fallait subir un cérémonial d'initiation qui, elles en
étaient sûres, ne me déplairait pas.
Lancée comme je l'étais et, de plus, captivée par la séduction de mes
compagnes, j'étais trop bien disposée en faveur d'une proposition
quelconque qu'elles me pouvaient faire, pour hésiter à accueillir
celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, _carte blanche_[16], et je
reçus d'elles toutes force baisers et compliments pour ma docilité et
mon bon caractère: «J'étais une aimable fille... je prenais les choses
de bonne grâce... je n'étais pas bégueule... je serais la perle de la
maison...», etc.
[16] En français dans le texte.
Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent Mme Cole me parler et
m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que «je serais présentée, ce
soir même, à quatre de ses meilleurs amis, l'un desquels, suivant les
coutumes de la maison, aurait le privilège de m'engager dans la première
partie de plaisir»; elle m'assurait, en même temps, que «c'étaient tous
de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et irréprochables sous
tous les rapports; qu'unis d'amitié et liés ensemble par la communauté
des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se
montraient fort libéraux envers les filles qui leur plaisaient et les
amusaient: de sorte qu'à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les
patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines
occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes;
mais avec ceux-là, par exemple, il n'y avait pas moyen de me faire
passer pour pucelle: ils étaient d'abord trop connaisseurs, trop au fait
de la ville pour mordre à un tel hameçon; puis ils étaient si généreux
pour elle qu'elle eût été impardonnable de vouloir les tromper».
Malgré la joie et l'émotion que cette promesse de plaisir, car c'est
ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour
affecter un peu de répugnance, de façon à me donner le mérite de céder à
la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je
ferais peut-être bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au
début une meilleure impression.
Mais Mme Cole, s'y opposant, m'assura «que les gentlemen auxquels je
devais être présentée étaient, par leur éducation et leur goût, fort
loin d'être sensibles à cet apparat de toilettes et de parures dont
certaines femmes peu sensées écrasent leur beauté, croyant la faire
ressortir; que ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus
profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix
et qui seraient toujours prêts à planter là une duchesse pâle, mollasse
et fardée, pour une paysanne colorée, saine et ferme en chair; que, pour
ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne
rien demander à l'art». Enfin elle concluait que, dans la présente
occasion, la meilleure toilette était de n'en pas avoir.
Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matières pour ne pas
m'imposer son opinion. Elle me prêcha ensuite, en termes très
énergiques, la doctrine de l'obéissance passive et de la complaisance
pour tous ces goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des
raffinements et les autres des dépravations; en décider n'était pas
l'affaire d'une simple fille, intéressée à plaire: elle n'avait qu'à s'y
conformer.
Tandis que je m'édifiais à écouter ces excellentes leçons, on servait le
thé, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie.
Après une conversation pleine d'entrain et de gaîté, l'une d'elles,
observant que l'heure de l'assemblée était encore assez éloignée,
proposa que chacune de nous fît à la compagnie l'historique de cette
période critique de sa vie où elle était, pour la première fois, de
fille devenue femme.
Mme Cole approuva l'idée, à condition qu'on m'en dispensât à cause de ma
prétendue virginité et aussi qu'on l'excusât elle-même à cause de son
âge. La chose ainsi réglée, on pria Émily de commencer. C'était une
fille blonde à l'excès et dont les membres étaient, si c'est possible,
trop bien faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette
délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beauté; ses
yeux étaient bleus, d'une inexprimable douceur, et il n'y avait rien de
plus joli que sa bouche et ses lèvres qui se fermaient sur des dents
parfaitement blanches et égales.
«Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez
considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma part, l'envie de
vous faire mon histoire. Mon père et ma mère étaient et sont encore, je
crois, fermiers à quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse
pour un frère et leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de
déserter la maison à l'âge de quinze ans. Tout mon fonds était de deux
guinées, que je tenais de ma grand'mère, de quelques schellings, d'une
paire de boucles de souliers en argent et d'un dé de même métal. Les
hardes que j'avais sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai,
chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de
carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher
fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière moi, avec un paquet
au bout d'un bâton. Nous marchâmes quelque temps à la queue l'un de
l'autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de
faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer à nous
mettre à couvert quelque part. L'embarras fut de savoir ce que nous
répondrions en cas qu'on vînt nous questionner. Le jeune homme leva la
difficulté, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord
fait, nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l'on logeait à pied.
Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se trouva et nous soupâmes
en tête à tête. Mais quand ce fut l'heure de nous retirer, nous n'eûmes
ni l'un ni l'autre le courage de détromper les gens de la maison, et ce
qu'il y avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigué que
moi pour trouver le moyen de coucher seul.
«Cependant l'hôtesse, une chandelle à la main, nous conduisit au bout
d'une longue cour, à un appartement séparé du corps de logis. Nous la
suivîmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge,
où il n'y avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une chaise
de bois toute démantibulée. J'étais alors si innocente que je ne pensais
pas faire plus de mal en couchant avec un garçon qu'avec une de nos
servantes, et peut-être n'avait-il pas eu lui-même d'autres idées,
jusqu'à ce que l'occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu'il en
soit, il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement
déshabillés. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y était déjà et
la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir que la saison
commençait à être froide. Mais que l'instinct de la nature est
admirable! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra
contre moi, comme si c'eût été seulement à dessein d'avoir plus chaud.
Je sentis fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu que
je n'avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par ma docilité, il se
hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans
penser que cela tirât à conséquence. Bientôt ses doigts agirent et il me
fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec
surprise, ce que c'était: il me dit que je le saurais si je voulais; et
n'attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur moi. Je me
trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir dont j'ignorais la
cause que je le laissai faire en paix jusqu'à ce qu'il m'arrachât les
hauts cris; mais il n'y avait plus à reculer, le maquignon était trop
bien en selle pour le désarçonner; au contraire, les efforts que je fis
ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes le
plus agréablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile de vous
ennuyer par un plus long récit; c'est assez que vous sachiez que nous
vécûmes ensemble tant que la misère nous sépara et me fit embrasser la
profession.»
