Le célèbre auteur des _Memoirs of a woman of pleasure_ naquit en 1707 ou
en 1709. Les biographes, qui ne sont pas d'accord sur ce point, ne
peuvent indiquer le lieu où il vit le jour.
Il était fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will Honeycomb,
figure parmi les membres du _Spectator Club_, imaginé par Steele et
Addison.
Bien que laissé sans fortune par la mort de son père, le jeune John
Cleland reçut une bonne éducation à l'École de Westminster. Ses études
terminées, il fut, après 1722, nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra
au service de la Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut
pas pour longtemps, car, à la suite d'une affaire qu'on ignore, il fut
destitué et revint en Angleterre.
C'est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant de taverne
en taverne, au milieu des débauchés et des prostituées.
* * * * *
A cette époque, les rues de Londres étaient, le soir, pleines de filous
et de filles. La dépravation des Londoniens était à son comble. La
jeunesse dorée de la Noblesse et de la Bourgeoisie dissipait de grosses
sommes à courir les tavernes, les _Bagnios_ et les _Seraglios_ que l'on
venait d'ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements parisiens
que l'on a appelés des _Temples d'Amour_.
* * * * *
Les tavernes étaient de diverses sortes. Il y en avait de fort ignobles
fréquentées par les misérables et les prostituées de bas étage. Dans
d'autres, au contraire, la Noblesse s'enivrait, jurait et faisait tapage
de la façon la plus grossière. La plupart des repas fins se donnaient à
la taverne. Et si les Anglais goûtaient peu les potages, ils faisaient
une honorable exception en faveur de la Soupe à la Tortue. Lorsqu'une
taverne en annonçait, il n'était point rare que les consommateurs
vinssent faire queue à la porte.
* * * * *
Cleland ne nous fournit guère de détails sur la chère que faisaient les
Anglais de son temps.
Voici la description d'un fin dîner anglais au mois de juin.
Un repas de cette sorte durait généralement plus de quatre heures, et le
plus souvent les convives étaient silencieux.
Pour le premier service, d'un côté, la table ronde était chargée d'un
jambon rôti, reposant mollement sur des fèves de marais. Un énorme
rosbif était de l'autre côté. Un plat de choux-fleurs ornait le milieu
de la table, flanqué de deux saucières, l'une de beurre, l'autre d'une
sauce au gingembre et aux herbes aromatiques. Dans une marmite se
trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat dans lequel se
pressaient quelques poulets que le beurre surbaignait.
Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits pois sans
sauce, cuits dans l'eau bouillante, à découvert, pour conserver leur
couleur verte, et une sorte de tarte croquante bourrée de groseilles à
maquereau.
Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le vin commun et des
pots d'argent pour la bière, une assiette, une fourchette de fer à deux
branches, un couteau en sabre, arrondi par le bout pour servir de
cuiller. Les serviettes étaient inconnues.
Après le second service, la nappe enlevée, on servait le dessert: des
fraises, du melon, du fromage et cinq ou six sortes de vins. On
apportait alors les verres à la française et l'on portait les santés, en
commençant par celle du Roi. On continuait par celle des Dames.
On servait ensuite du punch, puis le café et le thé avec des tartines de
beurre.
Dans un coin de la salle était le pot à pisser, où chacun se soulageait
sans vergogne, et comme l'on tenait le plus souvent les fenêtres
fermées, les vapeurs de l'urine, se mêlant aux vapeurs de l'alcool et du
vin, rendaient l'atmosphère irrespirable pour d'autres que des Anglais.
* * * * *
A propos du sans-gêne qu'apportaient les Anglais dans la satisfaction de
leurs besoins naturels, il convient de citer un trait rapporté par
Casanova, qui visita Londres quelques années après la publication du
livre de Cleland:
«Tout à coup, aux environs de Buckingham-House, j'aperçus à ma gauche
cinq ou six personnes dans les broussailles qui satisfaisaient un besoin
impérieux et qui tournaient le derrière aux passants. Cette position me
parut d'une indécence révoltante et j'en témoignai mon dégoût à
Martinelli, en lui disant que ces déhontés devraient au moins tourner
leur face aux passants.
