quelque sorte inquiètes de savoir comment elles pourraient regagner la
pension, qui était au-delà de Kensington; lorsque l'on fit entrer la
musique et que l'on proposa de danser; elles étaient si passionnées de
la danse qu'elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps
qui s'écoulait tandis qu'elles se divertissaient; en un mot, elles
continuèrent de danser jusqu'à minuit; pendant ce temps, on leur fit
boire différentes liqueurs pour augmenter l'effervescence de leur
passion. Les assiduités de leurs danseurs les empêchèrent de prévoir
leur danger et presque leur destruction prochaine.
«Il était deux heures du matin lorsqu'elles se retirèrent pour se
coucher; tandis qu'elles se déshabillaient, elles ne purent s'empêcher
de parler de la tournure, de l'élégance, de la conduite honnête de leurs
danseurs. Miss W...ms avoua qu'elle désirait posséder pendant la nuit le
lord B..... dans ses bras, et Miss J..nes déclara qu'elle se croirait
complètement heureuse si M. G..... était dans son lit avec elle; les
amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ dans leur
chambre, en disant qu'il était impossible de refuser des invitations
aussi tendres et qu'ils se croiraient plus que des mortels si, après
avoir entendu de pareilles déclarations, ils n'offraient pas leurs
services.
«Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le point de se
mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment d'autres vêtements que
leur chemise, lorsque M. G..., prenant Miss J..nes dans ses bras, la
porta sur un lit qui était dans une chambre adjacente, et laissa le lord
B..... maître de la personne de Miss W...ms. Elles s'étaient trop
avancées pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.
«Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi
heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils goûtèrent jusqu'au
lendemain un bonheur sans mélange.
«Mais le lendemain, comment retourner à leur école? comment excuser leur
absence? Elles prièrent Mme Nelson de les reconduire à leur maîtresse et
de donner elle-même quelque raison plausible en leur faveur; elles la
supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme
Nelson était trop beau; elle avait entièrement les cartes entre les
mains; elle en avait déjà joué un _sans prendre_ et avait gagné deux
cents guinées; elle espérait avec de telles dames en avoir encore
quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes
demoiselles apprirent l'endroit où elles étaient retenues; ils obtinrent
du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre
Mme Nelson.
* * * * *
«Les démarches rigoureuses que les parents de Miss W...ms et de Miss
J..nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcèrent
de décamper: le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea
plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison de débauche, et
si Mme Nelson eût continué plus longtemps son commerce, elle aurait
probablement monté à la tribune, non pas pour prêcher, mais pour prier
la populace de ne pas la régaler d'oeufs durs.
«Au bout de quelques mois Mme Nelson, ayant vu qu'il n'y avait point de
poursuite contre elle, prit un autre séminaire dans Bolton-Street,
Piccadilly. Elle résolut de jouer à un jeu plus assuré que celui qu'elle
avait joué dans Wardour-Street; dans cet endroit, elle avait été trop
loin, avait trop risqué et avait presque tout perdu; elle jugea alors
qu'il était prudent de ne pas s'élever au-dessus des filles de joie sur
le haut ton.
«Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe, étaient _Mme
Marsh...l_, _Mme Sm...th_, _Mme B...ker_, _Mlle Fisher_ et _Mlle
H...met_.
«La première de ces dames était la fille d'un chapelain qui lui donna
une bonne éducation et qui s'efforça de fortifier son esprit par les
sentiments de la religion et de la morale. Elle est d'une figure
agréable et bien faite. Se trouvant par la mort de son père dans la plus
grande détresse, elle écouta les sollicitations du colonel _W...n_, et
elle résigna sa vertu et non pas son coeur à ces propositions; au
colonel succéda un homme qu'elle aimait sincèrement, mais elle découvrit
trop tard qu'il était engagé dans le mariage, et peu de semaines après
il la quitta; elle fut donc alors forcée de rôder pour pourvoir à ses
besoins, et maintenant, suivant les occasions, elle rend des visites à
_Mme W...ston_, à Mme Nelson et dans les autres séminaires.
«Mme Sm...th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement
belle; elle est très ignorante, et elle fut trompée par un acteur
ambulant, dont elle a adopté le nom. Pour ne point mourir de faim avec
lui dans un grenier, ou pour ne pas être envoyée à la maison de
correction comme une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique
toute sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les mots
tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes; étant
donc entrée chez Mme Nelson comme une nouvelle figure, elle y a gagné
une somme considérable d'argent, et maintenant elle figure avec éclat au
Ranelagh, à Carlisle-House et au Panthéon.
«Mme B...ker est une dame qui, pendant longtemps, a été très connue au
théâtre. Quoiqu'elle ait paru souvent ici dans le caractère d'une
déesse, nous ne pensons pas qu'elle ait quitté les planches; elle a de
justes prétentions à ce titre; elle vécut pendant deux ans avec le comte
_H...g_; mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que ses
affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence refusé
de satisfaire aux demandes pécuniaires de Mme B..ker, elle visite
maintenant les séminaires pour y rencontrer un administrateur temporaire
et pour se mettre au-dessus du besoin; elle va également dans les
mascarades et autres endroits publics.
«Miss Fisher a adopté ce nom parce qu'elle s'imagine ressembler beaucoup
à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il y a quelques années, la Laïs du
bon ton la plus admirée; on ne peut refuser qu'il y ait beaucoup de
rapport entre elles; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la
présente Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles de
Kitty; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a plusieurs
admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnes du premier
rang.
«Miss H...met a la prétention de se croire petite parente de Mme
Les...ham, mais nous croyons que la consanguinité est imaginaire; il est
certain qu'il y a quelque légère ressemblance de traits entre elles,
elle imite cette dame autant qu'elle le peut dans son jeu, et comme Miss
H...met est très vive, elle se flatte d'être engagée l'année prochaine à
un des théâtres.
«Nous allons maintenant parler d'une dame qui unit le jeûne et la
débauche, la religion et le vice dans un degré d'hypocrisie dont il y a
peu d'exemples. _Mme P......_ est ou prétend être la femme d'un
prédicateur ambulant qui, depuis quelque temps, est enfermé par ordre de
la justice; elle est si extrêmement dévote qu'elle considère comme un
péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sa bouche; mais
nous ne dirons pas qu'elle l'abhorre aussi complètement que de ne jamais
en goûter d'une autre manière et aussi abondamment et aussi
voluptueusement que possible; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le
titre de _système végétal_... Sa dévotion est égale à son péché. Si elle
doit se coucher à cinq heures avec l'amant le plus athlétique que l'on
puisse décrire, elle n'a aucune sorte d'objection pour ne pas éprouver
la vigueur de son camarade de lit; mais aussitôt qu'elle entend la
cloche de sept heures, qui appelle à la prière, elle se jette alors à
bas du lit, elle s'habille promptement et elle vole à l'église ou à la
chapelle pour faire des dévotions; l'office achevé, elle revient à son
cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour achever
les cérémonies de Vénus qu'elle avait auparavant commencées; cette
conduite exemplaire, jointe à sa stricte abstinence de la chair dans un
sens ou à son système végétal, doit certainement la placer dans le vrai
chemin du ciel dans lequel elle ne doit pas trouver d'obstacles pour
empêcher le progrès de son voyage céleste.
«Par ces secours agréables et religieux, Mme Nelson trouve les moyens de
satisfaire le goût et les dispositions de chacun de ses visiteurs.
Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien? Mme M...rshall peut
disputer des sciences occultes avec le logicien le plus subtil des
écoles. Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans la
personne de Mme Sm..th, d'autant que l'unique étude à laquelle elle
s'est toujours appliquée est celle d'une agréable courtisane. Mme B..ker
peut ravir par son chant et vous faire croire qu'elle est presque une
déesse, comme elle l'était autrefois sur le théâtre. Si la pompe et
l'affection doivent avoir quelques charmes aux yeux d'un adorateur, Miss
Fisher peut prendre tous les airs d'une femme de qualité du plus haut
ton. Si un amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages
furieux, Miss H..met peut en remplir le caractère avec autant de grâce
qu'Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît animé de l'esprit
de la chair, Mme P... jeûnera et priera avec lui aussi longtemps qu'il
le désirera, _excepté au lit_.
«Il n'est donc point surprenant que les visiteurs de Mme Nelson fussent
de tous les rangs et dénominations, depuis le duc jusqu'au méthodiste
qui accable ses paroissiens d'une abondance de damnation pour l'autre
monde, afin de pouvoir jouir, sans trouble, des douceurs et félicités de
cette sphère mondaine dans les bras de sa Laïs.
«Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste hommage à Mme Nelson,
nous jugeons qu'il est temps de renouveler nos visites à nos anciennes
amies de King's-Place.
* * * * *
«Nous revenons maintenant au grand endroit d'amour, de plaisir et de
bonheur, au célèbre _sanctum sanctorum_, ou King's-Place. Pendant nos
dernières excursions à May-Fair et à Newman-Street, il arriva une
révolution très considérable dans ces séminaires. Charlotte Hayes se
retira du commerce. Mme Mitchell ruina un gentilhomme irlandais,
extrêmement riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par ses
domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chez Mme Dubéry,
nous allons présentement parler d'elle comme d'un caractère
extraordinaire.
«_État présent et exact des séminaires dans King's-Place, donné d'après
les meilleures autorités:_
«_Mme Adams._
«_Mme Dubéry._
«_Mme Pendergast._
«_Mme Windsor._
«_Mme Mathews._
«Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires, nous allons donner
une petite description de la négresse _Harriot_, tandis qu'elle demeure
encore dans un de ces endroits voluptueux.
«Harriot habitait les côtes de la Guinée; elle était extrêmement jeune
lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée
là, elle fut exposée en vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée
par un riche colon de Kingston. A mesure qu'elle avança en âge, on
découvrit en elle un génie vif et une intelligence supérieure à la
classe ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par
l'instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades; il prit
en elle une confiance particulière et il la fit l'intendante de ses
négresses; il lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, afin de
tenir ses registres et régler ses comptes domestiques. Comme il était
veuf, il l'admettait très souvent dans son lit; cet honneur était
toujours accompagné de présents, qui bientôt attestèrent qu'elle était
sa favorite; elle resta dans cet état près de trois années, pendant
lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelèrent alors en
Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgré les beautés qui, dans cette
île, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalité
l'objet chéri de ses désirs, et cela n'était pas en quelque sorte
extraordinaire, car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que
celui des belles filles d'Albion, elle possédait plusieurs charmes qui
ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s'adonne
à la prostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de ses
intérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n'aurait point
souffert que personne le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an
quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot était très
attrayante; elle était grande, bien faite et gentille. Pendant son
séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit par la lecture de bons
ouvrages et, à la recommandation de son maître, elle avait acheté
plusieurs livres utiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait
par là considérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis
un degré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.
«Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais, malheureusement
pour elle, son maître, ou plutôt son ami, qui n'avait jamais eu la
petite vérole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu'il
paya le tribut de la nature. Harriot possédait une assez belle
garde-robe et quelques bijoux; elle avait toujours agi d'une manière si
généreuse et si équitable qu'à la mort de son maître elle n'avait pas
amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle eût pu,
aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis.
«La scène fut bientôt changée: de surintendante d'une table splendide,
elle se trouva réduite à une très mince pitance, et même cette pitance
n'aurait pas duré longtemps si elle n'eût pas avisé aux moyens de venir
promptement au secours de ses finances presque épuisées.
«Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces
scrupules délicats et consciencieux qui constituent ce que l'on appelle
ordinairement la chasteté et ce que d'autres nomment la vertu. Les
filles de l'Europe, aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent
rarement la signification dans leur état naturel. La nature dirigea
toujours Harriot, quoiqu'elle eût lu des livres pieux et remplis de
morale; elle trouva qu'il était nécessaire de tirer un parti avantageux
de ses charmes et, à cet effet, elle s'adressa à _Lovejoy_, pour qu'il
la produisît convenablement en compagnie. Elle était, dans le vrai sens
du mot, une figure tout à fait nouvelle pour la ville et un parfait
phénomène de son espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au
lord S..., qui s'arracha aussitôt des bras de _Miss R...y_ pour voler
dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement frappé de la
nouveauté des talents supérieurs de Harriot, auxquels il ne s'attendait
pas, qu'il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui
donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling.
«Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle avait des attraits
suffisants pour s'attirer la recommandation et l'applaudissement d'un
connaisseur aussi profond que l'était milord dans le mérite femelle,
elle résolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle
conclut que le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait
toujours commander le prix.
«Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses
admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se
présentaient jamais chez elle qu'avec un doux papier appelé communément
billet de banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling,
outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent, les beaux
ameublements et les bijoux qu'elle s'était achetés. Un de ses amis lui
conseilla, alors de saisir l'occasion favorable qui se présentait à elle
de succéder à _Mme Johnson_ dans King's-Place; elle écouta cet avis et
employa presque sa petite fortune à ce nouvel établissement.
«Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, mais ayant pris
un caprice pour un certain officier des gardes qui n'avait que sa paye
pour se soutenir, elle refusa d'accepter les offres de tout autre
adorateur; étant donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons
de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand
déficit dans l'état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec
ses nonnes, à Brightelmstoue; les domestiques, à qui elle avait laissé
la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de son absence: ils
augmentèrent non seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit
dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent
plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut
pas les poursuivre, quoiqu'ils terminèrent la scène de sa ruine, car
Harriot fut et est encore enfermée pour dettes.
«Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite aux autres
abbesses. Nous commencerons par Mme Adams, à l'extrémité septentrionale
de la constellation des séminaires, chez qui nous trouvons l'aimable
Émily, les beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke.
«Cette Émily n'est point Émily C..l..th..st, dont nous avons déjà parlé,
mais Émily R..berts, qui descendait d'une famille toute différente. Son
père était un rémouleur très fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont
eu autant de réputation que lui; cependant, malgré son état et la
considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Émily aucune
fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au service; elle se
plaça donc chez un marchand respectable et vécut pendant quelque temps
dans l'état de l'innocence. A la fin, le fils de son maître la débaucha,
les fruits de leur correspondance devinrent bientôt visibles et elle se
vit forcée d'abandonner la maison. Dès qu'elle eut donné au monde le
gage de son indiscrétion, elle n'eut plus d'inclination pour le service.
Le panneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de se
persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet état d'aisance, de
dissipation et de plaisir pour lequel elle était si naturellement
portée. Il faut avouer qu'Émily était, dans le sens du mot reçu de
King's-Place, une très bonne marchandise; il est impossible d'être plus
aimable qu'elle... Son frère travaille toujours dans l'humble état de
rémouleur ambulant, comme successeur de son père. Mais si Émily n'a pas
avancé son frère dans quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté
son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires
de Ring's-Place, où il travaille presque tous les jours de sa vocation.
«Miss Ph..y est célèbre et remarquable par le brillant et la vivacité de
ses yeux; elle est, à d'autres égards, une fille fort gentille et très
agréable; elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans
Bond-Street et elle fut séduite par le lord P...., qui bientôt
l'abandonna et la mit dans la nécessité d'aller exposer ses charmes dans
ce marché général de la beauté.
«Miss Coleb..ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité et ses
reparties. M. R....., l'acteur, eut l'honneur d'être le premier sur la
liste de ses adorateurs; elle fut la dupe d'un avertissement qu'il lui
adressa au sujet de sa belle figure théâtrale; en conséquence de cet
avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M. R..... lui promit de
lui enseigner l'art dramatique et de la présenter au directeur du
théâtre; il lui dit qu'il ne doutait point qu'elle ne devînt, en peu de
temps, l'ornement de la scène et qu'elle n'obtînt un traitement
considérable; il lui donna quelques leçons dramatiques; mais dans une
des scènes tendres, il joua si bien son rôle qu'elle fut forcée de
reconnaître ses talents et de céder à ses conseils, et qu'elle réalisa
les descriptions les plus amoureuses de nos poètes.
* * * * *
«Après avoir pris congé de Mme Adams, nous approchâmes de l'équinoxe et
nous fîmes voile vers le midi, où, après avoir touché le port suivant,
nous entrâmes dans la baie Dubery, où nous sommes assurés d'être très
bien ravitaillés et d'y être pourvus des vins et autres liqueurs
nécessaires pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de
King's-Place.
«Mme Dubery est une femme du monde, et quoiqu'elle n'ait jamais lu les
_Lettres de Chesterfield_, elle peut découper une pièce avec autant
d'adresse et de dextérité que milord lui-même. En effet, aucune femme ne
fait les honneurs de la table avec autant de propreté et d'élégance
qu'elle. Quoiqu'elle ait reçu une éducation d'école et que ses moeurs
furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la lecture des
_Bijoux indiscrets_, ses manières sont si polies qu'elle paraît en
quelque sorte une femme de ton; elle abhorre tout ce qui est vulgaire et
ne se sert jamais d'expressions qui choquent la bienséance; elle a
quelque teinture de la langue française; elle parle un peu italien, et,
par le secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs
étrangers aussi bien que les sénateurs anglais: c'est pour cette raison
que les ministres étrangers visitent souvent son séminaire et trouvent
toute la satisfaction qu'ils désirent.
Le comte de B..., M. de M..p..n, le baron de N......, M. de D......, le
comte de M...... et le comte H... conviennent tous que les traités de
cette maison sont dignes du corps diplomatique. En un mot, tout le
département du Nord vient, suivant l'occasion, y faire sa visite, et Mme
Dubery n'est pas sans les plus grandes espérances que le département
méridional suivra bientôt leur exemple.
«Il ne faut cependant pas s'imaginer que les visiteurs de Mme Dubery
étaient tous des membres du corps diplomatique; non, assurément...
* * * * *
«... Avant de rendre une visite en forme au séminaire de Mme Pendergast,
qui, après la maison de Mme Dubery, est le plus voisin dans
King's-Place, nous ne pouvons refuser l'invitation que nous avons reçue
de nous rendre chez la célèbre _Mme W...rs_; une dame entièrement sur le
haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour les _femmes galantes_
et les _beaux garçons_ de classe supérieure et qui s'est acquis une
grande réputation par sa capacité à accoupler les deux sexes; aussi, par
ces moyens honorables et industrieux, elle roule dans un brillant
équipage et soutient une maison considérable, consistant en personnes de
presque chaque dénomination.
«Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs, des artistes,
des musiciens et des chanteurs. A notre première entrée, le groupe était
formé du lord P...y, du colonel Bo...den, de M. A...ns..d et de M.
C...b...d. Les dames étaient Mme H...n, Mme P...y, la marquise de C...n,
Mme Gr...r et Mmes J...s... Il vint bientôt après d'autres visiteurs des
deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable compagnie le plaisir le
plus agréable, d'autant que l'esprit et la beauté y régnaient à plus
d'un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mélangées de
jouer aux cartes, on fit deux quadrilles...
«... On pria M. L...ni de chanter; il se rendit de la manière la plus
agréable au désir de la compagnie; son ami l'accompagna de la flûte, et
ils reçurent les applaudissements qu'ils méritaient.
«Le lord _P.f.t._, ayant tiré à part notre petit cercle du reste de la
compagnie, ne put s'empêcher de donner carrière à sa veine sarcastique;
il nous dit: «Je suis disciple de _Pythagoras_, et je crois fermement à
la métempsycose. Tandis que M. L...ni chantait, je ruminais quelle
serait la transmigration la plus probable des âmes des dames présentes;
je pensais que celle de Lady H...s passerait dans le corps d'une chèvre
de l'espèce la plus vicieuse; que celle de Mme P...y animerait peut-être
un hoche-queue; que celle de la marquise de _C...n_ pourrait, comme un
serpent, se plier et se replier dans la figure d'un _B...h_ orgueilleux;
que celle de _Mme Gr......_ occuperait certainement le corps petit, mais
chaud, d'une grenouille, d'autant que l'on assure que cet animal est de
toutes les créatures vivantes le plus long dans l'acte de coïtion; que
celle de la pauvre _Mme H...x_, que je plains de tout mon coeur, se
réfugierait dans celui d'une brebis innocente, comme étant jugée une
victime; quant à celles de _Mmes J..._, je pense que rien ne pourrait
mieux leur convenir que les corps d'une vipère, d'un crapaud ou d'un
serpent à sonnettes.» Le lord, après avoir ainsi donné un libre essor à
son imagination sur la transmigration des âmes des dames, fut interrompu
par M. L...ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la plus
sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements réitérés
de toute la compagnie.
* * * * *
«En nous éloignant de King's-Place, nous allons rendre une visite
amicale à une ancienne connaissance, dans _Queen-Anne's-Street_. Nous
serions en effet inexcusables de ne pas nous trouver à un rendez-vous
aussi important que celui qui nous est assigné par Mme Br...dshaw. Nous
aurions dû, à la vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait
est que nous n'étions par informé, du moins en partie, des anecdotes
suivantes.
«Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique la
généalogie de _Miss Fanny Herbert_. Cette dame, que nous avons
rencontrée d'abord dans un séminaire, dans Bow...-Street, commença,
bientôt après cette époque, à travailler pour son compte et tint une
maison très renommée au coin du passage de la Comédie, dans la même rue,
où elle demeura longtemps.
«C'était une belle femme, grande et bien faite, ayant un beau teint, des
yeux vifs et expressifs et les dents très blanches et très régulières.
Nous croyons qu'elle n'avait point recours à l'art supplémentaire
qu'emploient presque toutes les nymphes du jardin. Sa maison était
élégamment meublée; une bonne table servie en vaisselle d'argent
séduisait l'oeil de ses visiteurs: ses nymphes, en général, étaient des
marchandises supportables. Un riche citoyen était son ami le plus assidu
et peut-être le principal soutien de sa maison; mais quoiqu'elle ne fût
pas prodigue de ses faveurs, elle n'était pas insensible à la rhétorique
persuasive d'un beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et
très bien taillé. Le capitaine _H...._, _M. B......_, _M. W....._ et
plusieurs autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard
furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans la compagnie
particulière; il faut cependant avouer qu'elle n'avait point l'âme
mercenaire: par conséquent, ces messieurs, qui étaient tous _beaux
garçons de profession_, au lieu d'augmenter ses revenus, contribuaient
plutôt à les diminuer, d'autant que la plus grande partie d'entre eux se
trouvaient ruinés.
«A la fin, elle trouva un gentilhomme d'une fortune considérable qui fut
si passionné de ses charmes qu'il pensa que le seul moyen de la
posséder, à lui tout seul, était de l'épouser; il lui offrit donc sa
main, dans une intention honorable, et pour la convaincre que sa
proposition était sérieuse, il prit une maison agréable dans
Queen-Anne's-Street (où elle demeure actuellement); il la fit meubler
d'une manière élégante et fixa le jour de leurs noces; mais il tomba
subitement malade; ses médecins lui conseillèrent, pour sa santé, de se
rendre aux eaux de _Bath_; il y fut à peine rendu qu'il y paya, avant la
célébration de leurs épousailles, la grande dette de la nature. Miss
Fanny Herbert, en entrant dans la maison qu'il lui avait meublée dans
Queen-Anne's-Street, y ayant pris son nom, l'a toujours porté depuis.