Suivant l'ordre de la situation, c'était à Harriett à nous faire son
histoire. Parmi les beautés de son sexe que j'avais vues avant et depuis
elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d'égaler les siennes:
elles n'étaient pas délicates, mais la délicatesse même incarnée, tant
avaient de symétrie ses membres petits, mais exactement proportionnés.
Sa complexion, blonde comme elle l'était, paraissait encore plus blonde
grâce à deux yeux noirs dont l'éclat donnait à son visage plus de
vivacité que n'en comportait sa couleur; un léger coloris animait ses
joues pâles et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur
générale. Ses traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner
un air de douceur que ne démentait pas son caractère, porté à
l'indolence, à la langueur et aux plaisirs de l'amour. Pressée de
parler, Harriett sourit, rougit et commença en ces termes:
«Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, ayant perdu ma mère
peu de temps après ma naissance, confia mon éducation à une de mes
tantes, vieille veuve sans enfants et qui était alors gouvernante ou
ménagère chez mylord N..., à sa campagne de ..., où elle m'éleva avec
toute la tendresse possible.
«Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois lustres
accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient de me prouver leur
amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J'ignorais encore ceux qui
tiennent à l'union des coeurs, quand la nature et la liberté, d'accord
avec le penchant, les voient éclore. Si le tempérament me laissa
méconnaître ses vives impressions jusqu'à ce terme, bientôt il me
dédommagea avec profusion de ce que j'avais ignoré. Heureux moments!
«Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l'amour, je
perdis, plus tôt qu'on ne devait s'y attendre, ce joyau si difficile à
garder, et voici comment: j'étais accoutumée, lorsque ma bonne tante
faisait sa méridienne, de m'aller récréer en travaillant sous un berceau
que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable
pendant les chaleurs de l'été. Une après-midi que, suivant mon habitude,
je m'étais placée sur une couche de roseau, que j'avais fait mettre à ce
dessein dans le cabinet, la tranquillité de l'air, l'ardeur
assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui
m'attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil; un panier sous ma
tête me servait d'oreiller; la jeunesse et le besoin méprisent les
commodités du luxe.
Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais, quand un bruit assez
fort, qui se faisait dans la rivière dont j'ai parlé plus haut, dérangea
mon sommeil et m'éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque
j'aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans
l'onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l'ai su
depuis, le fils d'un gentleman du voisinage, qui m'était inconnu
jusqu'alors.
«Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu
furent la crainte et la surprise; et je vous assure que je me serais
esquivée, si une modestie fatale n'eût retenu mes pas; car je ne pouvais
gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée
par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me
trouvais étant fermée, je n'avais nulle insulte à appréhender. La
curiosité anima cependant à la fin mes regards; je me mis à contempler
par un trou de la cloison le beau garçon qui s'ébattait dans l'onde. La
blancheur de sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant
insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place
couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais
un objet rond et souple, qui m'était inconnu et se jouait en tous sens
au moindre mouvement de l'eau; mais malgré ma modestie je ne pus
détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des
désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la
nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son
germe; et je connus pour la première fois que j'étais fille.
«Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait
maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses jambes et de ses bras, du
modelé le plus parfait qui se pût imaginer; ses cheveux noirs et
flottants se jouaient sur son cou et ses épaules, dont ils rehaussaient
délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de
la chute des reins, s'étendait en double coupole jusqu'à l'endroit où
les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l'eau
ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant.
«Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui agitaient mon
jeune coeur, la vue toujours fixée sur l'aimable baigneur, je le vis se
plonger au fond de l'eau aussi rapidement qu'une pierre. Comme j'avais
souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les
nageurs ont à craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait
occasionné sa chute. Pleine de cette idée et l'âme remplie de l'amour le
plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche,
vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne
voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui
doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur
aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m'éveilla que pour me voir,
non seulement entre les bras de l'objet de mes craintes, mais tellement
prise, qu'il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien
que je n'eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au
secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans
parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et
prête à m'évanouir de nouveau, par l'idée de ce qui venait de m'arriver,
le jeune gentleman voyant l'état pitoyable où il m'avait réduite, se
jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui
pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu'il
serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces
l'avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la
plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait
récompensé mon ardeur à le sauver; quoique à la vérité il ignorât ma
bonne volonté à cet égard.
«Mais avec quelle rapidité l'homme ne passe-t-il point d'un sentiment à
un autre? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes
pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et
qu'il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma
modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la
contemplation du plus beau corps qu'on puisse voir, et ma colère s'était
tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant.
Cependant je ne pus m'empêcher de lui faire des reproches; mais ils
étaient si doux! J'avais tant de soin de lui épargner l'amertume et mes
yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l'amour qu'il ne
put douter longtemps de son pardon; cependant il ne voulut jamais se
lever que je ne lui eus promis d'oublier son forfait; il obtint
facilement sa demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur
mes lèvres et que je n'eus pas la force de lui refuser.
«Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère de mon
désastre. M'ayant trouvée, lorsqu'il ressortait de l'eau, couchée sur le
gazon, il crut que je pouvais m'être endormie là, sans quelque dessein
prémédité. S'étant donc approché de moi et restant en suspens de ce
qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout hasard entre
ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le
cabinet, dont la porte était entr'ouverte. Là, il essaya, selon qu'il me
le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais
sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l'attouchement de
tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont il brûlait, et les
tentations plus qu'humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient
qu'accroître l'animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré
et disposa de moi à sa fantaisie jusqu'à ce que, tirée de mon
assoupissement par la douleur qu'il me causait, je vis moi-même le reste
de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant
dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me
pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les
plus flatteuses et l'espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant
ce temps, mes yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du
forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il
procéda d'une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se
ranimèrent dans mon coeur; une seconde fois, je goûtai pleinement les
délices de cet instant fortuné.
«Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon discours, je
ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que je jouis encore quelque temps
des transports de mon amant, jusqu'à ce que des raisons de famille
l'éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie
publique. J'ai donc fini.»
Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici
les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie:
«Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point la
noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu'à l'amour le plus
tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs
de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d'essai d'un
garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un
ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort
pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu'à ce que
ma mère, qui s'était retirée à Londres, s'y mariât à un pâtissier et me
fît venir comme l'enfant d'un premier époux qu'elle disait avoir perdu
quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la
maison et n'eus pas atteint l'âge de six ans que je perdis ce père
adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa
façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de
s'embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s'étant
engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma
mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu'elle avait fait,
tant elle avait soin de m'éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu.
Mais je crois qu'il est aussi impossible de changer les passions de son
coeur que les traits de son visage.
«Quant à moi, l'attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur mes
sens qu'il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature.
Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J'avais à
peine douze ans que cette partie dont elle s'étudiait tant à me faire
ignorer l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture
merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la
pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait pris sa
croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et
les chatouillements que je sentais souvent m'avaient fait assez
comprendre que c'était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me
faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me
faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l'objet de
mes voeux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y goûter, du moins en
idées, les délices après lesquelles je soupirais.
«Mais toutes ces méditations ne faisaient qu'accroître mon tourment et
augmenter le feu qui me consumait. C'était bien pis encore lorsque,
cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais
de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me
jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu'à
ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux
consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs,
par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me
laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup
gagné lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait à mon
souhait, je m'en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de
douleur, car je me déflorais autant qu'il était en mon pouvoir, et j'y
allais de si bon coeur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit,
dans une véritable pâmoison amoureuse.
«Mais l'homme, comme je l'avais bien conçu, possédait seul ce qui
pouvait me guérir de cette maladie; cependant, gardée à vue de la
manière que je l'étais, comment tromper la vigilance de ma mère et
comment me procurer le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter
une volupté délicieuse et inconnue jusqu'alors à mes sens?
«A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais désiré si
longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec
une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d'aller à
Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal
de tête que je n'avais pas; ce qui fit que ma mère me confia à une
vieille servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans la
maison.
«Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que j'allais me
reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n'étant pas
dressé, et que, n'ayant besoin que d'un peu de repos pour me remettre,
je la priais de ne point venir m'interrompre. Lorsque je fus dans la
chambre, je me délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me
livrai de nouveau à mes vieilles et insipides coutumes; la force de mon
tempérament m'excitant, je cherchai partout des secours que je ne
pouvais trouver; j'aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu'ils
représentaient si mal la seule chose qui pût me satisfaire, jusqu'à ce
que, assoupie par mes agitations, je m'endormis légèrement pour jouir
d'un rêve qui, sans doute, devait m'avoir fait prendre les positions les
plus séduisantes.
«A mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d'un jeune
homme qui se tenait à genoux devant mon lit et qui me demandait pardon
de sa hardiesse. Il me dit qu'il était le fils de la dame qui occupait
la chambre; qu'il était monté sans avoir été aperçu par la servante, et
que, m'ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été de
retourner sur ses pas, mais qu'il avait été retenu par un pouvoir
irrésistible.
«Que vous dirai-je? Les émotions, la surprise et la crainte furent
d'abord chassées par les idées du plaisir que j'attendais de cette
aventure. Il me sembla qu'un ange était descendu du ciel à dessein; car
il était jeune et bien tourné, ce qui était plus que je n'en demandais;
l'homme était ce que mon coeur désirait de connaître. Je crus ne devoir
ménager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l'encourager à
répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui dire que sa mère
ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa
part; mais je vis bientôt que je n'avais pas besoin de l'encourager et
qu'il n'était pas si novice que je le croyais, car il me dit que si
j'avais connu ses dispositions, j'aurais eu plus à espérer de sa
violence qu'à craindre de son respect.
«Voyant que les baisers qu'il imprimait sur ma main n'étaient pas
dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur mes lèvres brûlantes, il
me remplit d'un feu si vif que je tombai doucement à la renverse et lui
avec moi. Les moments étaient trop précieux pour les perdre en vaines
simagrées; mon jeune garçon procéda d'abord à l'affaire principale,
pendant qu'étendue sur mon lit je désirais l'instant de l'attaque, avec
une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes jupes et ma chemise.
Cependant, mes désirs augmentant à mesure que je voyais les obstacles
s'évanouir, je n'écoutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la
timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance; une
rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la honte, je ne
connaissais que l'impatience de voir combler mes désirs.
«Jusqu'alors je m'étais servie de tous les moyens qui m'avaient paru
propres à soulager mes tourments; mais quelle différence de ces
attouchements à mon insipide manuélisation!
«Enfin, après s'être amusé quelque temps avec ma petite fente, qui
palpitait d'impatience, il déboutonne son gilet et son haut-de-chausse,
et montre à mes regards avides l'objet de tous mes soupirs, de tous mes
rêves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec délices... mais
bientôt je l'accueillis avec ravissement.
«Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que j'allais goûter,
de sorte que, craignant que la douleur n'empêchât le plaisir, je joignis
mes secousses à celles de mon athlète. A peine poussai-je quelques
tendres plaintes.
«Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis je restai
quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.
«C'est ainsi que je vis s'accomplir mes plus violents désirs et que je
perdis cette babiole dont la garde est semée de tant d'épines; un
accident heureux et inopiné me procura cette occasion, car ce jeune
gentleman arrivait à l'instant du collège et venait familièrement dans
la chambre de sa mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été
souvent autrefois, quoique je ne l'eusse jamais vu et que nous ne nous
connussions que d'ouï-dire.
«Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs autres, que
j'eus le plaisir de le voir, m'épargnèrent le désagrément d'être
surprise dans mes fréquents exercices. Mais la force d'un tempérament
que je ne pouvais réprimer, et qui me rendait les plaisirs de la
jouissance préférables à ceux d'exister, m'ayant souvent trahie par des
indiscrétions fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité
d'être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma perte, si
la fortune ne m'eût fait rencontré ce tranquille et agréable refuge.»
A peine Louisa avait-elle cessé de parler qu'on nous avertit que la
compagnie était réunie et nous attendait.
Là-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire
d'encouragement, me conduisit en haut précédée de Louisa qui nous
éclairait avec deux bougies, une dans chaque main.
Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un jeune gentleman,
extrêmement bien mis et d'une jolie figure: c'était lui qui devait le
premier m'initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup
de courtoisie et, me prenant par la main, m'introduisit dans le salon,
dont le parquet était couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier
voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure la plus
raffinée; de nombreuses lumières l'emplissaient d'une clarté à peine
inférieure, mais peut-être plus favorable au plaisir que celle du grand
jour.
A mon entrée dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un murmure
d'approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait
maintenant de quatre gentlemen, y compris mon _particulier_ (c'était le
terme usité dans la maison pour désigner le galant temporaire de telle
ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple déshabillé, la
maîtresse de l'académie et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des
baisers tout à la ronde; mais je n'avais pas de peine à sentir, dans la
chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes.
Émue et confuse comme je l'étais à me voir entourée, caressée et
courtisée par tant d'étrangers, je ne pus sur-le-champ m'approprier cet
air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait
leurs caresses.
Ils m'assurèrent que j'étais parfaitement de leur goût, si ce n'est que
j'avais un défaut, facile d'ailleurs à corriger: ma modestie. Cela
pouvait passer pour un attrait de plus, si l'on avait besoin de ce
piment; mais pour eux, c'était une impertinente mixture qui empoisonnait
la coupe du plaisir. En conséquence, ils considéraient la pudeur comme
leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils la
rencontraient. Ce prologue n'était pas indigne des débats qui suivirent.
Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande, on
servit un élégant souper; mon galant du jour s'assit à côté de moi, et
les autres couples se placèrent sans ordre ni cérémonie. La bonne chère
et les vins généreux ayant bientôt banni toute réserve, la conversation
devint aussi libre qu'on pouvait le désirer, sans tomber toutefois dans
la grossièreté: ces professeurs de plaisir étaient trop avisés pour en
compromettre l'impression et la laisser évaporer avec des mots, avant
d'en venir à l'action. Des baisers toutefois, étaient pris de temps en
temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrière, il
n'était pas scrupuleusement respecté; les mains des hommes se mettaient
à l'oeuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les provocations des
deux côtés en vinrent à ce point que mon _particulier_ ayant proposé de
commencer les _danses villageoises_, l'assentiment fut immédiat et
unanime: il présumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient
bien au ton. C'était le signal de se préparer: sur quoi la complaisante
Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître; n'étant
plus apte au service personnel et satisfaite d'avoir réglé l'ordre de
bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre à
discrétion.
Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de la salle sur
l'un des côtés et l'on mit à sa place un sopha. Mon _particulier_, à qui
j'en demandai le motif, m'expliqua que, «cette soirée étant spécialement
donnée en mon honneur, les associés se proposaient à la fois de
satisfaire leur goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin
de leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et de
modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté; bien qu'à l'occasion
ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément à leurs principes,
ils ne voulaient pas se poser systématiquement en missionnaires: et il
leur suffisait d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les
jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui
montraient du goût pour cette instruction. Mais comme une telle
ouverture pouvait être violente, trop choquante pour une jeune novice,
les anciens devaient donner l'exemple, et il espérait que je le suivrais
volontiers, puisque c'était à lui que j'étais dévolue pour la première
expérience. Toutefois, j'étais parfaitement libre de refuser: c'était,
dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de
toute violence et de toute contrainte».
Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence mon
acquiescement. J'étais embarquée désormais et parfaitement décidée à
suivre la compagnie dans n'importe quelle aventure:
Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des gardes à
cheval et cette perle des beautés olivâtres, la voluptueuse Louisa.
Notre cavalier la poussa sur le sopha, où il la fit tomber à la renverse
et s'y étendit avec un air de vigueur qui annonçait une amoureuse
impatience. Louisa s'était placée le plus avantageusement possible; sa
tête, mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de son
amant et notre présence paraissait être le moindre de ses soucis. Ses
jupes et sa chemise levées nous découvrirent les jambes les mieux
tournées qu'on pût voir et nous pouvions contempler à notre aise
l'avenue la plus engageante bordée et surmontée d'une agréable toison
qui se séparait sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits
de dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de puissance et
prête à combattre; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette
agréable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reçut en
véritable héroïne. Il est vrai que jamais fille n'eut comme elle une
constitution plus heureuse pour l'amour et une vérité plus grande dans
l'expression de ce qu'elle ressentait. Nous remarquâmes alors le feu du
plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut aiguillonnée par
l'instrument plénipotentiaire. Enfin, les irritations redoublèrent avec
tant d'effervescence qu'elle perdit toute autre connaissance que celle
de la jouissance qu'elle éprouvait. Alors elle s'agita avec une fureur
si étrange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire, entremêlant
des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements et aux baisers de
tourterelles, aux pénétrantes et inoffensives morsures qu'elle
échangeait avec son amant, dans une frénésie de délices. Enfin, ils
arrivèrent l'un et l'autre à la période délectable. Louisa, tremblante
et hors d'haleine, criait par mots entrecoupés:
«Ah! monsieur, mon cher monsieur..., je vous... je vous prie... ne
m'épar... gnez... ne m'épargnez pas... ah!... ah!...»
Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce monologue et
l'ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt sans doute qu'elle
n'aurait voulu.
Lorsqu'il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi, me donna un
baiser et me tira près de la table, où l'on me fit boire un verre de
vin, accompagné d'un toast honnêtement facétieux de l'invention de
Louisa.
Cependant, le second couple s'apprêtait à entrer en lice; c'étaient un
jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil écuyer vint m'en
avertir et me conduisit vers le lieu de la scène.
Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant lorsqu'elle me
vit, elle semblait vouloir se justifier de l'action qu'elle allait
commettre et qu'elle ne pouvait éviter.
Son amant (car il l'était véritablement) la mit sur le pied du sopha et,
passant ses bras autour de son cou, préluda par lui donner des baisers
savoureusement appliqués sur ses belles lèvres, jusqu'à ce qu'il la fît
tomber doucement sur un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha
sur elle. Mais, comme s'il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et
lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion
amoureuse! Quel fin et inimitable modelé! petits, ronds, fermes et d'une
éclatante blancheur, le grain de la peau si doux, si agréable au toucher
et leurs tétins, qui les couronnaient, de véritables boutons de rose!
Après avoir régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres
de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux jumeaux, il se
mit en devoir de descendre plus bas.
Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus belle parade
que l'indulgente nature ait accordée à notre sexe. Toute la compagnie
qui, moi seule exceptée, avait eu souvent le spectacle de ces charmes,
ne put s'empêcher d'applaudir à la ravissante symétrie de cette partie
de l'aimable Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables
étaient dignes de jouir d'une éternelle nouveauté. Ses jambes étaient si
délicieusement façonnées qu'avec un peu plus ou un peu moins de chair,
elles eussent dévié de ce point de perfection qu'on leur voyait. Et le
gentil sillon central était chez cette fille en égale symétrie de
délicatesse et de miniature avec le reste de son corps. Non, la nature
ne pouvait rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage
épais répandait sur ce point du paysage un air de fini que les mots
seraient impuissants à rendre et la pensée même à se figurer.
Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces beautés,
s'adressa enfin au maître de ces ébats et nous le montra qui par sa
taille méritait le titre de héros aux yeux d'une femme. Il se plaça et
nous aperçûmes toutes les gradations du plaisir; les yeux humides et
perlés de la belle Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur
auquel elle était près d'atteindre. Elle resta quelque temps immobile,
jusqu'à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant vers le point
central, elle ne pût retenir davantage ses transports; ses mouvements,
d'accord avec ceux de son vainqueur, ne faisaient que s'accroître; les
clignotements de leurs yeux, l'ouverture involontaire de leurs bouches
et la molle extension de tous les membres firent enfin connaître à
l'assemblée contemplative l'extase suprême.
L'aimable couple garda dans le silence cette dernière situation, jusqu'à
ce qu'enfin un baiser langoureux donné et repris marqua le triomphe et
la joie du héros qui venait de vaincre.
Dès qu'Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai à son
côté, lui soulevant la tête, ce qu'elle refusa en reposant son visage
sur mon sein, pour cacher la honte que lui donnait la scène passée,
jusqu'à ce qu'elle eût repris peu à peu sa hardiesse et qu'elle se fût
restaurée par un verre de vin, que mon galant lui présenta pendant que
le sien rajustait ses affaires.
Cependant le partenaire d'Émily l'avait invitée à prendre part à la
danse; la toute blonde et accommodante créature se leva aussitôt. Si une
complexion à faire honte aux lis et aux roses, des traits d'une extrême
finesse et cette fleur de santé qui donne tant de charme aux
villageoises pouvaient la faire passer pour une beauté, elle l'était
assurément et l'une des plus éclatantes parmi les blondes.
Son galant s'occupa d'abord, tandis qu'elle était debout, de dégager ses
seins et de leur rendre la liberté, ce qui n'était pas difficile, car
ils n'étaient retenus que par le corsage. A peine se montrèrent-ils que
la salle nous parut éclairée d'une nouvelle lumière, tant leur blancheur
avait d'éclat. Leur rondeur était si parfaite, si bien remplie qu'on eût
dit de la chair solidifiée en marbre; ils en avaient le poli et le
lustré, mais le marbre le plus blanc n'eût pas égalé les teintes vives
et claires de leur peau, nuancée dans sa blancheur de veines bleuâtres.
Comment se défendre de séductions aussi pressantes? Il toucha légèrement
ces deux globes, et la peau brillante et lisse éluda sa main qui glissa
sur la surface; il les comprima, et la chair élastique qui les
remplissait, ainsi creusée de force, rebondit sous sa main, effaçant
aussitôt la trace de la pression. Telle était, du reste, la consistance
de tout son corps, dans ces parties principalement où la plénitude de la
chair constitue cette belle fermeté qui est si attrayante au toucher.
Après quelque temps employé à ces caresses, il lui releva la jupe et la
chemise, qu'il enroula sur la ceinture, de sorte qu'ainsi troussée elle
était nue de toute part. Son charmant visage se couvrit alors de
rougeur, et ses yeux, baissés vers le sol, semblaient demander grâce
quand elle avait, au contraire, tant de raisons de s'enorgueillir de
tous les trésors de jeunesse et de beauté qu'elle étalait si
victorieusement. Ses jambes étaient bien faites, et ses cuisses, qu'elle
tenait serrées, si blanches, si rondes, si substantielles et si riches
en chair, que rien n'était plus capable de provoquer l'attouchement.