«--Nullement, s'écria-t-il, car alors on les reconnaîtrait peut-être, et
à coup sûr on les regarderait; tandis qu'en exposant leur postérieur,
ils ne courent point le danger d'être connus, et qu'en outre ils forcent
les gens tant soit peu délicats à se détourner.
«--J'approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais vous trouverez
naturel que cela révolte un étranger.
«--Sans doute, car les usages s'enracinent comme des préjugés. Vous
aurez pu remarquer qu'un Anglais qui, dans la rue, a besoin de lâcher
ses écluses ne va pas, comme chez nous, se cacher dans une allée, se
coller contre une porte ou s'abriter contre une borne?
«--Oui, j'en ai vu qui se tournent vers le milieu de la rue; mais s'ils
évitent ainsi la vue des gens qui passent sur le trottoir ou qui sont
dans les boutiques, ils sont vus de ceux qui passent en voiture, et cela
n'est pas bien.
«--Qui oblige ceux qui passent commodément en voiture à regarder là?
«--C'est encore vrai.»
* * * * *
Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce n'était pas
une règle, et, dans les bonnes compagnies, la conversation allait son
train. Faut-il ajouter que les hommes juraient volontiers et que les
Damnations, les Futitions, les Malédictions, le Ciel et l'Enfer
formaient dans ces exclamations irritées les plus étranges alliances de
mots qui contrastaient souvent avec un langage fort raffiné et
témoignant d'une profonde culture.
Ces imprécations étaient à la mode au point que les gens polis eux-mêmes
s'abordaient delà façon suivante:
«_Damn ye, I am glad to see you._ (_Soyez damné, je suis bien aise de
vous voir._)»
Ou bien:
«_Damn ye, you dog, how do you do?_ (_Soyez damné, chien, comment vous
portez-vous?_)»
Rencontrait-on un ami qu'on n'avait vu depuis longtemps, on lui disait:
«_You son of a whore, where have you been?_ (_Fils d'une putain, où
avez-vous été?_)»
Et les _damned_ revenaient sans cesse, envoyant au diable les hommes et
les choses.
* * * * *
Il serait trop long d'énumérer toutes les tavernes où l'on rencontrait
les prostituées ou bien où l'on pouvait les faire venir en chaise.
Les plus misérables ou les plus corrompues allaient à la _Tête de Turc_
à Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse Saint-Gilles, où il
existait une taverne fameuse par le club que les filous y tenaient tous
les soirs.
Les couteaux et les fourchettes y étaient enchaînés aux tables et les
nappes y étaient clouées. Les filous y observaient un certain décorum.
Ils avaient des règlements et des chefs qui les appliquaient. On y
buvait et fumait, on y échangeait, on y vendait ce qui avait été
escamoté pendant la journée.
Non loin de cette taverne était un autre cabaret à eau-de-vie. Sur la
grande table, on lisait l'inscription que voici:
_Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two pence, and get
straw for nothing._
(Ici on peut se saouler pour un _penny_, tomber ivre-mort pour deux
_pence_ et avoir de la paille par-dessus le marché.)
En effet, ceux qui tombaient ivres-morts étaient descendus dans les
caves, où on les étendait sur de la paille.
Une société mêlée fréquentait encore le _Lion Blanc_, une des dernières
des cent tavernes de Drury, si célèbres sous Charles II. La police
voulut une fois intervenir dans une orgie qui s'y faisait et l'on
trouva, mêlées à des filles de la plus basse catégorie, des dames de
qualité qui furent laissées en liberté, tandis que les autres étaient
menées en prison.
A la _Cave au Cidre_, près de Maiden Lane, on rencontrait de jolies
femmes et des gens d'esprit, des écrivains, des acteurs.
La _Rose Tavern_, dans Russel Street, n'était fréquentée que par les
membres de l'aristocratie. Ils venaient s'y enivrer en soupant avec des
femmes.