«Miss Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue dans un
embarras extrême, ne sut, pendant quelque temps, quel parti prendre.
Comme elle n'avait point entièrement abandonné sa maison dans
Bow-Street, elle continua toujours son ancien train de prostitution
variée; bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa
maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle de
Queen-Anne's-Street.
«Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés pour
l'intrigue élégante, car aucune femme, quand elle le voulait, ne se
comportait avec plus d'honnêteté que Fanny; elle a l'esprit enjoué et
emploie à propos l'équivoque; à cet égard, on peut la regarder comme une
seconde Lucie Cooper; en effet, Fanny l'imite trop, et quelquefois sans
succès, mais en général, elle est une compagne vive et agréable, et
quoiqu'elle ne soit plus dans son printemps, elle n'en est pas moins une
personne digne encore de recherches.
«Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison l'agréable _Miss M..n_,
la capricieuse _Mme W......n_ et l'aimable _Miss T....h_. Ces dames
fréquentent alternativement King's-Place et les autres séminaires. Mais
elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme
à leur esprit que dans Queen-Anne's-Street.
«La première de ces dames est beaucoup courtisée par le chevalier
_P...o_ et _M. M...r_, Portugais. _M. Pis....ni_, résident vénitien, a
pris un caprice pour Mme W...n. Quant à Miss T.....h, elle est devenue
l'intime amie de _M. d'Ag...o_, ministre de Genève.
«Nous pouvons pareillement introduire dans la maison de Mme Br...dsh..w
tout le corps diplomatique du département méridional, à l'exception de
l'ambassadeur espagnol; nous allons prendre congé de ces messieurs, pour
parler d'un nouveau visiteur, le lord Champêtre...
* * * * *
«Ce fut chez Mme Br...dsh..w que le lord Champêtre vit d'abord Mme
Armst..d. C'est l'opinion générale que le lord eut un tendre penchant
pour Fanny et qu'il passa dans ses bras de doux moments; mais il est
certain qu'il rendait de fréquentes visites particulières à Mme
Br...dsh..w, toutes les fois qu'il n'avait point d'autre objet
ostensible d'attachement, et que l'on a vu cette dame se promener dans
sa voiture dans les environs de la ville et sur les différents chemins
qui conduisent à _Richmond_, _Putney_ et _Hampstead_. Il dirigea bientôt
sa chaude artillerie sur Mme Armst..d qui venait souvent chez Mme
Br...dsh..w; il la pressa de si près qu'elle céda bientôt, d'après une
_carte blanche_ qui lui fut offerte par manière de capitulation. Il lui
accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et elle céda _tambour
battant, mèche allumée_. Nous prions le lecteur de ne pas mal
interpréter cette dernière expression et de croire qu'il n'y avait point
la moindre raison de soupçonner _un tison_ de l'un ou de l'autre côté.
«Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours d'avoir un
tendre penchant pour Fanny, quoiqu'elle ait presque cinquante ans et
qu'il partage ses affections entre elle et Mme Armst..d. Que ce soit
assuré ou non, il n'en est pas moins vrai que les dames vivent dans le
plus parfait accord et qu'il ne paraît pas y avoir entre elles la
moindre apparence de jalousie.
«Comme nous avons donné un détail particulier de la conduite de Fanny
jusques et y compris sa situation présente, nous allons avoir la même
attention pour Mme Armst..d.
«Nous sommes informés que Mme Armst..d n'est point d'une famille
illustre et qu'elle est la fille d'un cordonnier; qu'étant abandonnée de
ses parents et que n'ayant aucun moyen de vivre, elle jugea prudent de
mettre ses charmes à prix, et que l'excellente négociatrice, Mme Goadby,
ayant entrepris d'en faire la vente, en informa un marchand juif. Il
paraît qu'à cette époque elle avait tout au plus quinze ans; elle était
bien faite, ses traits étaient parfaits et sa physionomie était tout à
fait agréable. Il est prouvé que le lord L....n fut, après le juif, le
second admirateur à qui Mme Goadby la présenta: mais comme les finances
du lord n'étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu'il
aurait pu le désirer, Mme Armst..d trouva que ses moyens pécuniaires
n'étaient pas pour elle une connaissance avantageuse, et elle crut alors
convenable d'accorder sa compagnie au duc de _A..._, mais leur
correspondance ne dura que quelques mois, parce qu'il découvrit bientôt
son infidélité; quelque temps après, elle passa dans les bras du noble
_Cr...kter_; cela paraîtra singulier en considérant sa liaison future
avec lady Champêtre; mais on peut dire, en cette occasion, que le duc et
le lord changèrent de danseuses dans le même cotillon.
«Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance avec Mme
Armst..d; il lui loua une petite maison de campagne près de Hampstead;
cette dame et Fanny passèrent la plus grande partie de l'été dernier
dans cette retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se
promener dans les endroits voisins.
«Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord garde si peu le
moindre secret de son attachement pour ses deux dames qu'il y a raison
de croire qu'elle durera longtemps; il est successivement occupé à
satisfaire ses passions amoureuses dans les bras de Fanny _He..be..t_ et
de Mme Armst..d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre, est
fréquemment favorisée de la compagnie du colonel _B...._, du baronnet
_Thomas L...._, du lord _B...._ et de plusieurs des membres de chez
_Arthur_ et de _Bootle_. Les dames qui fréquentaient ordinairement la
maison de Mme Br...dsh..w étaient _Charlotte Sp...r_, qui prit ce nom de
sa liaison avec le lord _Sd....r_, _Miss G...lle_, _Miss Mas...n_, _Mme
T....r_ et _Mme L...ne_.
«La première de ces dames a, pendant quelques années, figuré sur la
liste des courtisanes du haut ton; quoiqu'elle soit toujours dans son
printemps et qu'elle soit de la figure la plus agréable, elle est très
difficile dans le choix de ses amants, et, quoiqu'elle en ait plusieurs,
elle préfère toujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord
B... est très amoureux de Charlotte, malgré qu'il la connaisse depuis
six ans passés. Le lord n'est plus actuellement le gai, _le beau garçon_
de vingt-deux ans, comme l'était _Ned H..._ quand il fit la conquête
d'une certaine duchesse à _Tunbridge_; il trouve qu'il y a plus de peine
à attacher un friand morceau que d'en venir à une action avec une dame
d'expérience qui est libre d'accès et disposée à soutenir le siège,
quoiqu'il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si c'était une
attaque de jeunesse.
«Comme l'aventure du lord B.... à Tunbridge fut à la fois heureuse et
bizarre, nous pensons que le lecteur ne sera pas fâché d'en trouver ici
le détail. A cette époque, les appartements, dans cet endroit, étaient
loués par _M. Toy_, qui, sur le récit d'une hésitation dans sa voix et
commençant tous ses mots par _Tit Tit_ (n'importe l'interprétation que
l'on donne à ce premier mot), fut surnommé _Tit Tit_[4]. Mme la duchesse
de M.... était dans cette saison à prendre les eaux; se promenant un
jour dans les jardins, elle aperçut, à travers un buisson, une plante
sensitive qui lui parut si extraordinaire qu'après l'avoir bien
remarquée elle la reconnut pour être celle d'un _Tit Tit_. Elle fut si
frappée de sa longueur et de sa grosseur qu'elle résolut d'en avoir la
possession; dans ce dessein, elle alla jusqu'à offrir sa main au Toy;
mais malheureusement il se trouvait engagé et ne pouvait pas accepter
l'honneur qui lui était proposé; cependant Toy s'intéressant au vif
désir de Son Altesse et s'étant aperçu aussitôt qu'elle avait envisagé
avec transport la plante sensitive, voulant en outre rendre service à
son ami Ned, il informa Mme la duchesse de M.... que ce gentilhomme
possédait une plante encore plus belle et plus sensitive que lui. Son
Altesse fut tellement enchantée de cet avis qu'en peu de temps Ned fut
en pleine possession de sa... _fortune_.
[4] «N'ayant point employé dans le cours de cet ouvrage aucune
expression obscène, je me flatte que le lecteur suppléera à la
traduction de ce premier mot.»
(_Note du traducteur_.)
«Miss G...lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs femelles
de Mme Br...dsh..w, est grande et d'une figure agréable; elle a tout au
plus dix-huit ans; sa contenance douce et expressive indique la bonté
naturelle de son caractère: elle est la fille d'un chapelain qui mourut
pendant qu'elle était très jeune et qui ne lui laissa d'autre soutien
qu'une fondation faite au profit, soulagement, entretien et éducation
des fils et des filles des ecclésiastiques; elle fut donc, par les fonds
de cet établissement, placée apprentie chez une couturière; elle demeura
chez cette dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d'un
avocat lui fit la cour; elle l'écouta favorablement, s'imaginant que ses
desseins étaient honorables; elle consentit de passer avec lui en
Écosse. Lorsqu'ils furent en route, le clerc employa si bien la
rhétorique amoureuse qu'il lui persuada d'antidater la cérémonie. Après
deux nuits de pleine satisfaction, il la quitta; elle se vit alors
obligée de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée
d'avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit de
gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions à la chasteté et
étant présentée chez Mme Nelson, on lui persuada aisément de suivre les
avis de cette dame; elle commença alors un nouvel apprentissage dans
cette maison.
«Miss Mas..n descend d'une famille qui vivait au delà de ses revenus et
qui s'imaginait qu'il n'était point nécessaire de lui amasser une dot,
d'autant qu'elle avait, aux yeux de ses parents, des charmes suffisants
pour se procurer un mari de rang et de fortune; mais, hélas! les hommes
de ce siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée quand elle
est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune personne est un exemple
frappant de la vérité de cette observation.
«Mme Tur..r est la fille d'un gros marchand de drap qui, à sa mort, lui
laissa une fortune assez considérable; elle vécut pendant quelque temps
dans l'abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance de M.
Tur..r (qui était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui
avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même manière qu'il en
usa avec cette dame) qui lui offrit de l'épouser; elle céda en peu de
temps à ses tendres sollicitations: les noces se firent. A peine le
premier mois de mariage était-il écoulé que M. Tur..r décampa, après
s'être emparé de l'argent comptant, des billets de banque et effets
précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu'elle possédait; elle
apprit, mais trop tard, qu'avant de l'épouser il avait au moins une
demi-douzaine de femmes existantes qu'il avait également traitées. Dans
son désespoir, elle résolut d'user de représailles envers tout le sexe
masculin et de lever des contributions sur toutes les personnes qui
s'adresseraient à elle; elle a si bien réussi à cet égard qu'après avoir
travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit mois consécutifs
elle a réalisé une somme de 1,500 livres sterling.
«Mme L...ne est une fort jolie femme, elle a des yeux noirs très
expressifs et de superbes cheveux; elle est âgée d'environ vingt-cinq
ans; elle a demeuré pendant quelque temps dans New-Compton-Street, nº
10. Nous avouons que nous n'avons pas eu de renseignements sur sa vie,
mais nous croyons qu'elle a été pendant quelque temps chez une marchande
de modes, près de Leicester-Fields. Elle n'a point l'âme mercenaire,
mais elle est très voluptueuse et très agréable.
