d'oreillers sous mes reins pour donner plus d'élévation au but où il
voulait frapper. Ensuite, il marque du doigt sa visée, et s'élançant
tout à coup avec furie, sa prodigieuse raideur brise l'union de cette
tendre partie et pénètre justement à l'entrée. Alors, s'apercevant du
petit progrès, il force le détroit, ce qui me causa une douleur si
cuisante que j'aurais crié au meurtre si je n'avais appréhendé de le
fâcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre mes dents, je
les mordais pour faire diversion au mal que je souffrais. A la fin, les
barrières délicates ayant cédé à de violents efforts, il pénétra plus
avant. Le cruel, en cet instant, ne se possédant plus, se précipite avec
ivresse; il déchire, il brise tout ce qu'il rencontre et, couvert et
fumant de sang virginal, il parvient au bout de sa carrière... J'avoue
qu'alors la force me manqua: je criai comme si l'on m'eût égorgée et
perdis entièrement connaissance.
Quelques moments après, quand j'eus repris mes sens, je me trouvai au
lit toute nue entre les bras de mon adorable meurtrier. Je le regardai
languissamment et lui demandai, par manière de reproche, si c'était là
la récompense de mon amour. Charles, à qui j'étais devenue plus chère
par le triomphe qu'il venait de remporter, me dit des choses si
touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui appartenais
effaça, dans la minute, jusqu'au moindre souvenir de mes souffrances.
L'accablement où je me trouvais ne me permettant pas de me lever, nous
dînâmes au lit. Néanmoins, une aile de poulet, que je mangeai d'assez
bon appétit, et deux ou trois verres de vin me remirent en état de
supporter une nouvelle épreuve. Mon ami ne tarda pas à s'en apercevoir,
par les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai à ses
embrassements. Mon bel adolescent étant collé à moi dans tous les plis
et replis où nos corps pouvaient s'enlacer, incapable de refréner la
fureur de ses nouveaux désirs, lâche la bride de son coursier et
couvrant ma bouche de baisers humides et brûlants, il me livra un nouvel
assaut; poussant, perçant, déchirant, il se fraye sa route à travers ces
tendres défilés déjà ravagés, non sans me faire encore beaucoup
souffrir; mais j'étouffai mes cris et supportai l'opération en véritable
héroïne. Cependant, quelques soupirs languissants qui lui échappèrent,
ses joues d'un rouge plus foncé, ses yeux convulsés comme dans
l'ivresse, un doux frisson qui le prit, m'annoncèrent qu'il touchait au
souverain plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m'empêchait de
partager.
Ce ne fut qu'un peu plus tard que je ressentis pleinement le bonheur
d'amour qui me fit passer de l'excès des douleurs au comble de la
félicité. Je commençai alors à partager ces plaisirs suprêmes, à goûter
ces transports délicieux, ces sensations trop vives et trop ardentes
pour qu'on puisse y résister longtemps. Heureusement la nature a pourvu,
par ces dissolutions momentanées, à ce délire et à ce tremblement
universel qui précèdent et accompagnent le plaisir et l'épanchement de
la liqueur divine.
C'est dans de pareils passe-temps que nous gagnâmes l'heure du souper.
Nous mangeâmes à proportion du fatigant exercice que nous avions fait.
Pour moi, j'étais si transportée de joie, en comparant mon bonheur
actuel avec l'insipide genre de vie que j'avais mené ci-devant, que je
n'aurais pas cru l'avoir acheté trop cher quand sa durée n'eût été que
d'un moment. La jouissance présente était tout ce qui remplissait ma
petite cervelle. Enfin la nature, qui avait besoin de réparation, nous
ayant invités au repos, nous nous endormîmes. Mon sommeil fut d'autant
plus délectable que je le passai dans les bras de mon amant.
Quoique je ne m'éveillasse le lendemain que fort tard, Charles dormait
encore profondément. Je me levai le plus doucement que je pus et me
rajustai de mon mieux. Ma toilette achevée, je m'assis au bord du lit
pour me repaître du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa
chemise roulée jusqu'au cou; mes deux yeux n'étaient de trop pour jouir
pleinement d'une vue si ravissante. Oh! pourrai-je vous peindre sa
figure, telle que je la revois en ce moment, présente encore à mon
imagination enchantée! Le type parfait de la beauté masculine en pleine
évidence! Imaginez-vous un visage sans défaut, brillant de toute
l'efflorescence, de toute la verdoyante fraîcheur d'un âge où la beauté
n'a pas de sexe: à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure
commençait-il à faire distinguer le sien.
L'interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis) semblait
exhaler un air plus pur que celui qu'il respirait: ah! quelle violence
ne dus-je pas me faire pour m'abstenir d'un baiser si tentant!
Son cou exquisement modelé, qu'ornait par derrière et sur les côtés une
chevelure flottante en boucles naturelles, attachait sa tête à un corps
de la forme la plus parfaite et de la plus vigoureuse contexture; toute
la force de la virilité s'y trouvait cachée, adoucie en apparence par la
délicatesse de sa complexion, le velouté de sa peau et l'embonpoint de
sa chair.
La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, déployée dans de
viriles proportions, présentait, au sommet vermillonné de chaque
mamelon, l'idée d'une rose prête à fleurir.
La chemise ne m'empêchait pas non plus d'observer cette symétrie de ses
membres, cette régularité de sa taille dans sa chute vers les reins, là
où finit la ceinture et où commence le renflement arrondi des hanches;
où sa peau luisante, soyeuse et d'une éblouissante blancheur s'étendait
sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait et se
plissait à la moindre pression et sur laquelle le doigt, incapable de se
poser, glissait sur la surface de l'ivoire le plus poli.
Ses jambes, finement dessinées, d'une rondeur florissante et lustrée,
s'amoindrissaient par degrés vers les genoux et semblaient deux piliers
dignes de supporter un si bel édifice. Ce ne fut pas sans émotion, sans
quelque reste de terreur qu'à leur sommet je fixai mes yeux sur
l'effrayant engin qui, peu de temps auparavant, m'avait causé tant de
douleur. Mais qu'il était méconnaissable alors! il reposait
languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable des
cruautés qu'il avait commises. Cela complétait la perspective et formait
sans conteste le plus intéressant tableau qui fût au monde, infiniment
supérieur, à coup sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou
d'autres arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces
objets, dans la vie réelle, n'est guère bien goûtée que par les rares
connaisseurs doués d'une imagination de feu, qu'un jugement sain porte à
l'admiration des sources, des originaux de beauté, incomparables
créations de la nature que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse
ne saurait payer à leur prix.
Je ne pus m'abstenir de considérer sur moi-même la différence qu'il y a
entre une vierge et une femme.
