MADAME,

Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance à

satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que puisse être la tâche

que vous m'imposez, je me ferai un devoir de détailler avec fidélité les

périodes scandaleuses d'une vie débordée, dont je me suis enfin tirée

heureusement, pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer

l'amour, la santé et une fortune honnête; étant d'ailleurs encore assez

jeune pour en goûter le prix et pour cultiver un esprit qui

naturellement n'était pas dépravé, qui, même parmi les dissipations où

je me vis entraînée, ne laissa point de former des observations sur les

moeurs et sur les caractères des hommes, observations peu communes aux

personnes de l'état où j'ai vécu, lesquelles, ennemies de toute

réflexion, les bannissent pour jamais, afin d'éviter les remords qu'un

retour sur elles-mêmes ferait naître dans leurs coeurs.

Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface inutile, je ne

vous ferai point languir par un exorde ennuyeux; je dois seulement vous

avertir que je retracerai toutes mes actions avec la même liberté que je

les ai commises.

La vérité, la vérité toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai même pas

la peine de couvrir de la plus légère gaze mes crayons; je peindrai les

choses d'après nature, sans crainte de violer les lois de la décence,

qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que

nous. D'ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des plaisirs

réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n'ignorez pas que les

gens d'esprit et de goût ne se font nul scrupule de décorer leurs

cabinets de nudités de toute espèce, quoique, par la crainte qu'ils ont

de blesser l'oeil et les préjugés du vulgaire, ils n'aient garde de les

exposer dans leurs salons.

* * * * *

Passons à mon histoire. On m'appelait, étant enfant, Frances Hill[10].

Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool,

dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois

pieusement, très honnêtes.

[10] _Frances_, Françoise; le diminutif de _Frances_ est _Fanny_,

c'est-à-dire Fanchonon, Fanchonette; _Hill_ signifie colline, et

l'édition de 1756 de la traduction abrégée par Lambert des _Memoirs

of a woman of pleasure_ est intitulée _Apologie de la fine

galanterie de Mlle Françoise de la Montagne_. Mais les traducteurs

ne francisent plus les noms propres.

Mon père, qu'une infirmité empêchait de travailler aux gros ouvrages de

la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance,

que ma mère n'augmentait guère en tenant une petite école de filles dans

le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'étais restée seule

en vie.

Mon éducation, jusqu'à l'âge de quatorze ans passés, avait été des plus

communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait

tout mon savoir. A l'égard de mes principes de vertu, ils consistaient

dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de

timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où

les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté; mais alors nous ne

guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence,

lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l'homme, une

bête féroce prête à nous dévorer.

Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son école et des

petits embarras du ménage qu'elle n'avait employé que bien peu de temps

à m'instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en

état de me donner des leçons qui pussent m'en garantir.

J'étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et

regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques

jours l'un de l'autre. Mon père mourut le premier, entraînant ma mère

dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline

sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent,

s'était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de

cette contagieuse maladie, mais fort légèrement; je fus bientôt hors de

danger et (avantage dont j'ignorais alors la valeur) sans qu'il m'en

restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction

où cette perte me plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse

n'en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse

époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut

l'idée, qu'on me mit tout à coup dans la tête, d'aller à Londres

chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans

notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en

service; elle me proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses

avis et de son crédit pour me faire placer.

Comme il n'y avait personne au monde qui se mît en peine de ce que je

deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de

mes parents m'encourageait plutôt dans mon nouveau dessein, j'acceptai

sans hésiter l'offre qu'on me faisait, résolue d'aller à Londres et d'y

tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste

qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre sexe, émigrés de leur

province.

J'étais enchantée des merveilles qu'Esther Davis me contait de Londres;

il me tardait d'y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la

Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l'Opéra, enfin

toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses

agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la

tête.

Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, mêlée

d'une pointe d'envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les

habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et

des robes d'indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin

luisant, ses chapeaux bordés d'un pouce de dentelle, ses rubans aux

vives couleurs brochés d'argent; toutes choses qui, pensions-nous,

poussaient, naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans

ma détermination d'y aller afin d'en prendre ma part.

Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant

le voyage était d'avoir en route la société d'une compatriote. Nous

allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec

ses gestes:

«Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur bonne

conduite, de s'enrichir elles et les leurs. Bien des filles _vartueuses_

ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd'hui rouler en carrosse.

On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance

fait tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres.»

Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie

d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d'ailleurs? un

village où j'étais née, il est vrai, mais où je n'avais personne à

regretter; un endroit qui m'était devenu insupportable, depuis qu'à des

témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité,

dans la maison même de l'unique amie dont je pouvais attendre soins et

protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit

argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et

les frais d'enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir: huit

guinées et dix-sept schellings. J'empaquetai ma modeste garde-robe dans

une boîte à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je

n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir qu'il fût

possible de la dépenser; ma joie de posséder un tel trésor était si

réelle que je fis très peu d'attention à une infinité de bons avis qui

me furent donnés, par surcroît.

Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la petite

scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma

conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi

elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu'à Londres. Elle

fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si

c'eût été la sienne. Je ne m'arrêterai pas au détail insignifiant de ce

qui m'arriva en route, comme, par exemple, les regards que d'un oeil

humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des

voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice

Esther.

* * * * *

Ce ne fut qu'assez tard, un soir d'été, que nous arrivâmes à la ville,

dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux.

Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge,

le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce

nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m'étonnait

à la fois.

Lorsque nous fûmes arrivées à l'auberge et que nos bagages furent

descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que

jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance:

«Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m'en vais vite

dans ma place; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous

pourrez; n'appréhendez pas que les places vous manquent; il y en a ici

plus que de paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement.

Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en donnerai

avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous

souhaite beaucoup de bonheur... J'espère que vous serez toujours brave

fille et ne ferez point tort à vos parents.»

Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et prit

congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi

légèrement que je lui avais été confiée.

Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son procédé. Elle

n'eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea

un peu, mais point assez pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras

où je me trouvais. Un des garçons de l'hôtellerie vint mettre le comble

à mes inquiétudes en me demandant si je n'avais besoin de rien. Je lui

répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un

logement pour cette nuit. L'hôtesse parut et me dit sèchement, sans être

touchée de l'état où elle me voyait, que j'aurais un lit pour un

schelling, et que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville

(ce qui me fit, hélas! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir

le lendemain matin.

Dès que je me vis assurée d'un lit, je repris courage et résolus

d'aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m'avait

donné l'adresse sur le revers d'une chanson.

J'espérais trouver dans ce bureau l'indication d'une place convenable

pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d'épargner le

peu que je possédais. Quant à un certificat de bonne conduite, Esther

m'avait souvent répété qu'elle se chargeait de m'en procurer un; or, si

affectée que je fusse de son abandon, je n'avais pas cessé de compter

sur elle. En bonne fille que j'étais, je commençais à croire qu'elle

avait agi tout naturellement et que si j'en avais mal jugé d'abord,

c'était par ignorance de la vie.

L'impatience où j'étais de mettre mon projet à exécution me rendit

matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours de village, et laissant

l'hôtesse dépositaire de ma petite malle, je m'en fus droit au bureau

qui me fut indiqué.

Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise devant une

table avec un gros registre, où paraissait griffonné par ordre

alphabétique un nombre infini d'adresses.

J'approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement

baissés, passant à travers une foule prodigieuse de peuple, tous

rassemblés pour la même cause. Je lui lis une demi-douzaine de

révérences niaises, en lui bégayant ma très humble requête.

Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux d'un petit

ministre d'État, et m'ayant toisée de l'oeil, elle me répondit, après

m'avoir fait au préalable lâcher un schelling, que les conditions pour

femmes étaient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais guère

propre aux ouvrages de fatigue; mais qu'elle verrait pourtant sur son

livre s'il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle aurait

expédié quelques-unes de ses pratiques.

Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de la réponse de

cette vieille médaille. Néanmoins, pour me distraire, je hasardai de

promener mes regards sur l'honorable cohue dont je faisais partie, et

parmi laquelle j'aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je

la crus telle): c'était une grosse dame à trogne bourgeonnée, d'environ

cinquante ans, vêtue d'un manteau de velours au coeur de l'été, tête

nue. Elle avait les yeux fixés avidement sur moi, comme si elle eût

voulu me dévorer. Je me trouvai d'abord un peu déconcertée et je rougis,

mais un sentiment secret d'amour-propre me faisait interpréter la chose

en ma faveur; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de paraître le

plus à mon avantage qu'il me fût possible. Enfin, après m'avoir bien

examinée tout son saoul, elle s'approcha d'un air extrêmement composé et

me demanda si je voulais entrer en service. A quoi je répondis que oui,

avec une profonde révérence.

«Vraiment, dit-elle, j'étais venue ici à dessein de chercher une

fille... Je crois que vous pourrez faire mon affaire, votre physionomie

n'a pas besoin de répondant... Au moins, ma chère enfant, il faut bien

prendre garde; Londres est un abominable séjour... Ce que je vous

recommande, c'est de la soumission à mes avis et d'éviter surtout la

mauvaise compagnie.» Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus

que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait

trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir

affaire à une dame fort respectable.

Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre accord

s'était passé, me souriait de façon que je m'imaginai sottement qu'elle

me congratulait sur ma bonne chance: mais j'ai découvert depuis que les

deux gueuses s'entendaient comme larrons en foire et que cette honnête

maison était un magasin d'où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait

souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était

si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta

immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon

auberge, nous fûmes à une boutique dans _Saint-Paul's-Churchyard_, où

elle acheta une paire de gants qu'elle me donna; puis elle nous fit

conduire et descendre droit à son logis, dans ... Street!

Elle m'avait, durant la route, amusée par toutes sortes d'histoires plus

croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe

d'où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards,

j'étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas

dire la meilleure amie, qu'il me fût possible de trouver en ce bas

monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse,

me promettant, aussitôt installée, d'informer Esther Davis de ma rare

bonne fortune.

L'apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent

rien de la bonne opinion que j'avais conçue de ma place. Le salon où je

fus introduite me parut magnifiquement meublé; car, en fait de salon, je

ne connaissais encore que les salles d'auberge où j'avais passé sur ma

route; il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques

pièces d'argent bien en évidence qui m'éblouirent. Je ne doutai pas que

je ne fusse dans une maison des mieux famées.

Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son

dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu'elle

m'avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que,

si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une

véritable mère. A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois

ridicules révérences:

«Oui, oh! que si, bien obligée, votre servante.»

Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut:

«Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrêter cette jeune personne

pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous

ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même; car je vous

avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je

serais capable de faire pour elle.»

Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me

salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre

sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager,

à ce qu'elle m'apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress

Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère

maîtresse, m'assurant que j'étais fort heureuse d'être si bien tombée;

qu'il n'était pas possible de mieux rencontrer; qu'il fallait que je

fusse née coiffée; que je pouvais me vanter d'avoir fait un excellent

hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce,

capables de me faire ouvrir les yeux si j'avais eu la moindre

expérience.

On sonna une seconde fois; nous descendîmes et je fus introduite dans

une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors

avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison

roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce

plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.

Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phoebe Ayres, ma

tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J'eus

l'honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les

empressements alternatifs me ravissaient l'âme, et, simple que j'étais,

je ne cessais d'appeler Mistress Brown Sa _Seigneurie_.

Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu'on me ferait des

habits convenables à l'état que je devais tenir auprès de ma maîtresse;

mais ce n'était qu'un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que

personne de ses clients ou de ses _biches_, comme elle appelait les

filles de sa maison, me vît jusqu'à ce qu'elle eût trouvé acheteur pour

ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j'avais apporté au

service de Sa _Seigneurie_.