Aussi ne s'en priva-t-il point. Ensuite, écartant doucement sa main, qui
dans le premier mouvement d'une modestie naturelle s'était portée là, il
nous fit entrevoir ce mignon défilé qui descendait et se perdait entre
ses cuisses. Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c'était
au-dessus la luxuriante crépine de boucles d'un brun clair, dont la
teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs et s'en trouvait
elle-même rehaussée. Il la conduisit au pied du sopha, et là, approchant
un oreiller, il lui inclina doucement la tête qu'elle y appuya sur ses
mains croisées, si bien que, le corps en saillie, elle présentait une
pleine vue d'arrière de sa personne nue jusqu'à la ceinture. Son
postérieur charnu, lisse et proéminent formait une double et luxuriante
nappe de neige animée qui remplissait glorieusement l'oeil et suivant la
pente de ses blanches collines, dans l'étroite vallée qui les séparait,
s'arrêtait et s'absorbait dans la cavité inférieure; celle-ci, qui
terminait ce délicieux tableau, s'entr'ouvrait légèrement, grâce à la
posture penchée, de sorte que l'agréable vermillon de l'intérieur se
laissait apercevoir et, rapproché du blanc qui éclatait tout autour,
donnait en quelque sorte l'idée d'un oeillet rose découpé dans un satin
blanc et lustré.
Le galant, qui était un gentleman d'environ trente ans et quelque peu
affecté d'un embonpoint qui n'avait rien de désagréable, choisit cette
situation pour exécuter son projet. Il la plaça donc à son gré, et
l'encourageant par des baisers et des caresses, il choisit une direction
convenable, et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en
jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu'elle le sentit chez elle,
levant la tête et tournant un peu le cou, elle nous fit voir ses belles
joues, teintes d'un écarlate foncé, et sa bouche, exprimant le sourire
du bonheur, sur laquelle il appliqua un baiser de feu. Se retournant
alors, elle s'enfonça de nouveau dans son coussin, et resta dans une
situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le désirer.
Puis ils se laissèrent aller sur la couche, et ils y restèrent encore
quelque temps, et dans la plus pure extase de la volupté.
Aussitôt qu'Émily fut libre, nous l'entourâmes pour la féliciter sur sa
victoire; car il est à remarquer que, quoique toute modestie fût bannie
de notre société, l'on y observait néanmoins les bonnes manières et la
politesse; il n'était pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de
faire aucuns reproches désobligeants sur la condescendance des filles
pour les caprices des hommes, lesquels ignorent souvent le tort qu'ils
se font en ne respectant pas assez les personnes qui cherchent à leur
plaire.
La compagnie s'approcha ensuite de moi, et mon tour étant venu de me
soumettre à la discrétion de mon amant et à celle de l'assemblée, le
premier m'aborda et me dit, en me saluant avec tendresse, qu'il espérait
que je voudrais bien favoriser ses voeux; mais que si les exemples que
je venais de voir n'avaient pas encore disposé mon coeur en sa faveur,
il aimerait mieux se priver de ma possession que d'être en aucune façon
l'instrument de mon chagrin.
Je lui répondis sans hésiter ou sans faire la moindre grimace que si
même je n'avais pas contracté un engagement formel avec lui, l'exemple
d'aussi aimables compagnes suffirait pour me déterminer; que la seule
chose que je craignais était le désavantage que j'aurais après la vue
des beautés que j'avais admirées, et qu'il pouvait compter que je le
pensais comme je venais de le dire.
La franchise de ma réponse plut beaucoup et mon galant reçut les
compliments de félicitations de toute la compagnie.
Mme Cole n'aurait pu me choisir un cavalier plus estimable que le jeune
gentleman qu'elle m'avait procuré; car indépendamment de sa naissance et
de ses grands biens, il était d'une figure des plus agréables et de la
taille la mieux prise; enfin il était ce que les femmes nomment un fort
joli garçon.
Il me mena vers l'autel où devait se consommer notre mariage de
conscience et, comme je n'avais qu'un petit négligé blanc, je fus
bientôt mise en jupon et en chemise qui, d'accord aux voeux de toute la
compagnie, me furent encore ôtés par mon amant; il défit de même ma
coiffure et dénoua mes cheveux, que j'avais, sans vanité, fort beaux.
Je restai donc devant mes juges; dans l'état de pure nature et je dois
sans doute leur avoir offert un spectacle assez agréable, n'ayant alors
qu'environ dix-huit ans. Mes seins, ce qui dans l'état de nudité est une
chose essentielle, n'avaient alors rien de plus qu'une gracieuse
plénitude, ils conservaient une fermeté, une indépendance du corset ou
de tout autre support qui incitait à les palper. J'étais d'une taille
grande et déliée, sans être dépourvue d'une chair nécessaire. Je n'avais
point abandonné tellement la pudeur naturelle, que je ne souffrisse une
horrible confusion de me voir dans cet état; mais la bande joyeuse
m'entoura et, me comblant de mille politesses et de témoignages
d'admiration, ne me donna pas le temps d'y réfléchir beaucoup; j'étais
trop orgueilleuse, d'ailleurs, d'avoir été honorée de l'approbation des
connaisseurs.
Après que mon galant eut satisfait sa curiosité et celle de la
compagnie, en me plaçant de mille manières, la petitesse du point
capital me faisant passer pour une vierge, mes précédentes aventures
n'avaient fait là qu'une brèche insignifiante. Les traces d'une trop
grande distension étaient vite disparues à mon âge et puis la nature
m'avait faite étroite. Mon antagoniste, animé d'une noble fureur, défit
tout à coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant au
grand jour mon ennemi. Il était d'une grandeur médiocre, préférable à
cette taille gigantesque qui dénote ordinairement une défaillance
prématurée. Collé contre mon sein, il fit entrer son idole dans la
niche. Alors, fixé sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et
nous fîmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M'y ayant
déposée, il commença à moudre du blé et nous atteignîmes bientôt la
période délicieuse, mais comme mon feu n'était éteint qu'à demi, je
tâchai de recommencer; mon antagoniste me seconda si bien que nous nous
plongeâmes dans une mer de délices. Me rappelant alors les scènes dont
j'avais été spectatrice et celle que je représentais moi-même en ce
moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus prête à le
désarçonner par les mouvements violents que je me donnai. Après être
resté quelque temps dans une langueur délectable, jusqu'à ce que la
force du plaisir fût un peu modérée, mon amant se dégagea doucement, non
sans m'avoir témoigné auparavant sa satisfaction par mille baisers et
mille protestations d'un amour éternel.