Mais l'établissement le plus élégant et le plus cher était celui à la
_Tête de Shakespeare_ et les courtisanes tenaient à honneur de figurer
sur la liste que Jack Harris, le gérant, tenait à la disposition des
gentlemen, ses clients.
C'est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne sais plus quel
écervelé, s'étant enivré, rencontra une fille qui lui plut au point
qu'il voulut boire du champagne dans son soulier, et il faut ajouter
qu'elle avait le pied bien fait et fort petit.
Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela: il voulut manger le soulier
et le fit accommoder sur-le-champ.
La tige, qui était de damas, fut mise en ragoût, la semelle en hachis,
et les talons de bois, coupés en lamelles fines, furent frits au beurre
et servirent à garnir le plat, qui fut savouré amoureusement.
Cette folie fut renouvelée au XIXe siècle, à Saint-Pétersbourg, en
l'honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs dévorèrent les
chaussons de danse.
Il ne faut parler ici que pour mémoire des cabarets à bière (_Ale
houses_), où l'on ne voyait guère de femmes et où on ne donnait pas de
verres, toutes les personnes de la même compagnie buvant au même pot.
Quand le maître du cabaret servait lui-même, on l'invitait ordinairement
à boire le premier et il acceptait toujours, disant:
«_Your healths, gentlemen._ (_A vos santés, gentlemen_).»
Il enfonçait alors son nez dans l'écume qui s'élevait au-dessus du pot
et s'essuyait ensuite du revers de la main en faisant passer la bière de
droite à gauche. Et celui qui aurait témoigné de la répugnance à boire
après son voisin aurait été regardé de travers.
Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes quelques cafés
où les femmes allaient la nuit. Les plus nombreux de ces établissements
étaient semblables au café de Tom King.
Dans cette baraque en planches, accotée au marché, en face de Tavistock
Row, on trouvait toute la nuit de pauvres filles, parfois belles et
jeunes, mais bizarrement attifées et trop fardée, les yeux cernés à
l'encre de Chine, parées de colliers en verroteries de toutes couleurs,
de boucles d'oreilles, et dont le langage précieux et grossier était
mêlé de termes d'argot, de mythologie et de mots marins.
* * * * *
Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand nombre de précieuses
notes touchant la vie anglaise.
«Rien en Angleterre, écrit-il, n'est comme dans le reste de l'Europe;
la terre même a une nuance différente, et l'eau de la Tamise a un goût
qu'on ne trouve à aucune autre rivière; tout Albion porte un caractère
particulier; les poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes
et les femmes, tout a un type qu'on ne trouve que là. Il n'est pas
étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble en rien à
celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. Quant au trait
principal de ces fiers insulaires, c'est l'orgueil national qui les
fait se mettre fort au-dessus de tous les autres peuples. Il faut
cependant connaître que ce défaut est commun à toutes les nations;
chacune se met en première ligne, et au fait il n'y a que le second
rang qui soit difficile à déterminer.
«Ce qui attira d'abord mon attention, ce fut la propreté générale, la
beauté de la campagne et de la bonne culture, la solidité de la
nourriture, la beauté des routes, celle des voitures de poste, la
justesse des prix des courses, la facilité de les payer avec un
morceau de papier, la rapidité de leurs chevaux de trait, quoiqu'ils
n'aillent jamais qu'au trot, enfin la construction de leurs villes, de
Douvres à Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes très
populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes boyaux, car
elles sont extrêmement longues et n'ont presque point de largeur.»
Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son arrivée à
Londres:
«Il était sept heures, et un quart d'heure après, voyant beaucoup de
monde dans un café, j'y entrai. C'était le café le plus mal famé de
Londres, celui où se réunissait la lie des mauvais sujets de l'Italie
qui venaient à passer la Manche. J'en avais été informé à Lyon, et je
m'étais fortement proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard,
qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche quand nous
voulons aller à droite, me joua ce mauvais tour, bien à mon insu. Je
n'y suis plus allé.