Tandis que j'étais occupée à cet intéressant examen, Charles s'éveilla
et, se tournant vers moi, me demanda avec douceur comment je m'étais
reposée; et, sans attendre la réponse, il m'imprima sur la bouche un
baiser tout de feu. Incontinent après, il me troussa jusqu'à la
ceinture, pour se récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se
donner la satisfaction d'examiner les dégâts qu'il avait faits. Ses yeux
et ses mains se délectaient à l'envi. La délicieuse crudité et la dureté
de mes seins naissants et non encore mûrs, la blancheur et la fermeté de
ma chair, la fraîcheur et la régularité de mes traits, l'harmonie de mes
membres, tout paraissait le confirmer dans la bonne idée qu'il avait de
son acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage qu'il
avait fait la veille, il ne se contente pas d'explorer de ses mains le
centre de son attaque: il glisse sous moi un oreiller et me place dans
une position favorable à ce singulier examen. Oh! alors, qui pourrait
exprimer le feu dont brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains!
Des soupirs de volupté, de tendres exclamations, c'était en fait de
compliments tout ce qu'il pouvait proférer. Cependant son athlète,
levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat. Il le considère
un instant avec complaisance, ensuite il veut me le mettre en main;
d'abord un reste de honte me fit faire quelque difficulté de le prendre;
mais mon inclination était plus forte... Je rougissais et ma hardiesse
augmentait à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La
corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours cependant
plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me guida ensuite à cet endroit
où la nature et le plaisir prennent de concert leurs magasins, si
convenablement attachés à la fortune de leur premier ministre.
La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant intraitable; et
prenant avantage de ma commode position, il fit tomber l'orage à
l'endroit où je l'attendais presque impatiemment et où il était sûr de
toucher le but. Je ne sentis presque plus de douleur. Bien chez lui
désormais, il me rassasia d'un plaisir tel, que j'en étais réellement
suffoquée, presque à bout d'haleine. Oh! les énervantes saccades! Oh!
les innombrables baisers. Chacun d'eux était une joie inexprimable et
cette joie se perdait dans une mer de délices plus enivrantes encore.
Ces folâtreries, cependant, ces joyeux ébats avaient si bien pris la
matinée, que force nous fut de ne faire qu'un du déjeuner et du dîner.
L'excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports, nous nous
mîmes à parler d'affaires. Charles m'avoua naïvement qu'il était né d'un
père qui, occupant un modeste emploi dans l'administration, dépensait
quelque peu au delà de son revenu. Le jeune homme n'avait eu qu'une bien
médiocre éducation, il n'avait été préparé à aucune profession et son
père se proposait seulement de lui acheter une commission d'enseigne
dans l'armée, à cette condition toutefois qu'il pût en réaliser l'argent
ou trouver à l'emprunter; ce qui, d'une façon ou de l'autre, était plus
à souhaiter qu'à espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur
lequel comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu'à l'âge
d'homme dans une si parfaite oisiveté qu'il n'avait jamais eu la pensée
de prendre aucun parti. De plus, il n'avait jamais eu la pensée de le
prémunir par les plus simples avis contre les vices de la ville et les
dangers qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait à
la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même entretenait une
maîtresse; quant au surplus, pourvu que Charles ne lui demandât pas
d'argent, il avait pour lui une grande indulgence. Il pouvait découcher
quand il lui plaisait; la moindre excuse était suffisante et ses
réprimandes même étaient si légères qu'elles faisaient supposer une
sorte de connivence dans la faute, plutôt qu'une volonté sérieuse de
contrôle ou de répression.
Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand'mère du côté
maternel qui l'entretenait dans cette vie oisive, par une complaisance
aveugle pour ses fantaisies. La bonne femme jouissait d'un revenu
considérable et économisait schelling à schelling pour ce cher enfant,
fournissait amplement à ses besoins; moyennant quoi il se trouvait en
état de supporter les dépenses d'une maîtresse. Le père, qui avait des
passions que la médiocrité de sa fortune l'empêchait de satisfaire,
était si jaloux du bien que cette tendre parente faisait à son fils,
qu'il résolut de s'en venger et n'y réussit que trop, comme vous le
verrez bientôt.
Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec moi sans trouble,
me quitta l'après-dîner pour aller concerter, avec un avocat de sa
connaissance, des moyens d'empêcher Mistress Brown de nous inquiéter.
Sur le récit qu'il lui fit de la manière dont elle m'avait séduite, le
jurisconsulte trouva que loin de chercher à s'accommoder, il fallait en
exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent chez cette
mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient Charles et
croyaient qu'il leur amenait quelqu'un à plumer, le reçurent avec toutes
les démonstrations de civilité requises en pareil cas; mais elles
changèrent bientôt de ton lorsque l'avocat, d'un air austère, déclara
qu'il voulait parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une
affaire à régler.
Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se retirèrent.
Aussitôt l'homme de loi lui demanda si elle n'avait pas connu, ou, pour
mieux dire, trompé une jeune fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de
la louer en qualité de servante. La Brown, dont la conscience n'était
pas des plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout
quand les termes de justice de paix _newgate_, de old Bayley[13] de
pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d'une maison mal famée, de
promenade en tombereau, etc., frappèrent son oreille. Enfin, pour
abréger l'histoire, elle crut en être quitte à bon marché en leur
remettant en main ma boîte et mes petits effets, non sans leur offrir
gratuitement un bol de punch avec le choix de ce qu'il y avait de plus
attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés.
[13] Prisons de Londres.
Charles, enchanté d'avoir terminé si heureusement ce procès, revint
entre mes bras recevoir la récompense des peines qu'il s'était données.
Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et ensuite il me
loua un appartement garni, composé de deux chambres et d'un cabinet
moyennant une demi-guinée par semaine et situé dans D...-Street,
quartier de Saint-James[14]. La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous
y reçut, et, avec une grande volubilité de langue étonnante, nous en
expliqua toutes les commodités. Elle nous dit «que la servante nous
servirait avec zèle..., que des gens de la première qualité avaient logé
chez elle..., qu'un secrétaire d'ambassade et sa femme occupaient le
premier..., que je paraissais une lady bien aimable...»
[14] Quartier où se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de
Londres.
Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde que nous
étions mariés secrètement; ce qui, je crois, ne l'inquiétait guère,
pourvu qu'elle louât ses chambres, mais ce mot de _lady_ me fit rougir
de vanité.
Pour vous donner une légère esquisse de son portrait, c'était une femme
d'environ quarante-six ans, grande, maigre, rousse, de ces figures
triviales que l'on rencontre partout. Elle avait été entretenue dans sa
jeunesse par un gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante
livres sterling de rente en faveur d'une fille qu'il en avait eue et
qu'elle avait vendue à l'âge de dix-sept ans. Indifférente naturellement
à toute autre plaisir qu'à celui de grossir son fonds à quelque prix que
ce fût, elle s'était jetée dans les affaires privées; en quoi, grâce à
son extérieur modeste et décent, elle avait fait souvent d'excellents
hasards; il lui était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour
de l'argent, elle était ce qu'on voulait, prêteuse sur ses gages,
receleuse, entremetteuse. Quoiqu'elle eût dans les fonds une grosse
somme, elle se refusait le nécessaire et ne subsistait que de ce qu'elle
écorniflait à ses logeurs.
Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie, elle ne laissa
pas échapper une seule petite occasion de nous tondre; ce que Charles,
par son indolence naturelle, aima mieux souffrir que de prendre la peine
de déloger.
Quoi qu'il en soit, je passai dans cette maison les plus délicieux
moments de ma vie; j'étais avec mon bien-aimé; je trouvais en sa
compagnie tout ce que mon coeur pouvait souhaiter. Il me menait à la
comédie, au bal, à l'opéra, aux mascarades; mais dans ces brillantes et
tumultueuses assemblées, je ne voyais que lui. Il était mon univers et
tout ce qui n'était pas lui n'était rien pour moi.
Mon amour enfin était si excessif qu'il en venait à annihiler tout
sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première idée de ce genre me
fit, en effet, si cruellement souffrir que, par amour-propre et de peur
d'un accident pire que la mort, je renonçai pour toujours à m'en
préoccuper. L'occasion, du reste, ne s'en présenta pas; car si je vous
racontais plusieurs circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia
des femmes beaucoup trop haut placées pour que j'ose faire la moindre
allusion (ce qui, vu sa beauté, n'était pas si surprenant), je pourrais,
en vérité, vous donner une preuve convaincante de sa constance; mais,
alors, ne m'accuseriez-vous pas de caresser de nouveau une vanité qui
devrait être depuis longtemps satisfaite?
Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de nos plaisirs,
Charles s'en faisait un de m'instruire selon l'étendue de ses
connaissances. Je recevais comme des oracles toutes les paroles qui
sortaient de son adorable bouche et j'en gravais dans mon coeur
jusqu'aux moindres syllabes; la seule interruption que je ne pouvais pas
me refuser, c'étaient ses baisers de ses lèvres, d'où s'exhalait un
souffle plus agréable que les parfums de l'Arabie.
Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas infructueux. Je
perdis en moins de rien mon air campagnard et mon mauvais accent, tant
il est vrai qu'il n'est pas de meilleur maître que l'amour et le désir
de plaire.
Quant à l'argent, quoiqu'il m'apportât régulièrement tout ce qu'il
recevait, ce n'était pas sans peine qu'il me le faisait mettre dans mon
bureau; s'il me donnait de la toilette, je l'acceptais uniquement pour
lui plaire, pour être plus à son goût, et telle était ma seule ambition.
Je me serais fait un plaisir du plus rude travail; j'aurais usé mes
doigts jusqu'aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je
pouvais admettre l'idée de lui être à charge. Et ce désintéressement de
ma part était si peu affecté, il partait si directement de mon coeur,
que Charles ne pouvait manquer de s'en apercevoir; s'il ne m'aimait pas
autant que je l'aimais (ce qui était le constant et unique sujet de nos
tendres discussions), il s'arrangeait, tout au moins, pour me donner la
satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait être plus
aimant, plus sincère, plus fidèle qu'il ne l'était.
Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus
souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes visites. La
pénétrante commère ne fut pas longtemps à découvrir que nous avions
frustré l'Église de ses droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux
desseins qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'exécuter, car elle
avait une commission de l'un de ses clients et qui était, soit de me
débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout prix.
Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon âme et j'étais
grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre
séparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularités, dont
le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang.
J'avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans entendre de
ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n'existais qu'en lui et qui
n'avais jamais passé vingt-quatre heures sans le voir. Le troisième
jour, mon impatience et mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je
n'y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la
suppliant d'avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en tâchant au
plus tôt de découvrir ce qu'était devenu celui qui pouvait seul me la
conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un _Public-House_ du
voisinage, où il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont
je lui avais donné le nom et qui était à proximité dans une des rues qui
rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et Mme Jones
lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que son père,
pour le punir d'être avec sa grand-mère en meilleurs termes qu'il
n'était lui-même, l'avait envoyé dans un comptoir des mers du Sud,
héritage (un riche marchand, son propre frère, venait de mourir) dont il
venait de recevoir l'avis.
Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien
concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, étant allé à bord du
navire, y avait été arrêté comme un criminel, sans pouvoir écrire à
personne.
La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son jeune et gentil
maître causerait la mort de sa grand'mère, ce qui se vérifia en effet,
car la vieille dame ne survécut pas d'un mois à la fatale nouvelle, et,
comme sa fortune était en viager, elle ne laissa rien d'appréciable à
son petit-fils chéri, mais elle refusa absolument de voir son père avant
de mourir.
L'artificieuse Jones revint incontinent après me plonger le poignard
dans le sein, en me disant qu'il était parti pour un voyage de quatre
ans et que je ne devais pas m'attendre à le revoir jamais. Avant qu'elle
eût proféré ces dernières paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie
de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me débattant,
l'innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois pas, quand je
me le rappelle, que j'aie pu résister à tant de calamités et de
douleurs. Quoi qu'il en soit; à force de soins, on me conserva une
odieuse vie, qui, à la place de cette félicité inexprimable dont j'avais
joui jusqu'alors, ne m'offrit tout à coup que des horreurs et de la
misère.
Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à mon secours.
Ma grande jeunesse et mon tempérament robuste prirent insensiblement le
dessus; mais je tombai dans un état de stupidité et de désespoir qui
faisait croire que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit à
petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.
Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que
je ne manquasse de rien; et quand elle me crut dans une condition à
pouvoir répondre à ses vues, elle me félicita sur mon heureux
rétablissement en ces termes:
«Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n'est pas mauvaise à présent.
Vous êtes la maîtresse de rester chez moi tant qu'il vous plaira. Vous
savez que je ne vous ai rien demandé depuis longtemps; mais,
franchement, j'ai une dette à laquelle il faut que je satisfasse sans
différer.»
Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté de compte pour
logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale: vingt-trois
livres sterling dix-sept schellings et six pence; ce que la perfide, qui
connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas
payer; en même temps elle me demanda quels arrangements je voulais
prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j'allais vendre le peu
de hardes que j'avais et que si je ne pouvais faire toute la somme,
j'espérais qu'elle aurait la bonté de me donner du temps. Mais mon
malheur favorisant ses lâches intentions, elle me répondit froidement
que, quoi qu'elle fût touchée jusqu'au fond de l'âme de mon infortune,
l'état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle nécessité de
m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout mon sang se glaça, et je
fus tellement épouvantée que je devins aussi pâle qu'un criminel à la
vue du lieu de son exécution.
Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruinât ses
desseins, en me faisant retomber malade, commença à se radoucir et me
dit que ce serait ma propre faute si elle en venait à de semblables
extrémités, mais que l'on pouvait trouver un honnête homme dans le
monde, assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction
mutuelle, et qu'il viendrait un très honorable gentleman cette
après-dîner prendre le thé avec nous, qui sûrement serait fort aise de
me rendre ce service.
A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant
ainsi arrangé son plan, jugea à propos de ma laisser quelques moments à
mes réflexions. Je demeurai près d'une heure abîmée dans les idées les
plus horribles que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent
causer. La scélérate revint à la charge, et feignant d'être touchée de
mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me présenter au gentleman,
qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer
d'embarras. Après quoi, sans se mettre en peine que je l'approuvasse ou
non, elle sort et rentre immédiatement, suivie du gentleman, dont elle
avait été en mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empressée
pourvoyeuse.
Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis aussi
froidement qu'il est naturel de répondre aux civilités de quelqu'un
qu'on ne connaît point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les
honneurs de cette première entrevue, lui présenta une chaise et en prit
une pour elle-même; cependant pas un mot ni de part ni d'autre. Un
regard stupide et effaré était l'interprète de la surprise où m'avait
jetée cette étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin,
ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence:
«Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et
d'un ton d'autorité, levez la tête, mon enfant, ne laissez point
détruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin
ne doit pas être éternel; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable
gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire
plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous
piquer d'une délicatesse hors de saison, faites un bon marché tandis que
vous le pouvez.»
Mon inconnu, qui vit aisément qu'une aussi impertinente harangue était
moins propre à me persuader qu'à m'irriter, lui fit signe de se taire.
Alors, prenant la parole, il me dit qu'il partageait bien sincèrement
mon affliction; que ma jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur
sort; qu'il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi;
mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les
avait respectés aux dépens de son repos, jusqu'à ce que la nouvelle de
mon désastre, en réveillant son respectueux amour, l'avait enhardi à
venir m'offrir ses services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû
se rendre pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule
faveur qu'il exigeât de moi était que je daignasse les agréer. Tandis
qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner. Il me parut un
homme d'environ quarante ans, vêtu d'un costume simple et uni, avec un
gros diamant à l'un de ses doigts, dont l'éclat frappait mes yeux
lorsqu'il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute idée
de son importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle
communément un bel homme brun, avec un air de distinction naturel à sa
naissance et à sa condition.
Je ne lui répondis qu'en versant un torrent de larmes, et ce fut un
bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent ma voix, car je ne savais
que lui dire.
Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante où il me vit le frappa
jusqu'au fond du coeur. Il tira précipitamment sa bourse et paya, sans
différer, jusqu'au dernier farthing, tout ce que je devais à Mme Jones.
Il en prit une quittance en bonne forme, qu'il me força de garder. Cette
infâme racoleuse n'eut pas plus tôt touché son argent qu'elle nous
laissa seuls.
Cependant le gentleman, qui n'était rien moins que neuf dans de
pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du coin de son
mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient le visage; après quoi il
s'aventura à me donner un baiser. Je n'eus pas le courage de faire la
moindre résistance, me regardant dès lors comme une marchandise qui lui
était dévolue par le déboursé qu'il venait de faire. Insensiblement il
me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de ses espérances,
il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalité
sans nul respect pour ma déplorable condition, mes yeux se dessillèrent
et je gémis (trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle
je venais de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les
mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un m'eût
dit quelques instants auparavant que je serais infidèle à Charles,
j'aurais été capable de lui cracher au visage. Mais, hélas! notre vertu
et notre fragilité ne dépendent que trop souvent des circonstances où
nous nous trouvons. Séduite comme je le fus à l'improviste, trahie par
un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des plus
grandes frayeurs à l'idée seule de prison, ce sont des conjonctures bien
délicates; et sans chercher à m'excuser, il n'en est guère qui pût
répondre de ne pas commettre la même faute dans un cas pareil. Au reste,
comme il n'y a que le premier pas qui coûte, je crus que je n'étais plus
en droit de refuser ses caresses après ce qui s'était passé. Suivant
cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.
Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt la répétition
d'une scène à laquelle je ne m'étais prêtée que machinalement et par un
sentiment de gratitude. Content de s'être assuré ma jouissance, il
voulut désormais s'en rendre digne par ses bons procédés et ne devoir
rien à la violence.
La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et j'appris avec
joie que la Jones, dont l'aspect m'était devenu insupportable, ne serait
pas des nôtres.
Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille de
bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, après avoir
employé les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse
suggérer pour adoucir mes ennuis, me dit qu'il s'appelait H..., frère du
comte de L..., que mon hôtesse l'avait engagé à me voir et que, m'ayant
trouvée extrêmement aimable, il l'avait priée de lui procurer ma
connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la chose eût
réussi selon ses désirs, et qu'il me protestait que je n'aurais jamais
sujet de me repentir des complaisances que j'aurais pour lui.
Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mangé deux ailes de perdrix et
bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu'on y eût mêlé quelque
drogue ou que sa vertu restaurative eût naturellement opéré sur mes
sens, je me trouvai plus à mon aise et je commençai à ne plus regarder
M. H... avec tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de
semblables circonstances, eût été le même pour moi.
Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être
éternelles. Mon coeur, accablé jusqu'alors sous le poids des chagrins,
se dilata par degrés et s'ouvrit à un faible rayon de contentement. Je
répandis quelques larmes, elles me soulagèrent; je soupirai, mes soupirs
me rendirent la respiration plus libre; je pris, sans être gaie, un air
serein, une contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H... était trop
expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il recula
adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m'imprima
vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de résistance
qu'il crut pouvoir tenter davantage. Le téméraire, en effet, glissant
avec dextérité une de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la
jarretière, essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps
auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne me trouvais
pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit à merveille
qu'il y avait dans ma prière plus de grimace et de cérémonie que de
sincérité, il consentit à en rester là, mais à la condition que je me
mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure
et qu'il osait espérer qu'à son retour je serais plus traitable. Quoique
je ne répondisse rien, l'air dont je reçus sa proposition lui fit
connaître que je ne me croyais plus assez ma maîtresse pour refuser de
lui obéir.
Un instant après qu'il m'eut quittée, la servante m'apporta un bol en
argent plein de ce qu'elle appelait une «potion nuptiale». Je l'eus à
peine avalée qu'un feu subtil se glissa dans mes veines; je brûlais, peu
s'en fallait que je ne demandasse un homme quel qu'il fût.
La fille n'était pas encore au bas de l'escalier que M. H... rentra en
robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de deux bougies allumées. Il
ferma la porte au verrou. Quoique je m'attendisse bien à le revoir, sa
rentrée me causa quelque frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied,
tâche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe,
il s'approche du lit, m'enlève en un clin d'oeil et me renverse nue sur
un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s'occupe quelque temps à
parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, élastique et que la
jouissance n'avait pas encore altérée; de là, passant à une taille
élégante, à une chute de reins merveilleuse; chaque contour était baisé
tour à tour, puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui,
ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs
que mon coeur désavouait.
Quelle différence, hélas! de ces plaisirs purement mécaniques à ceux que
produit la jouissance d'un amour mutuel où l'âme, confondue avec les
sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupté!
Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu'à
la pointe du jour, où nous nous endormîmes d'un profond sommeil.
Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages,
que son expérience en ces sortes d'affaires lui avaient appris à
préparer en perfection. M. H..., qui s'était aperçu que j'avais changé
de couleur à son arrivée, me dit, lorsqu'elle nous eût quittés, que pour
me donner une première preuve de son tendre attachement, il voulait me
changer de maison et que je n'avais pas à m'impatienter jusqu'à son
retour. Il s'habilla et sortit, après m'avoir remis une bourse contenant
vingt-deux guinées, en attendant mieux.