Depuis le dîner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mérite d'être

rapporté. Après souper, l'heure de la retraite étant arrivée, nous

montâmes chacune à notre appartement. Miss Phoebe, qui s'aperçut que

j'avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m'enleva dans la

minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir

ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère

ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. Phoebe avait environ

vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants

services et l'usage des eaux chaudes; ce qui l'avait réduite au métier

d'appareilleuse avant le temps.

L'égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu'elle m'embrassa avec une

ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre; mais

l'imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le

plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit

succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements

m'émurent et me surprirent davantage qu'ils me scandalisèrent.

Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à

me gagner; ne connaissant point le mal, je n'en craignais aucun,

d'autant plus qu'elle m'avait démontré qu'elle était femme en portant

mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume

était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes,

surtout pour moi qui n'en connaissais point d'autre.

Je demeurai donc aussi docile qu'elle put le désirer, ses privautés ne

faisant naître dans mon coeur que l'émotion d'un plaisir, d'autant plus

vif et plus pénétrant que je l'avais ignoré jusqu'alors. Un feu subtil

se glissa dans mes veines et m'embrasa pour ainsi dire jusqu'à l'âme. Ma

gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs,

l'amusèrent un moment, puis Phoebe porta la main sur cette imperceptible

trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui

promettait d'ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses

sensations, mais qui jusqu'alors avait été le séjour de la plus

insensible innocence. Ses doigts en se jouant s'exerçaient à tresser les

tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître

autant pour l'ornement que pour l'utilité.

Mais, non contente de ces préludes, Phoebe tenta le point principal, en

insinuant par gradations son index jusqu'au vif, ce qui m'aurait sans

doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s'y était

pas prise aussi doucement qu'elle le fit.

Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui

s'était principalement concentré dans le point central, où des mains

étrangères s'égarèrent pour la première fois, tantôt me pinçant, tantôt

me caressant, jusqu'à ce qu'un hélas! profond eût fait connaître à

Phoebe qu'elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait

une entrée plus libre.

Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce

d'anéantissement si délectable que j'aurais souhaité qu'il ne cessât

jamais.

«Ah! s'écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable

enfant!... quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme!...

Dieu! que ne suis-je homme!...»

Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus

brûlants et les plus lascifs que j'aie reçus de ma vie...

J'étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je

serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m'échappèrent

dans la vivacité du plaisir, n'eussent en quelque manière calmé le feu

dont je me sentais dévorée.

Phoebe, l'impudique Phoebe, à qui tous les genres et toutes les formes

de plaisirs étaient connus, avait pris, selon toute apparence ce goût

bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce n'était pas néanmoins qu'elle

eût de l'aversion pour les hommes, qu'elle ne les préférât à notre sexe,

mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre

indistinctement, de quelque façon qu'ils se présentassent. Rien, en un

mot, n'étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au

pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que

j'eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma

brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant

la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa

pleine lumière sur tout mon corps.

«Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me

dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien

que le toucher... je veux dévorer des yeux cette gorge naissante...

Laisse-la-moi baiser... Je ne l'ai point assez considérée... Que je la

baise encore une fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle

blancheur!... Quels contours délicats!... Oh! le charmant duvet!... De

grâce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je n'en puis plus...

Il faut, il faut...»

Ici elle se saisit de ma main et la porta à l'endroit que l'on sait.

Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes! Une épaisse et

forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je

m'y perdrais tout entière. Cependant, après s'être bien démenée, son

ardeur se ralentit: elle soupira profondément, et, me tenant toujours

étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers

redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées

ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté,

éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.

J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que je goûtai

cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature; que les

premières idées de la corruption s'emparèrent de mon coeur et que

j'éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d'une femme n'est pas

moins fatale à l'innocence que la séduction des hommes. Mais,

continuons... Lorsque la passion de Phoebe fut assouvie et qu'elle

goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda

artificieusement sur tous les points qu'elle crut de l'intérêt de sa

vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et

par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.

Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même;

si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j'avais souffertes,

je m'endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les

feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine

inférieurs pour la jouissance à ceux de l'acte réel dans l'état de

veille.

Je m'éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée.

Phoebe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux

scènes de la nuit. A ce moment, la servante apporta le thé et je

m'empressai de m'habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant,

je tremblais qu'elle ne me grondât de m'être levée si tard; mais tout au

contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les

plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit

à m'équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un

des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible.

Imaginez combien mon coeur dut s'enfler de joie à la vue d'un taffetas

blanc broché d'argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d'un

chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à

l'avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l'on

prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J'étais

d'une taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds

cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles; la

peau était d'un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré

avaient de la délicatesse et de la régularité; j'avais de grands yeux

noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n'est en de certaines

occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J'avais au menton

une fossette qui était loin de produire un effet désagréable; mes dents,

desquelles j'avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et

blanches; ma poitrine était haute et bien attachée, on pouvait y voir la

promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant

peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions

le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, du

moins, ma vanité m'empêchait de contredire la décision de nos souverains

juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement

en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d'un

caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d'autres

me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m'enlever ce que

j'avais de mieux dans ma personne et sur mon visage... En voilà trop, je

l'avoue, beaucoup trop, en fait d'éloge de moi-même; mais je serais

ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si

extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si

j'omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.

Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me

présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui,

après m'avoir saluée, m'appuya sur la bouche un baiser dont je l'aurais

volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus

désagréable figure. Que l'on se représente un homme de soixante ans

passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de

boeuf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, garnie de deux ou trois

défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre

dont le seul aspect faisait horreur.

C'était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse,

me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant

lui, me tourna tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, et, détachant mon

mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de

ma gorge.

Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes

charmes, Phoebe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte,

elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d'avoir un

aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le titre

de beau parce qu'il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement

que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j'avais un choix

à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les

_beaux gentlemen_ étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.