«Telles sont les principales personnes qui viennent chez Mme Bradshaw,
de laquelle nous prenons congé, après lui avoir fait une aussi longue
visite.
* * * * *
«La maison de Mme Pendergast est située dans le centre de King's-Place
et a, jusqu'à présent, conservé sa dignité, d'après les règlements de
cette abbesse judicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la
dénomination de filles de joie, ont figuré dans ce séminaire et ont
contribué aux plaisirs de la première noblesse...
* * * * *
«... Une ressemblance de nom entre Mme Windsor et une autre dame, qui ne
demeure pas à un mille de Wardour-Street, Soho, a empêché plusieurs de
ses amis, bien pensants, de venir dans son séminaire, d'après les bruits
qui avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était encline
à un vice qui révolte la nature humaine et dont l'idée seule fait
frémir. Mme Windsor ferait bien de changer de nom, afin que ses amis et
ses visiteurs n'imputassent plus à sa maison un pareil genre
d'amusements.
«Nous trouvons chez Mme Windsor plusieurs belles personnes, au nombre
desquelles _Betsy K...g_, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans,
que l'on peut regarder comme la Laïs la plus attrayante qui soit dans
les séminaires aux alentours de King's-Place. On peut comparer sa
personne à son caractère qui est complètement aimable; et si l'on
pouvait, pour un moment, oublier qu'elle est forcée par la nécessité de
prostituer sa douce personne, on s'imaginerait voir en elle un ange.
Betsy K...ng fut séduite, étant à l'école, par la négresse Harriot qui
était dans ce temps dans toute sa gloire; mais il faut avouer qu'elle
n'employa pas envers elle les mêmes artifices dont _Santa Charlotta_ se
servit à l'égard de Miss M....e, de B....L...., ou Mme Nelson à l'égard
de Miss W....ms et Miss J...nes. Il est vrai que la négresse Harriot fut
la négociatrice du traité entre Betsy K...g et le lord B....e; mais il
faut convenir aussi que Betsy fit presque la moitié des avances, car
elle déclara qu'elle était fatiguée d'être à moitié innocente, puisque
d'après les pratiques de ses camarades d'école, elle avait acquis une
telle connaissance dans l'art de la masturbation qu'elle satisfaisait
ses passions presque à l'excès; mais ce moyen, au lieu de lui faire
négliger les pensées du bonheur réel, la portait au contraire à désirer
avec plus d'empressement la véritable jouissance d'un bon compagnon. Le
lord B....e lui fut présenté dans ce point de vue; comme il possédait de
toutes les manières tout ce qu'il faut pour rendre une femme
complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à ses
embrassements. Sa fuite jeta l'alarme dans l'école. Lorsque son oncle,
qui était son plus proche parent existant, découvrit qu'elle était
débauchée et qu'elle résidait dans un des séminaires de King's-Place
(pour nous servir d'une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit
qu'elle ne lui était plus rien. La passion du lord B....e n'ayant pas
duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer ses
charmes et d'admettre en sa compagnie une variété d'amants.
«Miss N..w..m est une autre Laïs favorite du séminaire de Mme Windsor.
Cette jeune dame est grande et gentille, ses yeux sont très expressifs;
elle a les plus beaux cheveux du monde qui n'exigent d'autres arts que
de les arranger à son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite
fréquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurer une
aisance honnête; mais l'ambition de briller et un goût insatiable pour
la parure et les amusements à la mode la jettent dans une compagnie
qu'elle méprise et qui, quelquefois, lui devient à charge: mais comme
l'argent est pour Mme N..w..m un argument tout-puissant, elle ne peut
pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu'il se trouve
dans sa route un _Soubise_ ou le petit _Isaac_ de _Saint-Mary Axe_, elle
se rend aussitôt à leur apparition et elle dit qu'elle ne voit pas plus
de péché à céder à un maure ou à un juif qu'à un chrétien, ou à toute
autre personne, n'importe sa croyance.
«Mme Windsor a fait dernièrement une très grande perte en la personne de
_Miss Mere..th_, une jeune dame gauloise qui attirait chez elle le
baronnet _V..tk..ns_, le baronnet _W....w_, le lord _B....y_ et la
plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelque temps à
Londres; elle était entièrement formée dans le genre des anciennes
Bretonnes; et il est généralement reconnu que les dames de ce pays sont
modelées différemment des dames anglaises et qu'elles vous procurent un
degré supérieur de jouissances auquel nos compatriotes femelles n'ont
encore pu atteindre...
* * * * *
«Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire de Mme
R..ds..n, près de Bolton-Street, Piccadilly. Cette dame joue le _bon
ton_ au suprême degré; elle n'admet point dans sa maison les femmes qui
fréquentent les séminaires, ni celles que l'on peut se procurer à la
minute par un messager de _Bedford Arms_ ou de _Maltby_. Ses amies
femelles sont des dames grandement entretenues ou des femmes mariées qui
viennent, incognito, s'amuser avec un _beau garçon_ et gagner, par leurs
exploits multipliés, des couronnes de laurier pour en ceindre le front
de leurs chers, doux et impotents maris...
«... Mme R...ds...n prend ordinairement soin de rassembler chez elle des
parties suivant qu'elle les juge satisfaisantes aux deux sexes, mais
elle a été quelquefois fautive d'erreur dans son jugement (comme il est
arrivé à l'infortuné _Byng_); et quoiqu'elle ait reçu mille compliments
avantageux du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et d'abus de
la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s'en tirer avec
avantage, malgré les fréquentes et sévères mortifications que ses
erreurs lui ont attirées et lui font essuyer journellement.
«Le duc de A... vint un soir avec plusieurs de ses amis dans ce
séminaire; ils pensèrent que les dames devaient être contraintes de
capituler sur leurs conditions; ils se trouvèrent tous trompés dans leur
attente; ils se retirèrent, à l'exception d'un seul qui crut qu'en leur
absence il pourrait vaincre Miss L...n qui passait pour une prude et
qui, au rapport de plusieurs personnes, n'avait jamais cédé à aucun
homme, malgré qu'elle fréquentât la maison de Mme R..ds..n. Il commença
d'abord par railler sa prétendue modestie et lui dit qu'il voulait la
convaincre qu'il n'y avait rien de moins réel dans le monde femelle que
la chasteté; il assura qu'il avait scrupuleusement étudié le sexe
pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes,
affectations, hypocrisie et dissimulation; il ajouta qu'afin de
raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de
travail et d'assiduité, formé une échelle des passions amoureuses du
sexe femelle et de leur continence prétendue, laquelle il se proposait
de présenter à la Société royale et pour laquelle il recevrait, comme il
n'en doutait point, son approbation et ses remerciements; en disant
cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé:
«_Échelle d'incontinence et de continence femelle._
«Nous supposerons le plus haut degré être un _trente et un_ et lorsque
le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le calcul doit être
ainsi trouvé:
1 _Furor uterinus_ 31 2 en 100
2 Un pouce au-dessous de _Furor_ 30 4 en 100
3 Pour être complètement satisfaite 29 6 en 40
4 Passions extravagantes 28 10 en 50
5 Désirs insurmontables 27 12 en 60
6 Palpitations enchanteresses 26 6 en 20
7 Chatouillement déréglé 25 8 en 30
8 Frénésies d'occasion 24 9 en 17
9 Langueurs perpétuelles 23 5 en 18
10 Affections violentes 22 3 en 12
11 Appétits incontestables 21 6 en 25
12 Démangeaisons lubriques 20 1 en 3
13 Désirs déréglés 19 3 en 4
14 Sensations voluptueuses 18 1 en 1
15 Caprices vicieux et opiniâtres 17 4 en 11
16 Idées séduisantes 16 4 en 5
17 Émissions involontaires et secrètes 15 2 en 4
18 Jeunes filles frustrées et agitées
des pâles couleurs 14 1 en 100
19 Masturbation dans les écoles 13 12 en 13
20 Jouissances en perspective 12 toutes.
21 Sur le bord de la consommation 11 14 en 15
22 Lenteur fatale 10 1 en 11
23 Espérances séduisantes 9 1 en 2
24 Mûre pour la jouissance 8 toutes
au-dessus de 14.
25 Penchant de jeunesse 7 toute demois.
à tout âge.
26 Plaisirs antidatés 6 4 en 5
27 Espérances flatteuses et attentes agitées 5 3 en 9
28 Lubricité temporaire 4 3 en 4
29 Pruderie judicieuse 3 1 en 20
30 Chasteté à contrôler 2 4 en 1000
31 [5] Insensibilité glaciale et froide 1 1 en 10000
[5] «Le lecteur s'apercevra que nous avons pris cette échelle du haut
en bas et de bas en haut, ayant envisagé l'Arétin dans chaque
particularité.»
* * * * *
«... Miss Fa..kl..d, une des plus belles personnes de Soho square,
débuta dans la vie galante à l'âge de 15 ans. Elle fut remarquée à cette
époque par un major des _Black-guards_ qui l'enleva et la tint pendant
quelque temps prisonnière dans son château du Somershire. Mais le
tempérament de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa
rupture avec son protecteur, qui, l'ayant un jour surprise dans les bras
de son jardinier, s'empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui
avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. A Londres,
elle mena joyeuse vie; elle ne négligea aucun des plaisirs capables
d'assouvir les différentes passions de son âme; préférant donc les
plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres
avantageuses qu'on lui faisait journellement; elle se forma une société
de jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses
désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais enchanteur
de la volupté; elle traitait avec la plus grande magnificence les
favoris de ses plaisirs; elle récompensait le zèle de ceux qui n'étaient
pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W..p..le contribuait
beaucoup par la gaieté et la vivacité de son imagination, l'entraînait
dans des dépenses considérables; chaque jour elle voyait diminuer les
dons du feu lord; elle s'aperçut bientôt que toujours dépenser et ne
rien recevoir était le vrai moyen de se ruiner; elle résolut donc de
réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncer à ses
plaisirs; elle forma alors le dessein d'établir un sérail dans un genre
différent des autres séminaires; elle fit part de son projet à Mme
W..p..le, qui l'approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre
son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux. Elle
loua dans Saint-James's-Street trois maisons qui se touchaient les unes
aux autres; elle les fit meubler dans le goût le plus élégant; les
appartements étaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés
les objets; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour
passer d'une maison dans l'autre. Elle appelle ces trois maisons les
temples de l'_Aurore_, de _Flore_ et du _Mystère_. L'entrée principale
du sérail de Miss Fa..kl..d est par la maison du milieu, que l'on
intitule le temple de Flore; la maison à gauche est le temple de
l'Aurore, et celle à droite se nomme le temple du Mystère.
«Le _Temple de l'Aurore_ est composé de douze jeunes filles, depuis
l'âge de onze ans jusqu'à seize; lorsqu'elles entrent dans leur seizième
année, elles passent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant
cette époque; celles qui sortent du temple de l'Aurore sont remplacées
sur-le-champ par d'autres jeunes personnes, pas plus âgées de onze ans,
afin de ne pas faire de passe-droit; de manière que cette maison, que
Miss Fa..kl..d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours
composée du même nombre de nonnes.
«Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et bien nourries; elles
ont deux gouvernantes qui ont soin d'elles et ne les quittent point. On
leur enseigne à lire et à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu'à
festonner et à broder au tambour; elles ont un maître de danse pour
donner à leur corps un maintien noble et aisé; elles ont également à
leur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombre
desquels sont _La Fille de joie_ et autres ouvrages de ce genre, qu'on
leur fait lire principalement, afin d'enflammer de bonne heure leurs
sens; les gouvernantes sont même chargées de leur insinuer, avec une
sorte de mystère, pour leur donner plus de désir, les sensations et les
plaisirs qui résultent de l'union des deux sexes dans les divers
amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur
défend entre elles la masturbation; les gouvernantes les surveillent
strictement à cet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise
habitude que l'on contracte malheureusement dans les écoles; elles ne
sortent jamais; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans
cette maison, si elles ne peuvent pas s'accoutumer à ce célibat, mais
elles sont si bien fêtées et si bien choyées qu'elles ne songent pas à
la privation de leur liberté.
«Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup coûté à Miss
Fa..kl..d, lui est maintenant d'un grand rapport; elle s'assure, par cet
arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu'elles ont atteint
l'âge prescrit pour être initiées dans le temple de Flore, lui
produisent un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont
quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d'état de
préjudicier à leur vestalité. On ne peut être introduit dans ce noviciat
que par Miss Fa..kl..d; il faut avoir, pour y être admis, plus de
soixante ans ou faire preuve d'impuissance. Le lord Cornw..is, le lord
Buck...am, l'alderman B..net et M. Simp..n sont les paroissiens les plus
fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître
d'école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes; pendant
le cours des leçons, les gouvernantes ont seules le droit d'aller faire
des visites dans les appartements qui servent de classe aux maîtres et
aux écolières, afin d'observer si ces paroissiens paillards
n'outrepassent pas les règles de l'ordre. Il est expressément défendu
aux nonnes qui ne sont pas en exercice d'aller épier la conduite de
leurs camarades. Ces jeunes personnes n'ont point de profits, les
présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien et
leur éducation.
«_Le Temple de Flore_ est composé du même nombre de nonnes, qui sont
toutes jeunes, jolies et fraîches comme la déesse dont cette maison
porte le titre. Elles ont au premier abord un air de décence qui vous
charme; mais dans le tête-à-tête elles sont d'une vivacité, d'une
gaieté, d'une complaisance et d'une volupté inconcevables; elles sont
également si affables, si spirituelles et si enjouées que les visiteurs
sont souvent incertains sur leur choix; elles vivent ensemble de bonne
union et sans rivalité. Miss Fa..kl..d pour entretenir entre elles la
meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des
autres par le plus ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi
fondamentale de leur ordre d'apporter en bourse commune les
gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix convenu,
lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur un registre, versées
ensuite dans un coffre destiné à cet usage, et partagées entre elles,
par portions égales, le premier de chaque mois; si par hasard l'une
d'entre elles (ce qui n'est pas encore arrivé) se trouvait convaincue
d'avoir frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait
été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa..kl..d, et
tous les bénéfices qu'elle a reçus depuis le moment où elle est entrée
dans ce temple jusqu'à cette époque lui seraient confisqués par Miss
Fa..kl..d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi
rigoureuse qu'elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, de
remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise la plus
sincère et les exempte de reproches et explications de préférence
qu'elles pourraient continuellement se faire.
«Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail lorsqu'il leur
plaît. Miss Fa..kl..d ne suit point, à leur égard, la règle commune des
autres abbesses des séminaires, qui leur font payer les frais de leur
entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement,
leurs habillements et le peu qu'elles possèdent, et les forcent même de
demeurer malgré elles, jusqu'à ce qu'elles se soient acquittées de leur
dépense. Miss Fa..kl..d les exempte de toute charge quelconque; elle
pousse le désintéressement jusqu'à faire don à celles qui ont été
élevées dans le temple de l'Aurore de tous les ajustements dont elles
sont parées dans le sérail; mais toutes celles qui abandonnent la maison
ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétexte quelconque. Elles sont si
bien traitées par Miss Fa..kl..d qu'elles ne songent point à s'en aller;
d'ailleurs, les bénéfices de cette maison sont si considérables qu'elles
sont assurées de s'amasser, en plusieurs années, une petite fortune.
«Miss Fa..kl..d est si généralement connue par ses égards, son
attachement, son affabilité et son désintéressement envers ses nonnes
qu'elle reçoit perpétuellement la visite de jeunes personnes de la plus
grande beauté qui se présentent chez elle dans le dessein de se faire
religieuses de son ordre; mais, s'étant fait une loi inviolable d'avoir
toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune,
à moins qu'elle ne s'y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses
nonnes ne s'en aillent d'elles-mêmes, elle n'accepte point leurs offres,
mais elle les enregistre dans le cas de place vacante.
«Des douze nonnes destinées au service du temple de Flore, six ont été
élevées dans celui de l'Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce
séminaire depuis l'âge de onze ans, nous n'en donnerons aucun détail;
les six autres s'appellent Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss
Johns..n, Miss Bur..et et Miss Bid..ph.
«Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans; elle est la
fille d'un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé,
avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux
ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très
désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d représenta en
vain la disproportion d'âge. Son père lui enjoignit expressément de se
conformer à ses volontés. Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à
l'intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme;
elle s'en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour
ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le
père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s'il apprenait
qu'elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d, à qui elle la
recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l'établissement de
son sérail; elle la reçut avec affection et l'initia aussitôt dans les
mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd'hui avec une
ferveur surprenante.
«Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de
dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d le jour même que Miss
Edw..d. Elle perdit son père dans l'âge le plus tendre; sa mère est
revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à
raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa
mère achetait d'occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser,
le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son
veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille.
M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère.
Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa
chambre, qui n'était séparée de la sienne que par une cloison de
planches couvertes en papier peint; elle prenait le prétexte de chercher
quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait;
elle retournait ensuite auprès de son compère; elle jasait avec lui;
leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était
tellement accompagnée d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse
d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune coeur prenait déjà part,
sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement,
s'approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille
de la muraille planchéiée, afin d'entendre plus distinctement le sujet
sur lequel ils se disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne
rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont ils
étaient animés; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part
et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations, portaient dans ses
sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir,
la même scène se répétait, et Miss Butler n'était pas plus instruite. Ne
pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement
ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou
imperceptible à la muraille; elle découvrit alors le motif de leurs
ébats et de leurs vives agitations; elle soupira, elle envia la
jouissance d'une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte
(elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu'elle ne
rentrerait que le soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison.
M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère; Miss
Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée; elle
l'engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut
enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas
naissants de sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de
plus près, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en
badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il
l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la même ardeur et
comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces
caresses et brûlant d'avoir avec sa filleule la même conversation qu'il
avait journellement avec sa commère, lui dit qu'il désirait s'entretenir
avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion.
Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le préambule de son
discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa
promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule
avait l'air de prendre la plus vive attention et qu'elle se gardait bien
d'interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d'une manière forte
et vigoureuse; Miss Butler soutint de même sa réplique; elle alla même,
dans la chaleur de l'action, jusqu'à lui pousser trois arguments de
suite auxquels il lui fallut répondre; elle avait tant à coeur de
prendre la défense d'un sujet aussi beau qu'elle voulut passer à un
quatrième argument; mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables
à lui présenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement par un
baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se proposa de reprendre
le lendemain, à l'insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa
filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa
fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille; mais la
bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait
s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut d'autant plus surprise de
son silence, auquel elle ne s'attendait pas, qu'elle n'avait jamais eu
tant envie de causer; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement,
d'abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se
passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se
promit bien d'empêcher le lendemain son parrain d'avoir une grande
conférence avec elle; en effet, elle s'y prit si bien qu'elle le mit
hors d'état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement
sa mère qu'elle crut qu'il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme
Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son
compère, commença à le soupçonner d'indifférence à son égard: elle
remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait
bien des courses à faire le lendemain; ses questions réitérées et les
prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu'il y
avait de l'intelligence entre eux; elle voulut donc s'en convaincre;
pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu'elle
sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de grandes courses à
faire, elle dînerait en route. A cette nouvelle, le parrain et la
filleule se regardèrent d'un oeil de satisfaction, ce qui la confirma
dans ses soupçons. Mme Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle
l'avait annoncé la veille; elle se plaça en sentinelle dans un café peu
éloigné de sa maison, d'où elle pouvait tout épier; elle vit bientôt M.
James qui, d'un air joyeux, se rendait chez elle; elle suivit peu de
minutes après ses pas; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement
dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers
avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de
chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette dame. A cette vue,
Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille; elle l'accabla de
malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement
de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss
Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu'elle
rencontra Mme Walp...e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le
sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez Miss Fa...kl..d.
«Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus
intéressante; elle perdit ses père et mère dès l'âge le plus tendre;
elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa
fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à
peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d'elle. M.
Roberts, non satisfait d'avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui
était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses
fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu'elle prenait pour
les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui
rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l'attachement
simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses
prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu'à ravir
l'honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n'eut pas
plus tôt consommé son crime qu'il vit l'abîme infernal ouvert sous ses
pieds; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d'infamie,
accablé de dettes et de remords, il ne vit d'autre moyen d'échapper au
glaive de la justice que d'anéantir lui-même son existence; il se brûla
donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans
fortune, sans expérience, s'abandonna aux conseils d'une amie avec qui
elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons
donner la description, puisqu'elle figure dans ce séminaire, était liée
avec la marchande de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'après
les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs
dont on jouissait dans la maison de cette dame; elle l'engagea d'y
entrer avec elle; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui
était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu'elle
voulut: elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes,
qui les présenta à Miss Fa...kl..d.
«Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d et qui entra
avec elle dans le séminaire de Miss Fa...kl..d; elle a vingt et un ans
et elle est de bonne famille; il n'est point de figure plus
enchanteresse que la sienne; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants
du monde avaient plus de charmes que les agréments d'un ménage paisible,
envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s'épargner
l'embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils
épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les
divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La
misère et les infirmités, suite ordinaire d'une pareille existence, les
accablèrent de leur poids; épuisés par les veilles, les plaisirs et les
chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l'indigence, et
ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la
nature. Miss Ben...et venait à peine de retourner à la maison paternelle
lorsqu'elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée
de fortune, elle chercha à se placer; elle s'adressa pour cet effet à la
marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa...kl..d.
Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que,
portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce
séminaire et engagea Miss Edw...d à y venir avec elle.
«Miss J...ne, superbe brune âgée de vingt-deux ans; toute sa personne
est un assemblage de volupté; elle est la fille d'une femme entretenue
qui, dépensant d'un côté tout ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait
sans cesse dans le besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour
captiver les coeurs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que
de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à
peine quatorze ans; mais les recettes ne répondant point à ses désirs,
elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss
J...ne se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison; ayant
entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa...kl..d, elle se
présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu'à présent.
«Miss Bid...ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa
naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan
et qui n'a point d'attachement pour elle, la laissa de bonne heure
courir avec les enfants: elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse
d'école qu'ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle
s'attacha particulièrement à l'instruction des jeunes gens, qui, suivant
elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant
d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit obligée, à l'âge de quinze
ans, de quitter son père qui la maltraitait; elle se réfugia chez une
sage-femme qui, après l'avoir débarrassée du gain de son école et voyant
qu'elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda
à Miss Fa...kl..d.
«Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Sh..ri..an, le lord
Gr...y, le lord Hamil.on, le lord Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh,
Sh..l..k, W...son, etc.
«Le _Temple du Mystère_ n'est consacré qu'aux intrigues secrètes. Les
nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n'y sont
point admises. Miss Fa..kl..d et son amie Mme Walp..e mettent tant
d'adresse, d'honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations
qu'elles retirent un produit considérable de ce genre d'affaires. Ne
voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de
nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec
affluence...»