La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gardé un profond
silence, m'aida à remettre mes habits et me complimenta de l'hommage que
mes charmes avaient reçu, comme elle le disait, par la double décharge
que j'avais subie dans une seule conjonction. Mon galant me témoigna
tout son contentement et les filles me félicitèrent d'avoir été initiée
dans les tendres mystères de leur société.
C'était une loi inviolable, dans cette société, de s'en tenir chacun à
la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût du consentement des
parties, afin d'éviter le dégoût que ce changement pouvait causer.
Il était nécessaire de se rafraîchir; on prit une collation de biscuits
et de vin, de thé, de chocolat; ensuite la compagnie se sépara à une
heure après minuit et descendit deux à deux. Mme Cole avait fait
préparer pour mon galant et pour moi un lit de campagne, où nous
passâmes la nuit dans des plaisirs répétés de mille manières
différentes. Le matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et
comme je m'habillais, je trouvai dans une de mes poches une bonne bourse
de guinées, que j'étais occupée à compter quand Mme Cole entra. Je lui
fis part de cette aubaine et lui offris de la partager entre nous; mais
elle me pressa de garder le tout, m'assurant que ce gentleman l'avait
payée fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes de la
veille et me fit connaître qu'elle avait tout vu par une cloison, faite
exprès, qu'elle me montra.
A peine Mme Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des filles entra et
renouvela ses caresses à mon égard; j'observai avec plaisir que les
fatigues de la nuit précédente n'avaient en aucune façon altéré la
fraîcheur de leur teint; ce qui venait, à ce qu'elles me dirent, des
soins et des conseils que notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles
descendirent dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à me
dorloter jusqu'à l'heure du dîner.
Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit résoudre à me
mettre quelques moments sur mon lit. M'étant couchée avec mes habits et
ayant goûté environ une heure les douceurs du sommeil, mon galant vint,
et me voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le
derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis levant mes
vêtements, il mit au jour l'arrière-avenue de l'agréable recoin des
délices. Il m'investit ainsi derrière et je sentis sa chaleur naturelle,
qui m'éveilla en sursaut; mais ayant vu qui c'était, je voulus me
tourner vers lui, lorsqu'il me pria de garder la posture que je tenais.
Après que j'eus resté quelque temps dans cette position, je commençai à
m'impatienter et à me démener, à quoi mon ami m'aida de si bon coeur que
nous finîmes bientôt.
Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu'à ce que des
intérêts de famille et une riche héritière qu'il épousa, en Irlande,
l'obligèrent à me quitter. Nous avions vécu à peu près quatre mois
ensemble, pendant lesquels notre petit conclave s'était insensiblement
séparé. Néanmoins Mme Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques
que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son négoce. Pour me
consoler de mon veuvage, Mme Cole imagina de me faire passer pour
vierge; mais je fus destinée, comme il le semble, à être ma propre
pourvoyeuse sur ce point.
J'avais passé un mois dans l'inaction, aimée de mes compagnes et chérie
de leurs galants, dont j'éludais toujours les poursuites (je dois dire
ici que ceci ne s'applique pas au baronnet qui était bientôt parti
emmenant Harriett), lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir,
chez une fruitière dans Covent-Garden, j'eus l'aventure suivante.
Tandis que je choisissais quelques fruits dont j'avais besoin, je
remarquai que j'étais suivie par un jeune gentleman habillé très
richement, mais qui, au reste, n'avait rien de remarquable, étant d'une
figure fort exténuée et fort pâle de visage. Après m'avoir contemplée
quelque temps, il s'approcha du panier où j'étais et fit semblant de
marchander quelques fruits. Comme j'avais un air modeste et que je
gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner la condition
dont j'étais. Il me parla enfin, ce qui jeta un rouge apparent de pudeur
sur mes joues, et je répondis si sottement à ses demandes qu'il lui fut
plus que jamais impossible de juger de la vérité; ce qui fait bien voir
qu'il y a une sorte de prévention dans l'homme, qui, lorsqu'il ne juge
que par les premières idées, le mène souvent d'erreur en erreur, sans
que sa grande sagesse s'en aperçoive. Parmi les questions qu'il me fit,
il me demanda si j'étais mariée. Je répondis que j'étais trop jeune pour
y penser encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner que
dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je lui dis que j'avais
été à Preston, dans une boutique de modes, et que présentement
j'exerçais le même métier à Londres. Après qu'il eut satisfait avec
adresse, comme il le pensait, à sa curiosité et qu'il eut appris mon nom
et ma demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu'il put trouver
et partit fort content, sans doute, de cette heureuse rencontre.
Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à Mme Cole de l'aventure
que j'avais eue; d'où elle conclut sagement que s'il ne venait point me
trouver il n'y avait aucun mal; mais que s'il passait chez elle, il
faudrait examiner si l'oiseau valait bien les filets.
Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reçu par
Mme Cole, qui s'aperçut bientôt que j'avais fait une trop vive
impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi,
j'affectais de tenir la tête baissée et semblais redouter sa vue. Après
qu'il eut donné son adresse à Mme Cole et payé fort libéralement ce
qu'il venait d'acheter, il retourna dans son carrosse.
J'appris bientôt que ce gentleman n'était autre chose que Mr. Norbert,
d'une fortune considérable, mais d'une constitution très faible, et
lequel, après avoir épuisé toutes les débauches possibles, s'était mis à
courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prémisses qu'un tel
caractère était une juste proie pour elle; que ce serait un péché de
n'en point tirer la quintessence, et qu'une fille comme moi n'était que
trop bonne pour lui.