Tandis que Phoebe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur,

Mistress Brown, ainsi que j'ai ouï dire depuis, l'avait taxé à cinquante

guinées pour la seule permission d'avoir un entretien préliminaire avec

moi, et à cent de plus au cas qu'il obtînt l'accomplissement de ses

désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à

propos. Le marché fut à peine conclu qu'il prétendit qu'on lui livrât la

marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n'étais pas

encore préparée à une pareille attaque, qu'il fallait tâcher de

m'apprivoiser avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme

je l'étais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter par trop de

précipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on put obtenir de lui fut

qu'il patienterait jusqu'au soir.

Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d'exalter le

merveilleux cousin:

«J'avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue... il

me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter

mes caprices... que je pouvais compter sur son honneur... que je serais

au niveau des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me

promener...»

Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables

de tourner la tête d'une pauvre innocente telle que moi, si l'aversion

insurmontable que j'avais pour lui n'eût rendu leur babil sans effet. La

bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un

auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l'assaut qui se

préparait.

La séance fut si longue qu'il était environ sept heures quand nous

sortîmes de table. Je montai à ma chambre; le thé fut bientôt servi;

notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre.

L'introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu'il fut desservi elle

me dit qu'une affaire de la dernière importance la forçait de nous

quitter, que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir

compagnie à son cher cousin jusqu'à son retour.

«Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos

bonnes manières, à vous rendre digne de l'affection de cette aimable

enfant. Adieu, ne vous ennuyez point.»

En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de

l'escalier. Je m'attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai

sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et

voulut m'embrasser; son haleine infecte me fit évanouir. Alors,

profitant de l'état où j'étais, il me découvrit brusquement la gorge,

qu'il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé

par cet heureux début, l'infâme m'étendit de mon long et eut l'audace de

glisser une de ses mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me

rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant

en larmes, de ne me faire aucune insulte.

«--Qui, moi, ma chère? dit-il, vous faire insulte! Ce n'est pas mon

intention; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous

aime? que je suis dans le dessein de...»

«--Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne saurais vous

aimer, sincèrement je ne le puis... De grâce, laissez-moi... Oui, je

vous aimerai de tout mon coeur si vous voulez me laisser et vous en

aller.»

C'était parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu'à l'enflammer

davantage; il m'étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes

jupes par-dessus la tête, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme

un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation

involontaire. Ce bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes

les horreurs imaginables, disant «qu'il ne me ferait pas l'honneur de

s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle pouvait chercher

un autre pigeon..., qu'il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de

campagnarde...; qu'il pensait bien que j'avais donné mon pucelage à

quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la

ville». J'écoutai toutes ces insultes avec d'autant plus d'indifférence

que je me flattais de n'avoir rien à redouter de ses brutales

entreprises.

Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon

bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre

attendrissant où j'étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me

dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille

revînt, il me rendrait son affection; en même temps il se mit en devoir

de m'embrasser et de porter la main à mon sein; mais, la crainte et la

haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence

extrême, et m'étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la

servante monta voir ce qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque

chose.

Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce,

elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l'étais sans

émotion. De sorte qu'elle le pria immédiatement de descendre et de me

laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phoebe

rajusteraient les choses à leur retour... qu'il n'y aurait rien de perdu

pour laisser respirer un peu la pauvre petite... qu'en son particulier

elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait

pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu'il serait

inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra

de son abominable figure.

Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j'étais, que

j'avais besoin de repos et m'offrit en conséquence quelques gouttes

d'ammoniaque et de me mettre au lit; ce que je refusai par la crainte

que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant,

Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif

chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d'avoir déplu à Mistress

Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni

la vertu ni la modestie n'avaient eu aucune part dans la défense que

j'avais faite: elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait

inspirée la brutalité de l'horrible séducteur de mon innocence.

Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le

récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux du faux cousin à

mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me

rassurer et me tranquilliser l'esprit. Cependant elles se flattaient que

ce n'était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard

le restant du marché; mais heureusement je n'eus que la peur. Le

lendemain au soir j'appris, avec une joie extrême, que l'homme en

question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus

considérables, venait d'être arrêté par ordre du roi, sous l'inculpation

de s'être indûment approprié près de quarante mille livres par des

opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si

désespérées que, en eût-il encore le goût, il n'avait plus le moyen de

poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il

n'était pas probable qu'il en sortirait de sitôt. Mistress Brown,

persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu'il fallait,

avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d'adoucir mon humeur

sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions

d'une troupe de filles qu'elle entretenait à la maison. Conformément à

ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir.

En effet, l'air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur

étourderie, me gagnèrent tellement le coeur, qu'il me tardait d'être

agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de moeurs

que j'avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie

comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil.

Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu'à

l'arrivée de lord B... de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce

joyau frivole qu'on prise tant et que j'aurais donné pour rien au

premier crocheteur qui aurait voulu m'en débarrasser; car dans le court

espace que j'avais été livrée à mes compagnes, j'étais devenue si bonne

théoricienne qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre leurs

leçons en pratique. Jusque-là je n'avais encore entendu que des

discours; je brûlais de voir des choses; le hasard me satisfit sur cet

article lorsque je m'y attendais le moins.

Un jour, vers midi, que j'étais dans une petite garde-robe obscure,

séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j'entendis

je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je me glissai doucement

et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue.

C'était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d'un jeune

grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un

héros dans les joyeux ébats.

Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer,

par mon imprudence, l'occasion d'un spectacle fort intéressant; mais la

paillarde avait l'imagination trop pleine de son objet présent pour que

toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s'était assise sur

le pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d'où je ne perdis pas un

coup d'oeil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait

l'air d'un vivant de bon appétit et expéditif. En effet, il posa sans

cérémonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur

les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir

patinées quelques instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient

valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses

cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se

débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus

énormes choses qu'il soit possible de voir et qu'il n'est pas aisé de

définir. Qu'on se représente une paire de cuisses courtes et grosses,

d'un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure,

hérissée d'un buisson épais de crin noir et blanc, on n'en aura encore

qu'une idée imparfaite.

Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit au

grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m'avait été inconnue

jusqu'alors et dont le coup d'oeil sympathique me fit sentir des

chatouillements presque aussi délectables que si j'eusse dû réellement

en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les

secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels

m'annoncèrent qu'il avait donné dans le but.

La vue d'une scène si touchante porta le coup de mort à mon innocence.

Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma chemise,

j'enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup

dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble

se confondre et s'anéantir.

Quand j'eus assez repris mes sens pour être attentive au reste de la

fête, j'aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son

grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses

caresses. Mais une rasade d'un cordial qu'elle lui fit avaler et certain

mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j'eus

tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie

essentielle de l'homme. Le sommet écarlate de l'instrument, ses

dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste

gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes

transports, qui ne firent que s'accroître par l'aspect des plaisirs d'un

second combat, que ma position me fit voir distinctement.

Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou quatre

pièces de monnaie dans la main.

Le drôle était non seulement son favori, mais celui de toute la maison.

Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte qu'il n'eût pas

la patience d'attendre l'arrivée du lord à qui mes prémices étaient

destinées, car on ne se serait point avisé de lui disputer son droit

d'aubaine.

Aussitôt qu'ils furent descendus, je volai à ma chambre, où, m'étant

enfermée, je me livrai intérieurement aux douces émotions qu'avait fait

naître en mon coeur le spectacle dont je venais d'être témoin. Je me

jetai sur mon lit dans une agitation insupportable, et ne pouvant

résister au feu qui me dévorait, j'eus recours à la triste ressource du

manuel des solitaires; mais malgré mon impatience, la douleur causée par

l'attouchement intérieur m'empêcha de poursuivre jusqu'à ce que Phoebe

m'eût donné là-dessus de plus amples instructions.

Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en faisant un récit

fidèle de ce que j'avais vu.

Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je lui avouai

naïvement que j'avais ressenti les désirs les plus violents, mais qu'une

chose m'embarrassait beaucoup.

«Et qu'est-ce que c'est, dit-elle, que cette chose?

«Eh! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment est-il possible

qu'elle puisse entrer sans me faire mourir de douleur, puisque vous

savez bien que je ne saurais y souffrir que le petit doigt?... A l'égard

du bijou de ma maîtresse et du vôtre, je conçois aisément, par leurs

dimensions, que vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu'en

soit le plaisir, je crains d'en faire l'essai.»

Phoebe me dit en riant qu'elle n'avait pas encore ouï personne se

plaindre qu'un semblable instrument eût jamais fait de blessures

mortelles en ces endroits-là et qu'elle en connaissait d'aussi jeunes et

d'aussi délicates que moi qui n'en étaient pas mortes... qu'à la vérité

nos bijoux n'étaient pas tous de la même mesure; mais qu'à un certain

âge, après un certain temps d'exercice, cela prêtait comme un gant;

qu'au reste, si celui-là me faisait peur, elle m'en procurerait un d'une

taille moins monstrueuse.

«Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips; un jeune marchand

génois l'entretient ici. L'oncle du jeune homme est immensément riche et

très bon pour lui. Il l'a envoyé ici en compagnie d'un marchand anglais,

son ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour

complaire au désir qu'il avait de voyager et de voir le monde. Il a

rencontré Polly par hasard dans une société, en est devenu amoureux, et

il la traite assez bien pour mériter qu'elle s'attache à lui. Il vient

la voir deux ou trois fois par semaine. Elle le reçoit dans le cabinet

clair du premier étage; on l'attend demain. Je veux vous faire voir ce

qui se passe entre eux, d'une place qui n'est connue que de Mistress

Brown et de moi.»

Le jour suivant, Phoebe, ponctuelle à remplir sa promesse, me conduisit

par l'escalier dérobé dans un réduit obscur où l'on mettait en réserve

de vieux meubles et quelques caisses de liqueurs et d'où nous pouvions

voir sans être vues. Les acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles

embrassades de part et d'autre, il la conduisit jusqu'au lit de repos,

en face de nous; tous deux s'y assirent, et le jeune Génois servit du

vin avec des biscuits de Naples sur un plateau; puis, après quelques

questions qu'il fit en mauvais anglais, il la déshabilla jusqu'à la

chemise; Polly, à son exemple, en fit autant avec toute la diligence

possible. Alors, comme s'il eût été jaloux du linge qui la couvrait

encore, il la mit en un clin d'oeil toute nue et exposa à nos regards

les membres les mieux proportionnés et les plus beaux qu'il fût possible

de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée à ce

procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même lorsque je

pus la contempler debout et toute nue, avec sa chevelure noire dénouée

et flottante sur un cou et des épaules d'une blancheur éblouissante,

tandis que la carnation plus foncée de ses joues prenait graduellement

un ton de neige glacée; car telles étaient les teintes variées et le

poli de sa peau.

Polly n'avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son visage étaient

réguliers, délicats et doux, sa gorge était blanche comme la neige,

parfaitement ronde et assez ferme pour se soutenir d'elle-même sans

aucun secours artificiel; deux charmants boutons de corail, distants

l'un de l'autre, pointés en sens divers, en faisaient remarquer la

séparation.

Au-dessous se profilait la délicieuse région du ventre, terminée par une

section à peine perceptible qui semblait fuir par modestie et se cachait

entre deux cuisses potelées et charnues; une riche fourrure de zibeline

la recouvrait; en un mot, Polly était un vrai modèle de peintre et le

triomphe des nudités.

Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser de la

contempler; ses mains, aussi avides que ses yeux, la parcouraient en

tous sens. En même temps, le gonflement de sa chemise faisait juger de

la condition des choses qu'on ne voyait pas: mais il les montra bientôt

dans tout leur brillant, en se dépouillant à son tour du linge qui les

cachait. Ce jeune étranger pouvait avoir alors environ vingt-deux ans;

il était grand, bien fait, taillé en hercule, et, sans être beau, d'une

figure fort avenante. Son nez inclinait du Romain, ses grands yeux

étaient noirs et brillants et sur ses joues un incarnat paraissait qui

avait bien sa grâce; car il était de complexion très brune, non de cette

couleur foncée et sombre qui exclut l'idée de fraîcheur, mais de ce

teint clair d'un luisant olivâtre qui dénote la vie dans toute sa

puissance et qui, s'il éblouit moins que la blancheur, plaît cependant

davantage, lorsqu'il lui arrive de plaire. Ses cheveux, trop courts pour

être noués, tombaient sur son cou en boucles petites et légères; aux

environs des seins apparaissaient quelques brindilles d'une végétation

qui ornait sa poitrine, indice de force et de virilité. Son compagnon

sortait avec pompe d'un taillis frisé; ses dimensions me firent

frissonner de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir

ses brusques assauts; car il avait déjà jeté la victime sur le lit et

l'avait placée de façon que je voyais tout à mon aise le centre

délectable, dont le pinceau du Guide[11] n'aurait pu imiter le coloris

vermeil.

[11] Il faut noter que les traducteurs français du XVIIIe siècle ont

toujours remplacé ici le nom du Guide par celui de Rubens.

Alors Phoebe me poussa doucement et me demanda si je croyais l'avoir

plus petit. Mais j'étais trop attentive à ce que je voyais pour être

capable de lui répondre. Le jeune gentleman, en ce moment, s'approchait

du but, ne menaçait pas moins que de fendre la charmante enfant, qui lui

souriait et semblait défier sa vigueur. Il se guida lui-même et après

quelques saccades l'aimable Polly laissa échapper un profond soupir, qui

n'était rien moins qu'occasionné par la douleur. Le héros pousse, elle

répond en cadence à ses mouvements; mais bientôt leurs transports

réciproques augmentent à un tel degré de violence qu'ils n'observent

plus aucune mesure. Leurs secousses étaient trop rapides et trop vives,

leurs baisers trop ardents pour que la nature y pût suffire; ils étaient

confondus, anéantis l'un dans l'autre.

«Ah! ah! je n'y saurais tenir... c'en est trop... je m'évanouis...

j'expire... je meurs...» C'étaient les expressions entrecoupées qu'ils

lâchaient mutuellement dans cette agonie de délices. Le champion, en un

mot, faisant ses derniers efforts, annonça, par une langueur subite

répandue dans tous ses membres, qu'il touchait au plus délicieux moment.

La tendre Polly ajouta qu'elle y touchait aussi en jetant ses bras avec

fureur de côté et d'autre, les yeux fermés avec une sorte de soupir

sangloté à faire croire qu'elle expirait.

Quand il se fut retiré, elle resta quelques instants encore sans

mouvements... Elle sortit à la fin de son évanouissement et, sautant au

cou de son ami, il parut, par les nouvelles caresses que la friponne lui

prodigua, que l'essai qu'elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait

point déplu.

Je n'entreprendrai pas de décrire ce que je sentis pendant cette scène,

mais de cet instant adieu mes craintes, et j'étais si pressée de mes

désirs que j'aurais tiré par la manche le premier homme qui se serait

présenté, pour le supplier de me débarrasser d'un brimborion qui m'était

désormais insupportable.

Phoebe, quoique plus accoutumée que moi à de semblables fêtes, ne put

être témoin de celle-ci sans être émue. Elle me tira doucement de ma

place d'observation et me conduisit du côté de la porte. Là, faute de

chaise et de lit, elle m'adossa contre le mur et alla reconnaître cette

partie où je sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi

prompt que celui du feu sur la poudre. Alors, nous revînmes à notre

poste.

Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous; Polly,

assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé; l'extrême blancheur de

sa peau, contrastait délicieusement avec le brun doux et lustré de son

amant, leurs langues enflammées, collées l'une contre l'autre,

semblaient vouloir pomper le plaisir dans sa source la plus pure.

Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une nouvelle vie.

Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le pressait et le

serrait.

Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la caressant, toutes

les ressources de la luxure, se jeta tout à coup à la renverse et la

tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques instants, jouissant de son

attitude. Mais bientôt l'aiguillon du plaisir les embrasant de nouveau,

ce ne fut plus qu'une confusion de soupirs et de mots mal articulés.

Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans les siens, la

respiration leur manque et ils restent tous deux sans donner aucun signe

de vie, plongés et absorbés dans une extase mutuelle.

J'avoue qu'il ne me fut pas possible d'en voir davantage: cette dernière

scène m'avait tellement mise hors de moi-même, que j'en étais devenue

furieuse. Je saisis Phoebe comme si elle avait eu de quoi me satisfaire.

Elle eut pitié de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous

retirâmes dans notre chambre.

La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit; ma compagne s'y

étant mise aussi me demanda si je me sentais maintenant l'humeur

guerrière, ayant eu le temps de reconnaître l'ennemi. Je ne lui répondis

qu'en soupirant. Elle me prit alors la main et la conduisit à l'endroit

où j'aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes désirs; mais, ne

trouvant qu'un terrain plat et creux, je me serais retirée brusquement

si je n'avais pas craint de la désobliger. Je me prêtai donc à son

caprice et lui laissai faire de ma main ce qu'il lui plut. Quant à moi

je languissais désormais pour quelque chose de plus solide et n'étais

pas d'humeur à me contenter de ces amusements insipides, si Mistress

Brown n'y pourvoyait bientôt. Je sentais même qu'il me serait difficile

de différer jusqu'à l'arrivée de mylord B..., quoiqu'on l'attendît

incessamment. Par bonheur, je n'eus pas besoin ni de lui ni de ses

dépens; l'Amour en personne, lorsque je l'espérais le moins, disposa de

mon sort.