* * * * *
Dans ces _bagnios_, dans ces _seraglios_, on n'ignorait pas la
flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez eux. Le curieux
ouvrage intitulé _The Cries of London_, dont il a été donné une
réimpression accompagnée d'une traduction parfois insuffisante sous le
titre: _Les Cris de Londres au XVIIIe siècle_ (Paris, 1893), nous montre
un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant: «_Come buy
my little Tartars, my pretty little Jemmies; no more than a half penny a
piece._ (_Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites
verges; je ne les vends qu'un demi-penny pièce_.)» Le mot _Tartars_ est
sans doute une allusion aux Russes, à cause du knout dont ils usent. Les
Anglais ont toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l'on
a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que
l'on ne destinait pas toujours à corriger les méchants enfants, mais qui
servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux
moeurs corrompues.
Cependant, ce n'est que plus tard qu'il y eut des _seraglios_ aménagés
en vue de la flagellation. Le premier fut installé sous George IV, par
_Miss Collett_, à Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans
les environs de Portland-Place et finalement à Bedford-Street,
Russel-Square, où elle mourut. Mais ce ne fut qu'en 1828 que la reine de
cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à
flagellation appelé _Berkeley-Horse_ et, paraît-il, encore en usage.
* * * * *
Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre acteur. Pendant
sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées qui, un masque sur le
visage, parcouraient les rues en voiture, à cheval, se montraient nues
aux fenêtres. Mais il ne s'est pas donné la tâche de décrire cette
époque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le
début des _Memoirs_ rappelle le premier tableau du _Harlot's Progress_,
de Hogarth; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la
campagne. Cette fille, arrivée à Londres pour être couturière, ou
modiste, vient de descendre de la diligence d'York devant l'auberge de
la _Cloche_, à Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre
fille ne sait pas la vie misérable qui l'attend dans les _Cavernes
d'iniquité_ du quartier de _Flesh-Market_, où logent les prostituées...
Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans
les rues populeuses, observant les moeurs, écoutant les refrains
populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains
de chansons connues:
«_Gentle shepherd tell me where, where, where, where_, etc. (_Gentil
berger, dites-moi où, où, où, où_, etc.)»
Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant que pendant
la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description de l'animation de
la ville. C'est à peine s'il nous parle de l'impression que les belles
boutiques produisent sur les campagnards. Il n'a pas fixé l'aspect
pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient
la capitale en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa
meule en chantant: _Knives to grind, razors or scissors to grind!_
C'est-à-dire: _Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux à repasser!_
Le marchand de paillassons criait: _Buy a mat; a door mat or a bed mat!_
(_Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une
descente de lit!_)
Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait sans cesse:
_Buy a roasting Jack!_ (_Achetez un tourne-broche!_)
Le chaudronnier chantait: _Any pots, or pans, or kettles to mend? Any
work for the tinker?_ (_Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des
bouilloires à raccommoder? Avez-vous de l'ouvrage pour le
chaudronnier?_)
La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appelés
_dumplings_, les annonçait bizarrement: _Diddle, diddle, diddle,
dumplings, o! hot! hot!_ et les petits garçons qui couraient après elle
pour en acheter répétaient en l'imitant: _Diddle, diddle, diddle
dumplings! tout chauds, tout chauds_.
Des juifs sordides, marchands d'habits, passaient en poussant leur appel
lamentable: _Old clothes to sell? Any shoes, hats or old clothes?_
(_Vieux habits à vendre? Chaussures, chapeaux ou vieux habits?_)
Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait: _Sand o! sand o,
any sand below, maids?_ (_Du sable, oh! du sable, oh! vous faut-il du
sable, servantes?_)
Était-ce le vendredi saint? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de
brioches que l'on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix était
dessinée, les annonçait: _One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns_
(_Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns!_)
Avait-on un soufflet endommagé? On attendait que le cri de celui qui les
réparait retentît: _Bellows to mend; maids your bellows to mend?_
(_Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets à réparer?_)
L'été, c'était la marchande de groseilles à maquereau: _Ready-pick'd
green gooseberries, eight pence a gallon!_ (_Groseilles vertes, fraîches
cueillies, huit pence le gallon._) Les ménagères en achetaient souvent
pour préparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange de
groseilles, de lait et de sucre recouvert d'une légère pâte.
Le charbonnier n'était pas le moins bruyant: _Small coal; maids, do you
want, any small coal?_ (_Charbon de bois! Servantes, vous faut-il du
charbon de bois?_)
En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères; _Primroses,
primroses! Buy my spring flowers._ (_Primevères, primevères? Achetez-moi
des fleurs de printemps._) Ou bien: _Cowflips and spring flowers, a
half-penny a bunch!_ (_Primevères, fleurs de printemps, un demi-penny le
bouquet._)
Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était celui qui
vendait les _pigs_ ou cochons, gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il
criait: _A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce?_ (_Un
cochon et de la compote de pruneaux, qui m'achète du cochon et de la
compote de prunes?_)
Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l'on estimait
surtout les _rowley powlies_. Les Anglais préparaient les pois en les
faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on
posait une tranche de lard fumé. Le cri du marchand de petits pois était
long: _Green Hastings, hastings, O! come here's your large rowley
powlies, no more than six pence a peck!_ (_Pois verts nouveaux, pois
verts! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le
peck!)_
Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de nos jours. Déjà,
sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. Lorsque les
servantes entendaient: _Hare skins, or rabbit skins!_ (_Peaux de
lièvres, peaux de lapins à vendre!_) elles se hâtaient de porter à la
marchande les dépouilles des rongeurs qu'elles avaient soigneusement
mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de
lièvre huit pence.
Les marchandes de homards vivants disaient d'une voix de tête: _Buy a
lobster, a large live lobster_. (_Achetez-moi un homard, un gros homard
vivant._) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s'en faisait une
grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnés d'huile, de
vinaigre, de sel et de poivre.
Voici un cri particulièrement mélodieux: _Ground ivy, ground ivy, come
buy my ground ivy; come buy my water cresses._ (_Lierre terrestre,
lierre terrestre, venez m'acheter du lierre terrestre, venez m'acheter
du cresson._)
La marchande d'allumettes chantonnait: _Matches, maids! my picked
pointed matches!_ (_Allumettes, servantes! mes allumettes bien
pointues!_)
Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu'il annonçait
ainsi: _Buy a mouse trap, or a trap for you rats_. (_Achetez une trappe
à souris ou une trappe pour prendre vos rats._)
En automne, on vendait des noisettes: _Jaw-work, jaw-work, a whole pot
for a half-penny, hazelnuts!_ (_Ouvrage pour mâchoires, ouvrage pour
mâchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes!_)
Les crabes s'annonçaient brièvement: _Crab! Crab! Will you crab?_
(_Crabe! crabe! Voulez-vous des crabes?_)
Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les tessons de
bouteilles, les demandait humblement: _Any fluit glass or broken bottles
for a poor man today?_ (_Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées
pour un pauvre homme aujourd'hui?_)
C'étaient encore les fèves vantées allégrement: _Windsor beans: a groat
a peck, broad Windsors._ (_Fèves de Windsor, un groat le peck, les
belles fèves de Windsor._)
D'autres marchands de fruits annonçaient: _Nice peaches or nectarines;
rare ripe plums_ (_Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et de
qualité rare_), ou encore: _A groat a pound large Filberts, a groat a
pound, full weight, a groat a pound_. (_Un groat la livre de belles
avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre._) Ou bien:
_Wheh you will for a half-penny, golden rennets._ (_Choisissez celle que
vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées_.)
De Chelsea, d'Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient leurs
légumes: _Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys_.
(_Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan
extraordinaires!_)
Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à une perche, en
criant: _Rabbits, o! a fine Rabbit._ (_Lapins! Oh! un beau lapin!_)
Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient très friands,
et faisait le fond d'une sorte de pain d'épice que l'on vendait chaud
dans les rues: _Hot spice gingerbread, all hot!_ (_Du pain d'épice
chaud, tout chaud!_) Le plus renommé était débité par un marchand qui se
tenait aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un
petit four en fer-blanc.
Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en achetaient en se
rendant à l'école: _Hot bak'd Pippins, nice and hot!_ (_Pommes cuites et
chaudes, belles et chaudes!_)
Le marchand de volaille criait, d'une voix rauque: _Buy a chicken, or a
fine fat fowl!_ (_Achetez, un poulet ou une belle poule grasse!_)
Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les bouilloires et les
ustensiles de diverses sortes se précipitaient lorsque retentissait le
cri bien connu: _Any brickdust below, maids? Maids, do you want any
brickdust?_ (_Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les
servantes? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique?_)
Malgré qu'il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands
et c'est pour eux que l'on criait: _Nice green cucumbers! O! two for
three halfpence!_ (_De beaux concombres verts! Oh! deux pour trois
demi-pences!_)
Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu'ils
préfèrent: _Buy my found liver or lights for your cat!_ (_Achetez-moi du
foie bien frais ou du mou pour votre chat!_)
Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise: _Buy a jack-line or
a clothesline!_ (_Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre
le linge!_)
Les mandarines, que l'on appelait oranges de Chine, étaient un fruit
fort apprécié: _China oranges; one a penny, two a penny, nice China!_
(_Oranges de Chine; une pour un penny, deux pour un penny, les belles
oranges de Chine!_)
La marchande d'éperlans allait en acheter à Billingsgate et toute la
journée elle marchait, criant de rue en rue: _Sprats, o! Sprats, o!
Fresh live sprats!_ (_Les éperlans, oh! Les éperlans frais vivants!_)
Quand venait l'automne et jusqu'en hiver, les noix ornaient souvent la
table. On les mangeait trempées dans un verre de vin; aussi était-il
prospère le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en
criant: _Walnuts, nice walnuts; ten a penny, fine cracking walnuts!_
(_Les noix, les belles noix; dix pour un penny, les belles noix
croquantes!_)
Le marchand de lacets les portait au bout d'une perche, en ventant la
qualité de sa marchandise multicolore: _Long and strong, long and
strong; come buy my garters and laces, long and strong!_ (_Longs et
solides, longs et solides, venez m'acheter des jarretières et des lacets
longs et solides!_)
Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son
gibier: _Buy a wild duck, or a wild fowl!_ (_Achetez un canard sauvage
ou une poule sauvage!_)
Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient à ce poisson une
place privilégiée à côté du turbot, proclamé roi des poissons: _New
mackerel, nice mackerel!_ (_Le maquereau nouveau, le beau maquereau!_)
Quand l'été ramenait les cerises et quand les premières apparaissaient,
on entendait la voix de la marchande qui vendait des bâtonnets sur
lesquels elle avait attaché une demi-douzaine de cerises: courte-queue,
cerises de Kent ou bigarreaux: _A half-penny a stick, Duke cherries;
round and found, no more than a half-penny a stick!_ (_Un demi-penny le
bâton, les griotes; rondes et saines, un demi-penny le bâton
seulement!_)
Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait: _Old chairs to
mend; any old chairs to mend?_ (_Vieilles chaises à réparer, avez-vous
des vieilles chaises à réparer?_)
Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes huîtres
de Colchester, de Wainfleet, de Melton: _Oysters, o! Fine Wainfleet
oysters!_ (_Des huîtres, oh! de belles huîtres de Wainfleet!_)
Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs: _Nice
strawberries, or hautboys!_ (_Les belles fraises, les grosses fraises!_)
Les oiseaux chanteurs, le linot, l'alouette accompagnaient de leurs
trilles leur marchand qui chantait: _Buy my singing, singing birds!_
(_Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs!_)
Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l'utilité
de sa marchandise m'échappent), qui s'en allait par les rues en faisant
des jeux de mots dans le genre du suivant: _My old soul, will you buy a
bowl?_ Cela rime en anglais, mais non plus en français: _Ma vieille âme,
voulez-vous m'acheter une boule?_
Le tonnelier criait: _Any work for the cooper?_ (_Avez vous de l'ouvrage
pour le tonnelier?_)
Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs était celui qui
consistait à errer le jour et même le soir en criant: _Buy a fire-stone,
cheeks for you stoves!_ (_Achetez une pierre de foyer, des briques pour
vos fourneaux._)
Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou
carrelets dans un panier sur la tête en chantant: _Buy my flounders,
live flounders!_ (_Achetez-moi des flondes, des flondes vives!_)
Le cireur se promenait, un petit panier à la main: _Black your shoes,
Your Honour! Black, sir! black, sir!_ (_Faites noircir vos souliers,
Votre Honneur! Noircir, monsieur! noircir, monsieur!_)
Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence les
allées malpropres où les _beaux_ ne s'aventuraient pas sans se salir.