Elle fut donc chez lui à l'heure indiquée. C'était un hôtel du quartier
de la Cour de justice. Après avoir admiré l'ameublement riche et
luxurieux de ses appartements et s'être plainte de l'ingratitude de son
métier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi.
Alors, s'armant de toutes les apparences d'une vertu rigide, louant
surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner
l'espérance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas,
disait-elle, tirer à conséquence.
Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne le dégoûtassent,
ou que quelque accident imprévu ne fît éventer notre mèche, elle fit
semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manières,
mais surtout par la somme considérable que cela lui vaudrait.
Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations des
difficultés nécessaires pour l'enflammer davantage, elle acquiesça enfin
à sa demande, à condition qu'elle ne parût entrer pour rien dans
l'affaire qu'on tramait contre moi. Mr. Norbert était naturellement
assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville,
mais sa passion, qui l'aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant au
point désiré, Mme Cole lui demanda trois cents guinées pour ma part et
cent pour récompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu'elle
avait dû vaincre avec bien de la répugnance. Cette somme devait être
comptée claire et nette à la réception qu'il ferait de ma personne, qui
lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques
moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous
parlâmes chez la fruitière, du moins l'assurait-il. Je dois dire qu'il
est singulier combien peu j'avais eu à forcer mon air de modestie
naturelle pour avoir l'air d'une véritable vierge.
Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement conclus et
ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta plus qu'à livrer ma
personne à sa disposition. Mais Mme Cole fit difficulté de me laisser
sortir de la maison et prétendit que la scène se passât chez nous,
quoiqu'elle n'aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le
disait, que ses gens en sussent quelque chose--sa bonne renommée serait
perdue pour jamais et sa maison diffamée.
La nuit fixée, avec tout le respect dû à l'impatience de notre héros,
Mme Cole ne négligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec
honneur de ce pas, et que ma prétendue virginité ne tombât point à faux.
La nature m'avait formé cette partie si étroite que je pouvais me passer
de tous ces remèdes vulgaires, dont l'imposture se découvre si aisément
par un bain chaud; et notre abbesse m'avait encore fourni pour le besoin
un spécifique qu'elle avait toujours trouvé infaillible.
Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma chambre à onze heures
de la nuit, avec tout le secret et tout le mystère nécessaires. J'étais
couchée sur le lit de Mme Cole, dans un déshabillé moderne, et avec
toute la crainte que mon rôle devait m'inspirer; ce qui me remplit d'une
confusion si grande qu'elle n'aida pas peu à tromper mon galant. Je dis
galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l'homme dont
la faiblesse fait souvent notre gloire.
Aussitôt que Mme Cole, après les singeries que cette scène demandait,
eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à la réquisition de Mr.
Norbert, il vint sautiller vers le lit, où je m'étais cachée sous les
draps et où je me défendis quelque temps avant qu'il pût parvenir à me
donner un baiser, tant il est vrai qu'une fausse vertu est plus capable
de résistance qu'une modestie réelle; mais ce fut pis lorsqu'il voulut
venir à mes seins; car j'employai pieds et poings pour le repousser; si
bien que, fatigué du combat, il défit ses habits et se mit à mes côtés.
Au premier coup d'oeil que je jetai sur sa personne, je m'aperçus
bientôt qu'il n'était point de la figure ni de la vigueur que l'assaut
d'un pucelage exige.
Quoiqu'il eût à peine trente ans, il étalait cependant déjà sa précoce
vieillesse et se voyait réduit à des stimulants que la nature secondait
très peu. Son corps était usé par les excès répétés du plaisir charnel,
excès qui avaient imprimé sur son front les marques du temps et qui ne
lui laissaient au printemps de l'âge que le feu et l'imagination de la
jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait vers une mort
prématurée.
Lorsqu'il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai exposée à
sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l'antre secret des voluptés,
il la déchira du haut en bas, mais en usa du reste avec toute la
tendresse et tous les égards possibles, tandis que de mon côté je ne lui
montrai que de la crainte et de la retenue, affectant toute
l'appréhension et tout l'étonnement qu'on peut supposer à une fille
parfaitement innocente et qui se trouve pour la première fois au lit
avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de mes seins qu'il
trouva aussi polis et aussi fermes qu'il pouvait le désirer, mais
lorsqu'il se jeta sur moi et qu'il voulut me sonder avec son doigt, je
me plaignis de sa façon d'agir:
«J'étais perdue.--J'avais ignoré ce que j'avais fait.--Je me lèverais,
je crierais au secours.»
Au même moment, je serrai tellement les jambes qu'il lui fut impossible
de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages et maîtresse de sa passion
comme de la mienne, je le menai par gradations où je voulus. Voyant
enfin qu'il ne pouvait vaincre ma résistance, il commença par
m'argumenter, à quoi je répondis avec un ton de modestie «que j'avais
peur qu'il ne me tuât,--que je ne voulais pas cela, que de mes jours je
n'avais été traitée de la sorte,--que je m'étonnais de ce qu'il ne
rougissait pas pour lui et pour moi».
C'est ainsi que je l'amusai quelques moments, mais peu à peu je séparai
enfin mes jambes. Cependant, comme il se fatiguait vainement pour faire
entrer, je donnai un coup de reins et je jetai en même temps un cri,
disant qu'il m'avait percée jusqu'au coeur, si bien qu'il se trouva
désarçonné par le contre-coup qu'il avait reçu de ma douleur simulée et
avant d'être entré. Touché du mal qu'il crut m'avoir fait, il tâcha de
me calmer par de bonnes paroles et me pria d'avoir patience. Étant donc
remonté en selle, il recommença ses manoeuvres, mais il n'eut pas plus
tôt touché l'orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.
«--Il me blessait,--il me tuait,--j'en devais mourir.»