Deux jours après l'aventure du cabinet, m'étant levée, par hasard, plus

matin qu'à l'ordinaire et tout le monde dormant encore, je descendis

pour prendre le frais dans un petit jardin dont l'entrée m'était

interdite quand il y avait des chalands au logis. Je fus extrêmement

surprise, en voulant traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui

dormait profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons

l'avaient laissé là après l'avoir enivré et s'étaient retirés chacun en

compagnie d'une maîtresse. Sur la table restaient encore le bol de punch

et les verres, dans tout le désordre imaginable après une orgie

nocturne. Je m'approchai, par un mouvement naturel aux femmes, pour voir

sa physionomie. Mais, ô ciel! quel spectacle! il n'est pas possible

d'exprimer l'impression subite que fit sur moi cette charmante vue. Non,

cher et doux objet de mes tendres inclinations, je n'oublierai jamais

cet instant fortuné où mes yeux émerveillés t'adorèrent pour la première

fois... Il me semble que je te revois encore dans la même attitude.

Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit à dix-neuf ans, la

tête inclinée sur un coin du fauteuil, les cheveux épais en boucles

légères ombrageant à demi un visage où la jeunesse dans toute sa fleur

et les grâces viriles se réunissaient pour fixer mes yeux et mon coeur:

la langueur même et la pâleur de ce visage, où, par suite des excès de

la nuit, le lys triomphait momentanément sur la rose, imprimaient une

indicible douceur aux plus beaux traits qu'on pût imaginer; ses yeux

clos de sommeil ne laissaient voir que les tranches de leurs paupières

réunies, délicieusement bordées de longs cils; au-dessus deux arcs, tels

que le crayon n'en saurait dessiner de plus réguliers, ornaient son

front, haut, blanc et lisse; enfin, une paire de lèvres vermillonnées,

saillantes et gonflées comme si une abeille venait de les piquer,

semblaient me porter, au nom de ce charmant dormeur, un défi que

j'allais accepter, si la modestie et le respect inséparables dans les

deux sexes d'une véritable passion n'avaient arrêté ce premier

mouvement.

Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine découverte,

plus blanche qu'une nappe de neige, le plaisir de la contempler ne fut

pas assez puissant pour me le faire prolonger, aux risques d'une santé

qui devenait tout d'un coup le souci de ma vie. L'amour qui me rendait

timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la main et

l'éveillai. Il parut d'abord étonné et tressaillit en me regardant d'un

air égaré; mais, après m'avoir considérée, il me demanda quelle heure il

était. Je le lui dis et j'ajoutai que je craignais qu'il ne s'enrhumât

en restant ainsi exposé à l'air. Il me remercia avec une douceur qui

répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait pas que je ne

fusse une des pensionnaires du bercail et que je ne vinsse pour lui

offrir mes services. Néanmoins, soit qu'il craignît de m'offenser, soit

que sa politesse naturelle le retînt dans les bornes de l'honnêteté, il

me parla le plus civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit

que si je voulais passer une heure avec lui je n'aurais pas lieu de m'en

repentir. Quoique mon amour naissant m'y invitât, la crainte d'être

surprise par les gens de la maison me retenait.

Je lui dis que, pour des motifs que je n'avais pas le loisir de lui

expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa compagnie et que

peut-être je ne le reverrais de mes jours; ce que je ne pus proférer

sans laisser échapper un soupir du fond du coeur. Mon conquérant, qui, à

ce qu'il m'a avoué depuis, n'avait pas moins été frappé de ma figure que

moi de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais qu'il

m'entretînt, ajoutant qu'il me mettrait en chambre sur-le-champ et

payerait ce que je devais dans la maison. Quelque folie qu'il y eût à

accepter une pareille offre de la part d'un inconnu, qui était trop

jeune pour qu'on pût avec prudence se lier à ses promesses, le violent

amour dont je me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de

délibérer. Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais entre ses

bras et m'abandonnais aveuglément à lui, soit qu'il fût sincère ou non.

Il y avait déjà quelque temps que, pour ne pas courir les mauvais

hasards de la ville, il cherchait une fille qui lui convînt; ma bonne

fortune voulut qu'il me trouvât à son gré et que nous fissions

immédiatement le marché qui fut scellé par un échange de baisers, dont

il se contenta dans l'espoir de jouissances plus continues.

Jamais, du reste, garçon n'eut plus que lui, dans sa figure, de quoi

tourner la tête à une fille et lui faire passer par-dessus toutes les

considérations pour le plaisir de suivre un amant.

En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui se trouvaient

réunies dans sa personne, il ajoutait un air de bon ton et de noblesse,

une certaine élégance dans la manière de porter sa tête, qui le

distinguait encore davantage; ses yeux étaient vifs et pleins

d'intelligence; ses regards avaient en eux quelque chose de doux à la

fois et d'imposant; sa complexion brillait des aimables couleurs de la

rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable, le

prémunissait victorieusement contre le reproche de manquer de vie,

d'être lymphatique et mou, qu'on adresse ordinairement aux jeunes gens

d'un blond aussi prononcé qu'était le sien.

Notre petit plan fut que je m'échapperais le jour suivant, vers les sept

heures du matin (chose que je pouvais promettre, car je savais où

trouver la clef de la porte donnant sur la rue), et lui m'attendrait

dans un carrosse au bout de la rue. Je lui recommandai ne pas donner à

connaître qu'il m'eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir.

Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion, je

m'arrachai de sa présence et remontai sans bruit à ma chambre. Phoebe

dormait encore; je me déshabillai promptement et me remis au lit, le

coeur rempli de joie et d'inquiétude.

Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa petit à petit

toutes mes craintes. Mon âme était tellement occupée de cet adorable

objet que j'aurais versé tout mon sang pour le voir et jouir de lui un

instant. Il pouvait faire de moi ce qu'il voulait: ma vie était à lui,

je me serais, crue trop heureuse de mourir d'une main si chère.

Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me parut une

éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie d'avancer la pendule,

comme si ma main eût pu en hâter le temps? Je suis surprise que les gens

de la maison ne remarquèrent pas alors quelque chose d'extraordinaire en

moi, surtout lorsqu'à dîner on vint à parler de cet adorable mortel qui

avait déjeuné au logis:

«Ah! s'écriaient mes compagnes, qu'il est beau, complaisant, doux et

poli!»