A ce propos Casanova remarque:
«Un homme en costume de cour n'oserait aller à pied dans les rues de
Londres sans s'exposer à être couvert de boue par une vile populace,
et les gentlemen lui riraient au nez.»
Ajoutons que l'accent de la plupart des cireurs indiquait une origine
irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trépied pour placer le
pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage
anglais qui n'est connu en France que depuis la moitié du XIXe siècle.
Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore métier de
surveiller les prostituées pour le compte des maquerelles ou des
logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement
l'adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme était celle
de Mme Cole, dans le roman de Cleland.
La marchande d'anguilles portait sur la tête son baquet plein de sable
où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell
jusqu'au Strand en criant: _Buy my eels; a groat a pound live eels!_
(_Achetez-moi des anguilles; un groat la livre d'anguilles vives!_)
Rien d'étonnant à ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les
poissonniers ont toujours été les plus nombreux des petits marchands qui
parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient
les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des
poissons chers et estimés: _Buy my maids, and fresh soles!_
(_Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches!_)
De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de leurs vaches
dans certaines rues de différents quartiers. King-Street surtout en
était encombré et retentissait de leurs cris: _Any milk below, maids?_
(_Vous faut-il du lait, là en bas, les servantes?_)
La marchande de riz au lait s'installait avec son attirail et sa chaise
au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les décrotteurs, les
ramoneurs se délectaient de la friandise qu'elle leur servait dans une
tasse sale avec une cuillère plus sale encore: _Hot rice milk!_ (_Du riz
au lait tout chaud!_)
La marchande d'almanachs en vendait de toutes sortes en criant: _New
almanacks, news! Some lies, and some true. Buy a new almanack!_
(Almanachs nouveaux, nouveaux! Il y en a qui mentent, d'autres qui
disent vrai. Achetez un almanach nouveau!)
L'almanach contenait les renseignements les plus utiles, des
prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les changements de
la lune, la table pour calculer l'intérêt, la liste des rois, l'époque
où commencent et finissent les termes, etc.
Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la
nourriture des pauvres gens; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils
dévoraient avec joie les pommes de terre et le lait caillé et se
passaient le plus souvent de viande. A Londres même, les pommes de terre
coûtaient bon marché. _Potatoes! o! Two pound a penny! five pound two
pence!_ (_Les pommes de terre! oh! Deux livres pour un penny! cinq
livres pour deux pence!_) Mais ce mets était réputé grossier et réservé
aux gens du commun.
Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des
peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des
chandelles. Elles vendaient ces résidus aux vieilles femmes qui
criaient; _Any kitchenstuff?_ (_Avez-vous des restes de graisse à
vendre?_) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies, la mégère avait
toujours quelques bons conseils à leur donner, comme d'aller trouver
telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant
elle était bonne, des atours aux jeunes filles et s'occupait de leur
fortune, pour peu qu'elles voulussent être aimables avec de vieux
gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des noms de
servantes devenues des grandes dames pour l'avoir écoutée, et elle se
retirait se promettant de revenir bientôt afin de connaître l'effet de
ses paroles habiles dans l'âme des jeunes filles innocentes et naïves.
Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le thé
à la jolie et agréable colline de White-Conduit, le jeune homme de la
Cité donnait à sa maîtresse l'illusion de cette promenade en achetant un
pain de White-Conduit qu'on vendait dans les rues et qu'on allait manger
dans une taverne. _A hot loaf! A White-Conduit loaf!_ (_Un pain tout
chaud! un pain de White-Conduit!_) L'abus du thé était déjà un sujet de
railleries de la part des écrivains de l'époque. White-Conduit était un
de ces jardins publics, nommés _tea-gardens_, parce qu'on y prenait
surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la
débauche londonienne au XVIIIe siècle furent ceux de _Vauxhall_ et de
_Ranelagh_, qui étaient situés hors des barrières de Londres.
Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était mêlée. La
plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. Presque déserts
pendant la semaine, ils étaient pleins le dimanche, et c'était surtout,
ainsi que le dit une description du temps, «de petite bourgeoisie,
d'ouvriers et d'ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles,
_toutes filles d'honneur comme il plaît à Dieu.»_
On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se
bornaient à prendre du thé, à boire de la bière ou encore du cidre dans
des tonnelles aménagées autour du jardin. Faisait-il mauvais temps? On
allait dans les salles du café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au
demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les
plus fréquentés était le _Dog' and Duck_, situé dans _Saint-George's
fields_, à portée des trois ponts. On allait aussi à _White-Conduit
Hill_, à _Bagnigge Wels_, au Belvédère, à _Bermondsey Spas_, au
_Cromwell_, au _New Tumbridge_, à la _Florida_, au _Rumbolo_, à
_Hihgbury barn_.
Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall
attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée
où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de
mauvaise vie.
Voici la description du _Ranelagh_, d'après un ouvrage du temps:
_Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans
cette partie de l'Angleterre... ouvrage fait à Londres_ par M. D. S. D.
L.
«_Ranelagh_ est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux
milles de Londres; c'est un des endroits d'amusements publics les plus
à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu'on y
trouve les soirées du printemps et partie de l'été. Afin que
_Ranelagh_ continue d'être le rendez-vous de la meilleure compagnie,
on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en juillet, qui
est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.
«On paie à la porte une demi-_crown_ (un petit écu). En traversant le
bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins; mais,
dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la
rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l'abri de
l'inclémence des saisons.
«_Ranelagh-House_ appartenait au comte de Ranelagh. A sa mort, il fut
acheté par des particuliers dans l'intention d'en faire une place
d'amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de
la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente _rotonde_ ou
_amphithéâtre_. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire
en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et
sous l'inspection de M. Jones; elle fut commencée et finie en 1740.
«Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthéon
de Rome. L'architecture du dedans est analogue à celle du dehors. Le
diamètre extérieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l'intérieur
de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposés les uns aux
autres; ils sont de l'ordre dorique et le premier étage est rustique.
Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie
au-dessus, dont l'escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre
dans les premières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont
les croisées.»
A l'époque où parut _Fanny Hill_, l'orchestre était élevé au centre de
la rotonde.
Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien choisis. Le
concert commençait à sept heures et finissait à dix. Autour de la
rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur
laquelle on servait le thé et le café _gratis_. Les loges avaient
chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir
sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade,
qui contenait la même quantité de loges qu'en bas, ayant chacune son
escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la
pièce était bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plus
tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde était plus
élevée que les jardins. Reprenons la description de _Londres et ses
environs_:
«La partie de derrière est entourée d'une allée sablée, éclairée avec
des lampes, et l'extrémité de cette espèce de terrasse est plantée
d'arbustes en massifs. De là, on descend sur un beau lapis de gazon,
de forme octogone, terminé par une allée sablée, ombragée par des
ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des allées serpentantes,
qui sont éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable
vues au travers des arbres.
«Mais la promenade la plus généralement admirée est celle qui est au
sud de _Ranelagh-House_ et qui conduit au fond du jardin: c'est une
allée sablée bordée de deux tapis de gazon, ombragée d'ormes et d'ifs
et éclairée par vingt lampes.
«Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple circulaire du
dieu Pan, et la statue d'un de ses faunes est sur le dôme; il est
peint en blanc et le dôme est supporté par huit piliers.
«A la droite de ces jardins est un beau canal où il y a une grotte.
Des deux côtés sont des allées éclairées par douze lampes. A droite
sont deux allées: la plus près de l'eau a douze lampes; et l'autre,
qui est très longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très
grands. Au bout de cette allée sont vingt lampes, qui forment trois
arches triomphales et offrent un charmant coup d'oeil le soir.
«Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au bout est un
édifice avec un fronton supporté par dix colonnes. Plusieurs personnes
vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde; il n'en
coûte qu'un schelling.»
Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce
qu'était ce fameux jardin et nous fait juger de la liberté des moeurs
des dames anglaises du bon ton, en ce temps-là:
«Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je me rappelai
que c'était jour de Ranelagh, et, voulant connaître cet endroit, je
pris une voiture et, seul, sans domestique, je m'y rendis dans le
dessein de m'y amuser jusqu'à minuit et d'y chercher quelque beauté
qui me plût.
«La rotonde du Ranelagh me plut; je m'y fis servir du thé, j'y dansai
quelques minutes; mais point de connaissances; quoique j'y visse
plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n'osais en
attaquer aucune. Ennuyé, je prends le parti de me retirer; il était
près de minuit; j'allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que
je n'avais point payé; mais il n'y était plus et j'étais fort
embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en attendant
sa voiture, s'apercevant de mon embarras, me dit en français que, si
je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire à ma
porte. Je la remercie et, lui ayant dit où je demeurais, j'accepte
avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portière
et, s'appuyant sur mon bras, elle monte, m'invite à me placer à côté
d'elle et ordonne qu'on arrête devant chez moi.
«Dès que je fus dans la voiture, je m'évertuai en expressions de
reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai le regret que
j'éprouvais de ne l'avoir point vue à la dernière assemblée de
Soho-Square.
«--Je n'étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath
aujourd'hui.
«Je me loue du bonheur que j'avais de l'avoir rencontrée, je couvre
ses mains de baisers, j'ose lui en donner un sur la joue, et, ne
trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et le sourire de
l'amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, sentant la
réciprocité, je m'enhardis et bientôt je lui ai donné la marque la
plus évidente de l'ardeur qu'elle m'avait inspirée.
«Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l'avais trouvée
douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais aller pour
lui faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais
passer à Londres; mais elle me dit: «Nous nous reverrons encore et
soyez discret.» Je le lui jurai et ne la pressai pas. L'instant
d'après la voiture s'arrête, je lui baise la main et me voilà chez moi
fort satisfait de cette bonne fortune.
«Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu'enfin je la retrouvai
dans une maison où lady Harington m'avait dit d'aller me présenter à
la maîtresse de sa part. C'était une lady Betty Germen, vieille femme
illustre. Elle n'était pas au logis, mais elle devait rentrer en peu
de temps et je fus introduit au salon pour l'attendre. Je fus
agréablement surpris en y apercevant ma belle conductrice du Ranelagh,
occupée à lire une gazette. Il me vint dans l'esprit de la prier de me
présenter. Je m'avance vers elle et à la question que je lui fais, si
elle voudrait bien être mon introductrice, elle répond d'un air poli
qu'elle ne pouvait pas, n'ayant pas l'honneur de me connaître.