«Étant allé m'asseoir à part et ayant demandé une limonade, un inconnu
vint se placer près de moi, pour profiter de la lumière, et lire une
gazette que je reconnus être imprimée en italien. Cet homme, muni d'un
crayon, s'occupait à effacer certaines lettres et mettait la
correction en marge; ce qui me fit juger que c'était un auteur. Une
oisive curiosité m'ayant fait suivre cette besogne, je vis qu'il
corrigeait le mot _ancora_, mettant un _h_ en marge, comme voulant
faire imprimer anchora. Cette barbarie m'irritant, je lui dis que
depuis quatre siècles on écrivait _ancora_ sans _h_.
«--D'accord, me dit-il; mais je cite Boccace, et dans les citations il
faut être exact.
«--Je vous fais réparation d'honneur, monsieur, je vois que vous êtes
homme de lettres.
«--De la très petite espèce. Je m'appelle Martinelli.
«--Alors vous êtes de la grande et non de la petite espèce. Je vous
connais de réputation, et, si je ne me trompe, vous êtes parent de
Calsabigi, qui m'a parlé de vous. J'ai lu quelques-unes de vos
satires.
«--Oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
«--Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition du
_Décaméron?_
«--J'y travaille encore et je tâche d'augmenter le nombre de mes
souscripteurs.
«--Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du nombre.
«--Vous me faites honneur.
«Il me donna un billet, et voyant que ce n'était qu'une guinée, je lui
en pris quatre, puis, me levant pour m'en aller, je lui dis que
j'espérais le revoir au même café, dont je lui demandai le nom. Il me
le dit, étonné que je l'ignorasse. Je fis cesser son étonnement en lui
disant que je n'étais à Londres, pour la première fois, que depuis une
heure.
«--Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez vous;
permettez-moi de vous accompagner.
«Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard m'avait
conduit au café d'Orange, le plus décrié de Londres.
«--Mais vous y allez!
«--Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal:
Cantabit vacuus coram latrone viator.
Les fripons n'ont aucune prise sur moi; je les connais, ils me
connaissent; nous ne nous parlons point.»
S'il ne retourna pas au café d'Orange, Casanova voulut connaître toutes
les tavernes.
«J'allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais ton pour me
faire aux moeurs de ces insulaires si grands et si petits.»
C'est dans les tavernes que l'on invitait à dîner ses amis.
«A Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un homme comme il faut
à dîner en compagnie à la taverne, où il paye son écot, c'est
l'habitude, mais non à sa propre table. Je fus un jour invité, au parc
Saint-James, par un cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et
à boire une bouteille de champagne. J'acceptai, et arrivé à la taverne
il commanda des huîtres et une bouteille de champagne. Mais nous en
bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la seconde. Telles sont
les moeurs au delà de la Manche. On me riait au nez quand je disais
que je mangeais chez moi, parce qu'aux tavernes on ne donnait pas la
soupe:--Êtes-vous malade? me disait-on, car la soupe n'est bonne que
pour les gens malades.» L'Anglais est souverainement carnivore; il ne
mange presque pas de pain et se prétend économe, parce qu'il épargne
la dépense de la soupe et du dessert, ce qui m'a fait dire que le
dîner anglais n'a ni commencement ni fin. La soupe est considérée
comme une grande dépense, parce que les gens de service même ne
voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire le
bouillon. Ils prétendent que le bouilli n'est bon que pour être donné
au chien. Au fait, le boeuf salé qui leur en tient lieu est excellent.
Il n'en est pas de même de leur bière, à laquelle il me fut impossible
de m'accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, ce
qui contribua peut-être à m'en dégoûter, ce furent les vins excellents
de France que mon marchand de vin me fournissait; ils étaient très
purs, mais très chers.»
Voici une autre visite de Casanova dans une taverne:
«... J'allai dîner à Star-tavern, où l'on m'avait dit que l'on
trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de Londres.
C'était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle; il y allait
fort souvent. En arrivant à la taverne, je demande un cabinet
particulier, et le maître, s'apercevant que je ne parlais pas
l'anglais, vint me tenir compagnie, m'aborda en français, ordonna ce
que je voulais et m'étonna, par ses manières nobles, graves et
décentes, au point que je n'eus pas le courage de lui dire que je
désirais dîner avec une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des
détours très respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke
m'avait trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les plus
jolies filles de Londres.