Dès qu'il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle et sentis
la conséquence du premier pas que l'on fait dans le chemin du vice; car
mon amour pour Charles ne m'avait jamais paru criminel. Je me regardai
comme quelqu'un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le
rivage. Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit
réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manière
interrompu mes chagrins, et si mon coeur n'eût point été engagé, M. H...
l'aurait vraisemblablement possédé tout entier; mais la place étant
occupée, il ne devait la jouissance de mes charmes qu'aux tristes
conjectures où le sort m'avait réduite.
Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau
logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, était entièrement à la
dévotion de M. H... Il lui louait le premier étage, très galamment
meublé, pour deux guinées par semaine, et j'y fus aussitôt installée
avec une fille pour me servir.
M. H... resta encore toute la soirée avec moi; on nous apporta d'une
taverne voisine un souper succulent, et quand nous eûmes mangé, la fille
me mit au lit, où je fus bientôt suivie par mon champion, qui, malgré
les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les
honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux
bonnes façons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et ses
libéralités (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers de
perles, montre en or, etc.) ne m'inspirèrent point d'amour, au moins me
forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime et l'amitié la plus
reconnaissante.
Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, bien logée, de
bons appointements, et nippée comme une princesse.
Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accès de
mélancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser, donnait fréquemment de
petits soupers chez moi à ses amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi
lancée dans un cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce
que mon éducation de villageoise m'avait laissé de pudeur et de
modestie.
Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites
de cérémonie les femmes de qualité qui ne savent comment gaspiller leur
temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j'en connaissais un bon
nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs
relations avec elles), j'en connusse à peine une seule qui ne détestât
parfaitement son entreteneur et, naturellement, eût le moindre scrupule
de lui être infidèle si elle le pouvait sans risques. Je n'avais encore,
quant à moi, aucune idée de faire du tort au mien.
Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord
du monde, lorsqu'un jour, revenant de faire une visite, j'entendis
quelque rumeur dans ma chambre. J'eus la curiosité de regarder à travers
le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H...
chiffonnant ma servante Hannah, qui se défendait d'une manière aussi
gauche que faible, et criait si bas qu'à peine pouvais-je l'entendre:
«Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grâce, ne me tourmentez point.
Une pauvre fille comme moi n'est point faite pour vous. Seigneur! si ma
maîtresse allait venir!... Non, en vérité, je ne le souffrirai pas; au
moins je vous avertis, je m'en vais crier.»
Ce qui pourtant n'empêcha point qu'elle se laissât tomber sur le lit de
repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, elle crut inutile de faire
une plus longue résistance. Il monta dessus, et je jugeai à ses
mouvements nonchalants qu'il se trouvait logé plus à l'aise qu'il ne
s'en était flatté. Cette belle opération finie, M. H... lui donna
quelque monnaie et la congédia.
Si j'avais été amoureuse, j'aurais certainement interrompu la scène et
tapage; mais mon coeur n'y prenant aucun intérêt, quoique ma vanité en
souffrît, j'eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir
jusqu'à la conclusion. Je descendis cinq ou six degrés sur la pointe du
pied et remontai à grand bruit, comme si j'arrivais à l'instant même.
J'entrai dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant en
sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'était rien passé.
J'affectai d'abord un air si serein et si gai que l'hypocrite fut ma
dupe en croyant que j'étais la sienne. La grosse récréation qu'il venait
de prendre l'avait sans doute fatigué, car il prétexta quelques affaires
pour n'être pas obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit
incontinent après.
A l'égard de ma servante, mon intention n'étant pas de l'associer à mes
travaux, au premier sujet de mécontentement qu'elle me donna, je la mis
à la porte.
Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l'affront que M. H...
m'avait fait, je résolus de m'en venger de la même façon. Je ne tardai
pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours, à son
service, le fils d'un de ses fermiers. C'était un jeune garçon de
dix-huit à dix-neuf ans, d'une physionomie fraîche et appétissante,
vigoureux et bien fait. Son maître l'avait créé le messager de nos
correspondances. Je m'étais aperçue qu'à travers son respect et sa
timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement
lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait le principe,
parlaient en sa faveur le plus éloquemment du monde, sans qu'il s'en
doutât.
Pour exécuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque j'étais encore
au lit ou lorsque j'en sortais, lui laissant voir, comme par mégarde,
tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure de la jambe, quelquefois un peu
de ma jambe, en mettant mes jarretières. En un mot, je l'apprivoisais
petit à petit par des familiarités.
«Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse?... est-elle
plus jolie que moi?... Sentirais-tu de l'amour pour une femme qui me
ressemblerait?».
Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d'un ton niais et honnête,
selon mes désirs.
Quand je crus l'avoir assez bien préparé, un jour qu'il venait, à son
ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J'étais alors
couchée sur le théâtre des plaisirs de M. H... et de ma servante, dans
un déshabillé fait pour inspirer des tentations à un anachorète, pas de
corset, pas de cerceaux. J'appelai le jeune gars, et le tirant près de
moi par sa manche, je le contemplai. Il était d'une santé brillante, sa
chevelure, d'un noir brillant, se jouait sur ses tempes en boucles
naturelles et se resserrait par derrière dans un noeud élégant; sa
culotte de peau de bouc, parfaitement collante, laissait voir le galbe
d'une cuisse dodue et bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de
dentelles, des noeuds d'épaule, tout cela complétait le coquet
personnage... Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits
coups sous le menton et lui demandai s'il avait peur des dames. En même
temps je me saisis d'une de ses mains, que je serrai contre mes seins,
qui tressaillaient et s'élevaient comme s'ils eussent recherché ses
attouchements. Ils étaient maintenant bien remplis et ferme en chair.
Bientôt, tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux; ses
joues s'enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le ravissement et
la pudeur le rendirent muet; mais la vivacité de ses regards, son
émotion parlèrent assez pour m'apprendre que je n'avais pas perdu mon
étalage; mes lèvres, que je lui présentai de façon qu'il ne pût éviter
de les baiser, le fascinèrent, l'enflammèrent et l'enhardirent. Alors,
portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, j'y remarquai
très distinctement de la turgescence et de l'émoi; et comme j'étais trop
avancée pour m'arrêter en si beau chemin, comme d'ailleurs il m'était
impossible de me contenir davantage ou d'attendre qu'il eût surmonté sa
modestie de jeune fille (c'était réellement le mot), je fis semblant de
jouer avec ses boutons, que la force active de l'intérieur était sur le
point de faire sauter. Ceux de la ceinture et du pont lâchèrent
facilement prise et _le voici_ à l'air... non pas une babiole d'enfant,
ni le membre commun d'un homme, mais un engin d'une si énorme taille
qu'on l'aurait pris pour celui d'un jeune géant. Ce prodigieux meuble me
fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir. Ce qu'il y avait de
surprenant, c'est que le propriétaire d'un si noble joyau ne savait pas
la manière de s'en servir, tellement que c'était mon affaire de le
guider au cas que j'eusse assez de courage pour en risquer l'épreuve;
mais il n'y avait plus à reculer.
Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s'aventura, par instinct
naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux le pardon de son audace,
il gagna au hasard le centre inconnu de ses désirs. Je ne l'eus pas plus
tôt senti que ma crainte s'évanouit et je lui laissai le champ libre.
Alors la châsse fut découverte. Il se mit sur moi; je me plaçai le plus
avantageusement qu'il me fut possible pour le recevoir, mais borgne, son
cyclope se dirigeait seul, frappant toujours à faux. Je le conduisis
dextrement et lui donnai la première leçon de plaisir. Cependant,
quoiqu'un tel monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je
parvins à en loger la tête, et mon écolier, en s'efforçant à propos, en
fit entrer quelques pouces de plus; je sentis aussitôt un mélange de
plaisir et de douleur indéfinissable. Je tremblais à la fois qu'il ne me
tuât en allant plus avant ou en se retirant, ne pouvant le souffrir ni
dedans ni dehors. Quoi qu'il en soit, il poursuivit avec tant de raideur
et de rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce
timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré du regret
de m'avoir fait mal et d'être contraint de déloger d'une place dont la
douce chaleur lui avait donné l'avant-goût d'un plaisir qu'il mourait
d'envie de satisfaire.
Je n'étais pourtant pas trop contente qu'il m'eût tant ménagée et que
mon indiscrétion l'eût fait quitter prise. Je le caressai pour
l'encourager à la charge et me mis en posture de le recevoir encore à
tout événement. Il l'insinua de nouveau, ayant l'intention de modérer
ses coups. Petit à petit, l'entrée s'élargit, se prêta et le reçut à
moitié. Mais tandis qu'il tâchait de passer outre, la crise le surprit,
et, malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais
m'empêcha de l'attendre.
Je craignis, avec raison, qu'il ne se retirât. Grâce à ma bonne fortune,
cela n'arriva point. L'aimable jeune homme, plein de santé et regorgeant
de suc, fit une courte pause, après quoi il se mit à piquer derechef.
Alors, favorisé par mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le
terrain et nos deux corps n'en firent qu'un. Les délicieuses, les
ravissantes agitations qu'il me causa intérieurement me devinrent
insupportables. Je m'aperçus, à sa respiration embarrassée, à ses yeux à
demi clos, qu'il approchait du suprême instant. Je me dépêchai d'y
arriver avec lui. Nous nous rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux
dans un abîme de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans
aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la nature où nos
âmes, notre vie et toutes nos sensations étaient alors entièrement
concentrées.
La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira ce délicieux
instrument de sa vengeance à laquelle je ne songeais plus d'ailleurs,
l'idée en ayant été noyée dans le plaisir. Il avait fait autant de
ravages que s'il avait triomphé d'une seconde virginité.
C'était une scène bien douce pour moi de voir avec quels transports il
me remerciait de l'avoir initié à de si agréables mystères. Il n'avait
jamais eu la moindre idée de la marque distinctive de notre sexe. Je
devinai bientôt, par l'inquiétude de ses mains qui s'égaraient, qu'il
brûlait de connaître comment j'étais faite. Je lui permis tout ce qu'il
voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les jupes et la
chemise. Je me plaçai moi-même dans l'attitude la plus favorable pour
exposer à ses regards le centre des voluptés et le coup d'oeil luxuriant
du voisinage. Extasié à la vue d'un spectacle si nouveau pour lui, il
n'abusa cependant pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant
ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui décore de ses
ombrages la région des béatitudes. Je sentis derechef une émotion si
vive qu'il n'y avait que la pluie salutaire dont la nature bienfaisante
arrose ces climats favorisés qui pût me sauver de l'embrasement.
J'étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une semblable
séance, que je n'avais pas la force de remuer.
Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu'entrer en
goût, n'aurait pas sitôt quitté le champ de bataille si je ne l'eusse
averti qu'il fallait battre en retraite. Je l'embrassai tendrement, et,
lui ayant glissé une guinée dans la main, je le renvoyai avec promesse
de le revoir dès que je pourrais, pourvu qu'il fût discret.
Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, j'étais encore
couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse langueur répandue par
tous mes membres, m'applaudissant de m'être ainsi vengée sans réserve,
d'une façon si absolument conforme à celle dont la prétendue injure
m'avait été faite, et sur le lieu même. Je n'avais pas la moindre
préoccupation des conséquences et je ne me faisais pas le moindre
reproche d'avoir ainsi débuté dans une profession plus décriée que
délaissée. J'aurais cru être ingrate envers le plaisir que j'avais reçu
si je m'en étais repentie, et, puisque j'avais enjambé la barrière, il
me semblait, en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout
sentiment de honte ou de réflexion.
A peine était-il sorti que M. H... arriva. La manière agréable dont je
venais d'employer le temps depuis mon lever avait répandu tant d'éclat
et de feu sur ma physionomie qu'il me trouva plus belle que jamais;
aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne
découvrît le mauvais état actuel des choses. Heureusement j'en fus
quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, et,
refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me recommandant de me
tranquilliser.
Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud, composé de
fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m'égayai si bien
que j'en sortis voluptueusement rafraîchie de corps et d'esprit. Je me
couchai d'abord et m'endormis jusqu'au lendemain, quoique très en peine
du dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir causé.
Je m'éveillai avec cette inquiétude et mon premier soin fut un examen
sérieux de la partie offensée. Mais quelle fut ma joie lorsque j'eus
reconnu que ni le duvet, ni l'intérieur même n'offraient aucun vestige
des assauts qui s'y étaient donnés la veille, quoique la chaleur
naturelle du bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de
l'inanité de mes craintes, je n'en fis que rire; charmée de savoir que
je pouvais désormais jouir de l'homme le mieux fourni, je triomphai
doublement par la revanche que j'avais prise et par les délices que
j'avais éprouvées.
L'esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de jouissance, je
m'étendais mollement sur mon lit; Will, mon cher Will, entra avec un
message de la part de son maître, ferma la porte à mon invitation,
s'approcha de mon lit où j'étais dans la situation la plus voluptueuse,
et, les yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une
main que je lui avais abandonnée.
Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune mignon s'était
paré avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce désir
de plaire ne pouvait m'être indifférent, puisque c'était une preuve que
je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l'assure, n'était pas
au-dessous de mon ambition.
Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et surtout une bonne
figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour
une femme le plus joli morceau du monde à croquer, et j'aurais tenu pour
tout à fait sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert
par la nature à une gourmande de plaisir.
Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait éprouver cet
être charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels,
d'une sincérité qui se lisait dans ses yeux; avec cette fraîcheur et
cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang
coloré; avec même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d'un
charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garçon était de condition trop
basse pour mériter tant d'attentions! D'accord, mais ma propre
condition, à bien considérer, était-elle donc d'un cran plus élevée, ou
bien, en supposant que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté
qu'il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à
l'élever et à l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres d'aimer,
d'honorer, de récompenser l'art du peintre, du statuaire, du musicien,
en proportion de l'agrément qu'ils y trouvent; mais à mon âge, avec mon
goût pour le plaisir, l'art de plaire dont la nature avait doué une
jolie personne était pour moi le plus grand des mérites. M. H..., avec
ses qualités d'éducation de fortune, me tenait sous une sorte de
sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de l'harmonie
dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garçon je me trouvais à
l'aise sur le pied d'égalité, et c'est ce que l'amour préfère. Je
pouvais sans peur ni contrainte folâtrer à mon aise et réaliser telle
fantaisie qui me viendrait dans la tête.
Will, à genoux à côté de mon lit, m'accablait de caresses; ce n'était
pas assez; après quelques questions et réponses souvent interrompues par
de tendres baisers, je lui demandai s'il voulait passer avec moi et
entre mes draps le peu de temps qu'il avait à rester? C'était demander à
un hydropique s'il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta
ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir.
Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes intéressants,
qui sont autant de gradations délicieuses, dont peu de personnes savent
jouir, par leur précipitation à courir à cet instant précieux qui
équivaut à une éternité.
Lorsqu'il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance en me
baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, maniant mes seins à
présent ronds et potelés, s'enhardit à me mettre dans la main sa vigueur
elle-même; sa tension, sa roideur étaient étonnantes; c'était un
inestimable coffret de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage
de riches et belles choses, en vérité! Mais le drôle, que je maniai,
augmentait de superbe et d'insolence et se mutinait.
Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de mon jeune
homme, de placer sous moi un coussin qui servit à élever mes reins, et
dans la position la plus avantageuse, j'offris à Will le séjour des
béatitudes où il s'insinua. Notre ardeur croissant, je lui passai alors
mes deux jambes autour des reins et le serrai de mes bras de façon que
nos deux corps confondus ne semblaient respirer que l'un par l'autre et
qu'il ne pût se bouger sans m'entraîner avec lui. Dans cette luxurieuse
position, Will eut bientôt atteint le moment suprême; je me ranimai donc
pour parvenir au même but et me servis de tous les expédients que la
nature put me fournir pour qu'il m'aidât à combler mes désirs. Je
m'avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de ce
réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement eut son effet
instantané: je sentis aussitôt les symptômes de cette douce agonie, de
cette crise de dissolution où le plaisir meurt par le plaisir, et je me
noyai dans des flots de délices. Nous passâmes quelques moments dans une
langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. A la fin je me
débarrassai de ce cher enfant et lui dis que l'heure de sa retraite
était venue; il reprit en conséquence ses habits, non sans me donner de
temps en temps les baisers les plus tendres et sans me parcourir encore
des yeux et des mains avec une ardeur aussi vive que s'il ne m'avait vue
que pour la première fois. Avant de le congédier, je le forçai (car il
avait assez de tact pour refuser) à prendre de quoi s'acheter une montre
en argent, ce grand article de luxe pour le petit monde; il l'accepta
enfin, comme un souvenir qu'il aurait soin de garder de mon affection.
Ensuite il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette
tranquillité qui suit les plaisirs sacrés de la nature.
Et ici, madame, je devrais m'excuser de ce menu détail de choses qui
firent sur ma mémoire une si forte impression; mais, outre que cette
intrigue occasionna dans ma vie une révolution que la vérité historique
m'interdit de vous cacher, ne suis-je pas en droit de prétendre qu'il
serait injuste d'oublier un tel plaisir, par la raison que je l'ai
trouvé dans un être de condition inférieure? C'est pourtant là, soit dit
en passant, qu'on le rencontre plus pur, moins sophistiqué, qu'au milieu
de ces faux et ridicules raffinements dont les grands laissent nourrir
et tromper leur orgueil. Les grands! Y a-t-il, dans ce qu'ils appellent
le vulgaire, beaucoup de gens plus ignorants de l'art de vivre qu'ils en
sont eux-mêmes? La plupart, au contraire, laissent de côté ce qui ne
tient pas à la nature même du plaisir et leur objet capital est de jouir
de la beauté partout où ils trouvent ce don inestimable, sans
distinction de naissance ou de position.
L'amour n'avait jamais eu de part dans mon commerce avec cet aimable
garçon et la vengeance avait cessé d'en avoir une. Le seul attrait de la
jouissance était maintenant le lien qui m'attachait à lui: car, bien que
la nature l'eût si favorablement doté d'avantages extérieurs, il lui
manquait néanmoins quelque chose pour m'inspirer de l'amour. Will avait
assurément d'excellentes qualités: gentil, traitable et par-dessus tout
reconnaissant; silencieux, même à l'excès, parlant très peu, mais avec
chaleur, et, pour lui rendre justice, jamais il ne me donna la moindre
raison de me plaindre, soit d'aucune tendance à abuser des libertés que
je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer. Il y a donc
une fatalité dans l'amour, ou je l'aurais aimé, car c'était réellement
un trésor, un morceau pour la _bonne bouche_[15] d'une duchesse, et à
dire le vrai, mon goût pour lui était si extrême qu'il fallait y
regarder de fort près pour décider que je ne l'aimais pas.
[15] En français dans le texte.
Quoi qu'il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de longue durée. Une
imprudence interrompit bientôt un si tendre commerce et nous sépara pour
toujours lorsque nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer
avec lui dans mon cabinet, il me vint en tête d'éprouver une nouvelle
posture. Je m'assis et me mis jambe de-çà, jambe de-là sur les bras du
fauteuil, lui présentant à découvert la marque où il devait viser.
J'avais oublié de fermer la porte de ma chambre et celle du cabinet ne
l'était qu'à demi, M. H..., que nous n'attendions pas, nous surprit
précisément au plus intéressant de la scène.
Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre Will, comme
frappé d'un coup de foudre, demeura interdit et aussi pâle qu'un mort.
M. H... nous regarda quelque temps l'un et l'autre, avec un visage où la
colère, le mépris et l'indignation paraissaient dans leur plus haut
degré, et, reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute
troublée que j'étais, je l'entendis fermer la porte à double tour.
Pendant ce temps-là, le malheureux complice de mon infidélité agonisait
de frayeur, et j'étais obligée d'employer le peu de courage qui me
restait pour le rassurer. La disgrâce que je venais de lui causer me le
rendait plus cher. Je lui baignais le visage de mes pleurs, je le
baisais, je le serrais dans mes bras; mais le pauvre garçon, devenu
insensible à mes caresses, ne remuait pas plus qu'une statue.
M. H... rentra un moment après, et nous ayant fait venir devant lui, il
me demanda d'un ton flegmatique à me désespérer ce que je pouvais dire
pour justifier l'affront humiliant que je venais de lui faire. Je lui
répondis en pleurant, sans aggraver mon crime par le style audacieux
d'une courtisane effrontée, que je n'aurais jamais eu la pensée de lui
manquer à ce point s'il ne m'en avait, en quelque manière, donné
l'exemple, en s'abaissant jusqu'aux dernières privautés avec ma
servante; que toutefois je ne prétendais pas excuser ma faute par la
sienne; qu'au contraire, j'avouais que mon offense était de nature à ne
pas mériter de pardon, mais que je le suppliais d'observer que c'était
moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance. Enfin,
j'ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce qu'il voudrait
ordonner de moi, à condition qu'il ne confondît point l'innocent et le
coupable.
Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l'aventure de ma
servante; mais, s'étant remis bientôt, il me répondit à peu près en ces
termes:
«Madame, j'avoue à ma honte que vous me l'avez bien rendu et que je n'ai
que ce que je mérite. Nous nous sommes cependant trop offensés tous deux
pour continuer à vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours
pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à vous.
Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées et vous délivrera
une quittance générale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que
vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un état pire que celui
où je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en
prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses.»
Alors, sans attendre ma réponse, il s'adressa à Will:
«Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour
l'amour de votre père. La ville n'est pas un séjour qui convient à un
pauvre idiot tel que vous; demain vous retournerez à la campagne.»
A ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour tâcher de le
retenir. Ma situation parut l'émouvoir; néanmoins il suivit son chemin,
emmenant avec lui son jeune valet, qui sûrement s'estimait fort heureux
d'en être quitte à si bon marché.
Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par un homme dont je
n'étais pas digne; et toutes les sollicitations que j'employai pendant
la semaine qu'il m'avait accordée pour chercher un logis ne purent
l'engager à me revoir une seule fois.
Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques mois après,
une grosse veuve, qui tenait une bonne hôtellerie, l'épousa: il y avait
tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu'ils
vécussent heureux ensemble.
J'aurais été charmée de le voir avant son départ, mais M. H... avait
prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement,
j'aurais sans aucun doute essayé de le retenir en ville, et je n'aurais
épargné ni offres ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le
garder avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait être
aisément détruite ni remplacée; quant à mon coeur, il était hors de
question; toutefois, j'étais contente que rien de pis ne lui fût arrivé,
et, en fait, d'après la tournure que prirent les choses, il ne pouvait
lui arriver rien de meilleur.
Quant à M. H..., quoique par certaines considérations de convenance
j'eusse d'abord cherché à regagner son affection, j'étais assez légère,
assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que
je ne l'aurais dû. Mais, comme je ne l'avais jamais aimé et que sa
rupture me donnait une sorte de liberté qui avait fait souvent l'objet
de mes voeux, je fus promptement réconfortée; et me flattant qu'avec le
fonds de jeunesse et de beauté que j'apportais dans les affaires je ne
pouvais guère manquer de réussir, ce fut plutôt avec plaisir qu'avec la
moindre idée de découragement que je me vis contrainte à compter
là-dessus pour tenter fortune.
Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je
connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, accoururent me
prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart
enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m'environnaient;
et quoique, parmi elles, il y en eût à peine une seule qui méritât le
même sort et qui, tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile
pourtant de remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret
plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de ce qu'il
ne m'arrivât rien de pire. Incompréhensible malice du coeur humain et
qui n'est pas confinée à la classe dont ces femmes faisaient partie.
Mais le temps approchait où il me fallait prendre une résolution. Tandis
que je cherchais autour de moi où je pourrais bien fixer ma résidence,
Mme Cole, une sorte de femme discrète et de moyen âge que j'avais connue
par une des demoiselles en question, apprenant l'état où je me trouvais,
vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme je l'avais
toujours préférée à toutes mes autres connaissances féminines, je n'en
fus que mieux disposée à écouter ses propositions. D'après ce qui en
résulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en
meilleures mains; en pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut
pas de raffinements de luxure qu'elle ne me suggérât pour accommoder ses
clients, pas de façon lascive, ni même d'effrénée débauche qu'elle ne
prît plaisir à m'enseigner; en meilleures, car personne n'ayant plus
qu'elle l'expérience du libertinage de la ville n'était mieux placé pour
me conseiller et me préserver des dangers inhérents à notre profession.
Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son
industrieuse assistance et ses bons offices, d'un profit modéré, sans
rien partager de leurs habitudes rapaces. C'était réellement une femme
bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune avaient lancée
dans cette industrie, qu'elle continuait, moitié par nécessité, moitié
par goût; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et
n'en comprit mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était,
sans contredit, à la tête de sa profession et n'avait affaire qu'à des
clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait
constamment un bon stock de ses _filles_: ainsi appelait-elle les jeunes
personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient à son
adoption, et dont plusieurs, grâce à son appui et à ses conseils,
réussirent très bien dans le monde.
Cette utile matrone, à la protection de qui je m'abandonnais, avait ses
raisons, relativement à M. H..., pour ne point paraître s'occuper trop
de mes affaires; aussi envoya-t-elle une de ses amies, le jour fixé pour
mon déménagement, me prendre et me conduire à mon nouveau logement, chez
un brossier de _R...-Street_, Covent-Garden, juste à côté de sa propre
maison, où elle n'avait pas de quoi me recevoir elle-même. Ce logement
s'étant trouvé occupé depuis longtemps par des femmes galantes, le
propriétaire était familiarisé avec leurs allures; et pourvu qu'on payât
le loyer, on avait pour le reste toutes les aises et toutes les
commodités qu'on pouvait désirer.
Les cinquante guinées que m'avait promises M. H..., lors de notre
rupture, m'ayant été dûment payées, mes effets d'habillement et tout ce
qui m'appartenait emballés et chargés sur une voiture de louage, je les
y suivis bientôt, après avoir pris congé du propriétaire et de sa
famille. Je n'avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité
suffisant pour regretter de m'en séparer, et cependant le fait seul que
c'était une séparation me fit verser des pleurs. Je laissai aussi une
lettre de remerciements pour M. H..., que je croyais à tout jamais perdu
pour moi, comme il l'était en effet.
J'avais congédié ma servante la veille, non seulement parce que je la
tenais de M. H..., mais parce que je la soupçonnais d'avoir été pour
quelque chose dans sa découverte; elle s'était peut-être vengée de ce
que je ne lui avais pas confié mon intrigue.
Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être aussi richement
meublé ni aussi beau que le précédent, était, en somme, aussi
confortable et à moitié prix, quoique au premier étage. Mes malles,
descendues en bon état, furent déposées dans mon appartement, où
m'attendaient Mme Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous
les couleurs les plus avantageuses, c'est-à-dire comme une locataire sur
qui l'on pouvait compter pour le payement régulier de son loyer: elle
m'aurait attribué toutes les vertus cardinales, que cela n'eût pas eu la
moitié du poids de cette recommandation toute seule.
J'étais donc installée dans un logement à moi, laissée à ma seule
conduite dans cette grande ville, pour m'y noyer ou surnager, suivant
que je saurais manoeuvrer avec le courant. Quelles en furent les
conséquences, et quelles aventures m'arrivèrent dans l'exercice de ma
nouvelle profession, c'est ce qui fera l'objet d'une autre lettre, car
il est bien temps, je le crois, de mettre un point à celle-ci.
Je suis, Madame,
Votre, etc., etc.,