«--Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas?
«--Je vous remets fort bien, mais une folie n'est pas un titre de
connaissance.
«Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle se remit
tranquillement à lire sa gazette et ne m'adressa plus la parole
jusqu'à l'arrivée de lady Germen.
«Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire
le moindre semblant de me connaître, me parlant cependant avec
beaucoup de politesse lorsque l'à-propos me permettait de lui adresser
la parole. C'était une lady de haut parage et qui jouissait à Londres
d'une belle réputation.»
On trouve aussi dans _Londres et ses environs_ une description détaillée
des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts en 1732.
«Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, à deux
milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours, à 6 h. 1/2 du
soir, excepté le dimanche, depuis mai jusqu'à la fin d'août;
l'admission est d'un schelling.
«En entrant par la grande porte, le premier objet qui se présente est
une allée de 900 pieds de longueur, plantée des deux côtés d'ormes qui
forment une arche, à l'extrémité de laquelle on a le plus beau
paysage, terminée par un obélisque gothique où on monte par un petit
escalier. La base est décorée de festons de fleurs et aux coins sont
peints des esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription:
Spectator
Fastidiosus
Sibi Molestus
«En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle planté
en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, très
orné de sculpture, niches, etc. Le dôme est surmonté de plumes
blanches qui sont les armes des princes de _Wales_. Tout cet édifice
est en bois peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en
_plaistic_, composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de
_Paris_, mais qui n'est connue que de l'architecte. Les beaux jours,
la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour
la partie vocale qu'instrumentale, sont bien choisis. Le concert
commence à huit heures et finit à onze.
«Sur une grande pièce de bois est un paysage qu'on appelle _The
Day-Scene_. On l'ôte à la chute du jour pour découvrir une cataracte
en transparent, dont l'effet est très brillant. Il est curieux de voir
comment toute la compagnie court en foule, au son d'une cloche qui
sonne à neuf heures pour avertir du moment où cette cascade est
visible. On la recouvre au bout de dix minutes.
«Dans la partie du bosquet, en face de l'orchestre, sont placés
quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon de l'ordre
composite, qui fut construit pour le dernier prince de _Wales_, dans
lequel son petit-fils a soupé souvent les années dernières. On monte
dans ce pavillon par un escalier double à balustrades. Le front est
supporté par des pilastres de l'ordre dorique. Dans le plafond sont
trois petits dômes, avec des ornements dorés d'où descendent trois
lustres.
«Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par _M. Hayman_, tirés
des pièces historiques de _Shakespeare_. Ils sont admirés
généralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l'expression.
«Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation de la
tempête dans la tragédie de _Lear_.
«Le second est le moment de la tragédie d'_Hamlet_, où le roi, la
reine de _Danemark_, au milieu de leur cour, donnent audience.
«Le troisième est la scène d'_Henri V_, qui précède la fameuse
bataille d'_Azincourt_: elle se passe devant la tente du roi; son
armée est à quelque distance, et le héraut français, accompagné d'un
trompette, vient lui demander s'il veut composer pour sa rançon.
«Le dernier est la scène de _la Tempête_ où _Miranda_ aperçoit, pour
la première fois, _Ferdinand_: elle est à lire sous un arbre; le livre
lui tombe des mains; _Ferdinand_ est à ses genoux et exprime
l'agréable surprise qu'il éprouve. _Prospero_, dans sa robe magique,
affecte de la colère...
«... L'espace entre le pavillon et l'orchestre est le rendez-vous
général de la compagnie qui s'y rassemble pour entendre le chant.
Lorsqu'une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le
bosquet est illuminé par 2,000 lampes qui font un charmant effet au
milieu des arbres. Sur la face de l'orchestre, elles forment trois
arches triomphales; le tout est allumé avec une rapidité surprenante.
«Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande
salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre...
«... La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, est pavée
de carreaux de Flandres, afin d'éviter l'humidité que contracte le
sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entouré d'allées
sablées. Il y a une quantité de pavillons ou alcôves décorées de
peintures, d'après les dessins de _MM. Hayman_ et _Hogarth_. Chaque
pavillon a une table et peut tenir huit personnes...
«... Les peintures des pavillons sont:
«1º Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes les beautés de
ces lieux;
«2º Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère dans le
bois;
«3º La nouvelle rivière d'_Islington_ avec une famille qui se promène;
une vache qu'on trait et des cornes fixées sur la tête du mari;
«4º Une partie de quadrille et un service de thé;
«5º Un concert;
«6º Des enfants faisant des châteaux de cartes;
«7º Une scène du _Médecin malgré lui_;
«8º Un paysage;
«9º Une contredanse de villageois autour d'un mai;
«10º Enfilez mon aiguille;
«11º Un vol de cerf-volant;
«12º Le moment du roman de _Paméla_, où elle annonce à la femme de
charge le désir qu'elle a de retourner chez ses parents;
«13º Une scène du _Diable à payer_ entre _Jobson Nell_ et le sorcier;
«14º Des enfants jouant à la cachette;
«15º Une chasse;
«16º _Paméla_ sautant par la fenêtre pour s'échapper de chez lady
_Davers_;
«17º La scène des _Merry Wives de Windsor_ où _Sir John Falstaff_ est
mis dans la corbeille au linge sale;
«18º Un combat naval entre les Espagnols et les Maures;
«Les peintures finissent ici; mais les pavillons continuent et
conduisent à une colonnade de 500 pieds de longueur, dans la forme
d'un demi-cercle...
«Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d'autres pavillons qui
mènent dans la grande allée.
«Dans le dernier de ces pavillons est peinte _Suzanne aux yeux
pochés_, lorsqu'elle vient dire adieu à son doux _William_, qui est à
bord de la flotte qui va partir...
«En retournant au bosquet, les pavillons derrière l'orchestre ont les
peintures suivantes:
«1º Difficile à plaire;
«2º Des glisseurs sur la glace;
«3º Des joueurs de musette et de hautbois;
«4º Un feu de joie à _Charing-Cross_ et autres réjouissances. Le coche
de _Salisbury_ versé;
«5º Le jeu de _Colin-Maillard_;
«6º Le jeu des lèvres de grenouilles;
«7º Une hôtesse de _Wapping_, avec des matelots qui débarquent;
«8º Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme qui lui
enfonce des épingles dans le menton.»
La description continue, énumérant longuement les peintures, les allées,
les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres, les tulipiers et la belle
«prairie défendue par un _haha_ pour empêcher qu'on n'y entre».
A la fin on donne:
«le prix des denrées qu'on peut avoir dans ces jardins.
Schelling Pence
Une bouteille de bourgogne 7 6
Une de champagne 10 6
De Frontignac 7 0
De Claret[6] 7 0
De vieux _hock_ 6 0
De madère 5 0
Du Rhin 3 0
De Sheres[7] 3 6
De Montagne 3 0
De Port[8] 2 6
De Lisbonne 2 6
Une bouteille de cidre 1 0
Une d'arrack 8 0
Deux livres de glace 1 0
La petite bière 0 6
Un poulet 3 0
Un plat de jambon 1 0
Un de boeuf 1 0
Un de boeuf roulé 1 0
Un pigeon préservé dans le beurre 1 0
Une laitue 0 6
Une petite mesure d'huile 0 5
Un citron 0 3
Une tranche de pain 0 1
Un petit pain de beurre 0 2
Un biscuit 0 1
Une tranche de fromage 0 2
Une tarte 1 0
Une custard[9] 0 4
Un gâteau de fromage 0 4
Un plat d'anchois 1 0
Un d'olives 1 0
Un concombre 0 6
Une gelée 0 6
Les bougies 1 4»
[6] Vin de Bordeaux.
[7] Vin de Xérès que les Anglais nomment Sherry.
[8] Vin de Porto.
[9] Pot de crème.
L'entrée au Vauxhall coûtait un schelling.
Casanova observe:
«Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que pour l'entrée
du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s'y procurer les plaisirs les
plus variés, tels que bonne chère, musique, promenades obscures et
solitaires, allées garnies de mille lampions, et l'on y trouvait
pêle-mêle les beautés les plus fameuses de Londres, depuis le plus
haut jusqu'au plus bas étage.»
* * * * *
Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c'est pour se
libérer que, sur la proposition d'un libraire, il écrivit les _Memoirs
of a woman of pleasure_, autrement _Fanny Hill_, oeuvre remarquable;
libre, mais délicate. Elle lui fut payée 20 guinées.
On ne sait pas bien si la première édition des _Memoirs_ parut en 1747,
1748, 1749 ou 1750. On pense que l'éditeur en fut le libraire Griffiths,
qui publiait _The Monthly Review_. Cela paraît probable, car dès 1760
Griffith publia, sous le titre de _Memoirs of Fanny Hill_, une édition
publique, mais très adoucie de l'ouvrage de Cleland, et le _Monthly
Review_ fit l'éloge d'un ouvrage dont la publication clandestine et le
texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent 10,000 guinées.
Poursuivi pour l'avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté comme excuse,
et le Président qui le jugeait et qui était le comte Granville lui fit
une pension de 100 livres sterling par an. La seule condition était de
ne plus écrire d'ouvrages libres. Cleland observa cette condition et
toucha sa pension jusqu'à la fin de sa vie. Il vécut dans l'étude, à
l'écart de la société qui ne lui pardonnait pas d'avoir écrit les
_Memoirs_. Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait
dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu'il charmait par son
érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque pleine de
livres rares et précieux.
Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.
* * * * *
Cleland écrivit, outre les _Memoirs of a woman of pleasure_, plusieurs
romans qui ne manquent pas d'intérêt:
_The Memoirs of a Coxcomb_ (1767, in-18) ou _Mémoires d'un fat_;
_Surprises of Love_ ou _Surprises d'amour_ (Londres, 1765, in-12); _The
Man of Honour_ ou _l'Homme d'honneur_ (Londres, 3 vol. in-12).
Il composa des pièces: _Titus Vespasian_, 1755 (in-8º), drame; _Timbo
Chiqui or the american Savage_, 1758 (in-8º), drame en 3 actes.
On lui doit quelques essais de philologie _celtomaniaque_ sans grande
valeur: _The way to thing by words, and to words by thing_, et en 1768,
_Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means of the
analytic method, to retrieve the antient Celtic_, ouvrage auquel il
donna l'année suivante un supplément sous le titre d'_Additionnal
articles to the Specimen_, etc.
Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels que le
_Public Advertiser_, où il signa tantôt _Modestus_ et tantôt _A.
Briton_.
* * * * *
Gay, dans la _Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à l'amour_,
etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers (parodie de l'_Essai
sur l'homme_, de Pope), intitulé _Essay on woman_ ou _Essai sur la
femme_, et qui est de John Wilkes: «D'après une note insérée dans un
catalogue d'autographes vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le
véritable auteur de cet Essai serait Cleland, l'auteur de _The woman of
pleasure_.»
Dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (mars 1861), M. Charles Nodier releva
vivement cette assertion:
«Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur en France,
et il est probable même qu'elle a dû être signalée depuis longtemps en
Angleterre.
«Wilkes est bien le véritable auteur de l'_Essai sur la femme_; il n'est
permis à aucun égard de le révoquer en doute...»
* * * * *
Le seul ouvrage qui garde de l'oubli le nom de John Cleland, c'est le
roman de Fanny Hill, la soeur anglaise de Manon Lescaut, mais moins
malheureuse, et le livre où elle paraît a la saveur voluptueuse des
récits que faisait Chéhérazade.