Elles se seraient arrachées le bonnet pour lui. Je laisse à penser si de

pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. Néanmoins

l'agitation où je fus toute la journée produisit un bon effet. Je dormis

assez bien jusqu'à cinq heures du matin; je me glissai incontinent hors

du lit, et m'étant habillée en un clin d'oeil, j'attendis avec autant

d'impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance. Il

arriva enfin, ce délicieux moment. Alors, encouragée par l'amour, je

descendis sur la pointe des pieds et gagnai la porte, dont j'avais

escamoté la clef à Phoebe.

Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire, qui

m'attendait. Voler comme un trait à lui, sauter dans le carrosse, me

jeter au cou de mon ravisseur, et fouette cocher, tout cela ne fit

qu'un.

Un torrent de larmes, les plus douces que j'aie versées de ma vie, coula

immédiatement de mes yeux. Mon coeur était à peine capable de contenir

la joie que je ressentais de me voir entre les bras d'un si beau jeune

homme. Il me jurait, chemin faisant, dans les termes les plus

passionnés, qu'il ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche

où il m'avait embarquée. Mais, hélas! quel mérite y avait-il dans cette

démarche? N'était-ce pas mon penchant qui me l'avait fait faire?

En quelques minutes (car les heures n'étaient plus rien pour moi), nous

descendîmes à Chelsea[12], dans une fameuse taverne réputée pour les

parties fines. Nous y déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était

un réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. Il nous dit

d'un ton gai et en me regardant malicieusement qu'il nous souhaitait une

satisfaction entière; que, sur sa foi, nous étions bien appariés; que

grand nombre de _gentlemen_ et de _ladies_ fréquentaient sa maison, mais

qu'il n'avait jamais vu un plus beau couple; qu'il jurerait que j'étais

du fruit nouveau; que je paraissais si fraîche, si innocente, et qu'en

un mot mon compagnon était un heureux mortel. Ces éloges, quoique

grossiers, me plurent infiniment et contribuèrent à dissiper la crainte

que j'avais de me trouver seule à la discrétion de mon nouveau

souverain; crainte où l'amour avait plus de part que la pudeur. Je

souhaitais, je brûlais d'impatience de me trouver seule avec lui, je

serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne sais comment ni pourquoi

je craignais le point capital de mes plus ardents désirs. Ce conflit de

passions différentes, ce combat entre l'amour et la modestie me firent

pleurer de nouveau. Dieu! que de pareilles situations sont intéressantes

pour de vrais amants!

[12] Faubourg qui est à l'ouest de Londres et situé sur la rive gauche

de la Tamise.

Après le déjeuner, Charles (c'était le nom du précieux objet de mes

adorations), avec un sourire mystérieux, me prit par la main et me dit

qu'il me voulait montrer une chambre d'où l'on découvrait la plus belle

vue du monde. Je me laissai conduire dans un appartement, dont le

premier meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni pour une

reine.

Charles, ayant fermé la porte au verrou, me prit entre ses bras et, la

bouche collée sur la mienne, m'étendit, toute tremblante de plaisir et

d'effroi, sur cette pompeuse couche. Son ardeur impatiente ne lui permit

pas de me déshabiller! il se contenta de me délacer et de m'ôter mon

mouchoir.

Alors ma gorge nue, qu'une respiration embarrassée et mes soupirs

brûlants faisaient lever, offrit à ses yeux deux seins fermes et durs

tels qu'on se les peut figurer chez une fille de moins de seize ans,

nouvellement arrivée de la campagne et qui n'avait jamais connu

d'hommes. Leur rondeur parfaite, leur blancheur, leur fermeté, n'étant

pas capables de fixer ses mains, elles eurent bientôt raison de mes

jupes, et il découvrit le centre d'attraction. Cependant, après une

petite résistance tout instinctive, je le laissai maître du champ de

bataille.

Comme je n'avais pas fait, en cette conjoncture, toutes les façons

qu'exige la bienséance, il s'imagina que je n'étais rien moins qu'une

novice et que je ne possédais plus ce frivole joyau que les hommes ont

la folie de rechercher avec tant d'ardeur.

Néanmoins cette idée désavantageuse ne ralentit point son empressement;

il tira l'engin ordinaire de ces sortes d'assauts et le poussa de toutes

ses forces, croyant le lancer dans une voie déjà frayée. Mais quelle fut

sa surprise quand, après maintes vigoureuses attaques, qui me causèrent

une douleur des plus aiguës, il vit qu'il ne faisait pas le moindre

progrès.

«Ah! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir... Non, en vérité,

je ne le puis... il me blesse... il me tue.»

Charles ne crut autre chose, sinon que la difficulté venait de sa

dimension (car peu d'hommes auraient pu lutter avec lui sous ce rapport)

et que peut-être n'avais-je pas eu affaire à personne aussi fortement

outillé que lui: quant à se douter que ma fleur virginale était intacte,

c'était chose qui ne pouvait entrer dans sa tête, et il eût cru perdre

son temps et ses paroles s'il m'avait questionnée là-dessus; car il ne

pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle.

Il fît inutilement une seconde tentative qui me causa plus d'angoisses

qu'auparavant; mais, de peur de lui déplaire, j'étouffais mes plaintes

de mon mieux. Enfin, ayant essuyé plusieurs semblables assauts sans

succès, il s'étendit à côté de moi hors d'haleine, et séchant mes larmes

par mille baisers brûlants, il me demanda avec tendresse si je ne

l'avais pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui répondis d'un

ton de simplicité persuasive qu'il était le premier homme que j'eusse

jamais connu. Charles, déjà disposé à me croire par ce qu'il venait

d'éprouver, me mangea de caresses, me supplia, au nom de l'amour,

d'avoir un peu de patience, et m'assura qu'il ferait tout son possible

pour ne point me faire de mal.

Hélas! c'était assez que je susse lui faire plaisir pour consentir à

tout avec joie, quelque douleur que je prévisse qu'il me fît souffrir.

L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire · 第 18 / 25 题