«--Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en désirez, vous
pouvez en avoir à souhait.
«--Je suis venu dans cette intention.
«Il appelle, et un garçon fort propre s'étant présenté, il lui ordonna
de faire venir une fille pour mon service, du même ton qu'il lui
aurait dit de m'apporter une bouteille de champagne. Le jeune homme
sort et quelques minutes après je vois entrer une fille aux formes
herculéennes.
«--Monsieur, lui dis-je, l'aspect de cette fille ne me revient pas.
«--Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, On ne fait pas
de façons à Londres, monsieur.
«Ce propos m'ayant mis à mon aise, j'ordonnai qu'on donnât un shilling
et qu'on m'en amenât une autre plus jolie. La seconde vint pire que la
première, et je la renvoyai ainsi que dix autres qui vinrent à la
suite, charmé de voir que mon goût difficile amusait le maître, qui me
tenait toujours compagnie.
«--Je ne veux plus de filles, lui dis-je; je ne veux que bien dîner.
Je suis sûr que le pourvoyeur s'est moqué de moi pour faire plaisir
aux porteurs.
«--C'est très possible, monsieur, et cela leur arrive souvent, quand
on ne leur donne pas le nom et la demeure de la fille que l'on veut.»
Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure:
«Il partit d'un grand éclat de rire quand je lui dis qu'à Star-tavern
j'avais renvoyé une vingtaine de filles sans m'accommoder d'aucune, et
qu'il était la cause de mon désappointement.
«--Je ne vous ai pas dit le nom de celles que j'envoie chercher, et
j'ai eu tort.
«--Oui, vous auriez dû me le dire.
«--Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas venues, car
elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur. Promettez-moi de les
payer comme moi, et je vous donnerai des billets qui les feront venir.
«--Pourrai-je aussi les avoir ici?
«--A votre choix.
«--Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez
la préférence à celles qui parlent français.
«--Voilà le mal; les plus belles ne parlent qu'anglais.
«--Faites toujours; pour ce que je veux en faire, nous nous
comprendrons.»
«Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées; une seule
était marquée douze.
«--Celle-ci est donc le double plus belle? lui dis-je.
«--Ce n'est pas précisément le cas, mais elle fait cocu un duc et pair
de la Grande-Bretagne qui l'entretient et qui n'en use qu'une ou deux
fois par mois.
«... N'ayant rien à faire ce jour-là, j'envoyai Jarbe[1] chez l'une
des belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en lui faisant
dire que c'était pour dîner tête à tête avec elle.
[1] Le domestique nègre de Casanova.
«Elle vint, mais, malgré l'envie que j'avais de la trouver aimable, je
ne la trouvai bonne que pour badiner un instant après dîner. Elle ne
devait pas s'attendre à quatre guinées que je ne lui avais pas fait
gagner; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la
main. La seconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain; elle
avait été fort jolie; elle l'était encore; mais je la trouvai triste
et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire
déshabiller.
«Le troisième jour, n'ayant point envie d'essayer encore d'un
troisième billet, j'allai à Covent-Garden, et m'étant trouvé face à
face d'une jeune personne attrayante, je l'abordai en français, en lui
demandant si elle voulait venir souper avec moi.
«--Que me donnerez-vous au dessert?
«--Trois guinées.
«--Je suis à vos ordres.
«Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle
me tint tête comme je l'aimais. Quand nous eûmes soupé, je lui
demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que
c'était l'une de celles que lord Pembroke m'avait taxées à six
guinées. Je jugeai qu'il fallait faire ses affaires par soi-même ou
n'avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me
procurèrent que des objets à peine dignes d'attention.
«La dernière, celle de douze guinées, que je m'étais réservée pour la
bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas
digne d'un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble
lord qui l'entretenait.»
Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent
parfois de véritables orgies, et voici le récit d'une de ces folies,
mais le célèbre aventurier ne fit qu'y figurer, triste qu'il était des
misères que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie
du séjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait
se suicider; il fit rencontre du chevalier Edgard, _jeune Anglais,
aimable, riche_, qui le sauva:
«--Fort bien, dit Edgard... je ne vous quitte pas; après la promenade
nous irons au _Canon_. Je vais faire prévenir une jeune fille qui
devait venir dîner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune
Française charmante, et nous ferons partie carrée.
«Je lui donnai ma parole d'aller l'attendre au _Canon_...
«Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver...
«Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance que me
tenait ce jeune homme me faisaient du bien; je commençais à le sentir,
quand les deux jeunes folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur
charmante physionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la
nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs
dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice
qu'elles méritaient, mais sans leur faire l'accueil auquel elles
étaient accoutumées...
«Nous eûmes un dîner à l'anglaise, c'est-à-dire sans l'essentiel, sans
soupe; aussi je n'avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves
délicieux; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir
Edgard occuper habilement les deux nymphes.
«Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l'Anglaise de danser
le _Rompaipe_ en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu
que nous prissions le costume du père Adam et que l'on trouvât les
musiciens aveugles...
«On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à
sentir l'aiguille de la volupté, je me dépouillerais comme les autres.
Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les
toilettes s'étant faites pendant que les artistes accordaient leurs
instruments, l'orgie commença.
«Ce fut un de ces moments dans lesquels j'ai connu beaucoup de
vérités. Dans celui-là j'ai vu que les plaisirs de l'amour sont
l'effet et non la cause de la gaîté. J'avais sous mes yeux trois corps
superbes, admirables de fraîcheur et de régularité; leurs mouvements,
leur grâce, leurs gestes et jusqu'à la musique, tout était ravissant,
séduisant; mais aucune émotion ne vint m'annoncer que j'y fusse
sensible. Le danseur conserva l'air conquérant, même pendant la danse,
et je m'étonnais de n'avoir jamais fait cette expérience sur moi-même.
Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l'une à l'autre
jusqu'à ce que l'effet naturel l'eût rendu inhabile en le forçant au
repos. La Française vint s'assurer si je donnais quelque signe de vie;
mais sentant mon néant, elle me déclara invalide.
«L'orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre guinées à la
Française et de payer les frais, n'ayant que peu d'argent sur moi.»
* * * * *
Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient les bagnios.
Les _bagnios_ avaient été d'abord de véritables établissements de bains.
C'est dans un _bagnio_ que Tillotson, qui fut dans le XVIIe siècle le
plus profond théologien et le prédicateur le plus éloquent de la
Grande-Bretagne, eut l'aventure suivante, qui montre qu'il pouvait aussi
prétendre au titre d'homme le plus distrait de l'Angleterre.
Ayant donc été dans un _bagnio_, il s'y baigna, enfoncé dans ses
méditations; lorsqu'il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et
sortit gravement dans la rue.
Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une troupe d'enfants
le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui
causait tant de désordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion,
Tillotson envoya chercher la culotte.
C'est encore Tillotson qui, discutant avec quelques savants, sentit une
mouche le piquer à la jambe. Il se mit à gratter la jambe de son voisin
qui le laissait faire. Tillotson, qui se sentait toujours piquer,
continua à gratter la jambe de son voisin en trouvant qu'il ne concevait
pas l'obstination de cette mouche qui le perçait jusqu'au sang...
* * * * *
Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés qu'au
plaisir.
Ces maisons, qui existaient encore au commencement du XIXe siècle,
étaient montées avec magnificence. Ce n'étaient que tapis précieux,
meubles somptueux. On y trouvait tout ce qui pouvait flatter les sens,
dont aucun n'avait été oublié. Les Anglais s'y livraient à la débauche
la plus dispendieuse.
Un jeune homme de Southampton, qui n'avait jamais mis les pieds à
Londres, vint à perdre son père, qui le laissa maître d'une fortune de
40,000 livres sterling.
Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à Londres, il
descendit dans un _bagnio_ dont il ne voulut plus sortir. Peu accoutumés
à recevoir des gens aussi prodigues, les tenanciers du _bagnio_
résolurent de plumer le pigeon. On l'entoura de _good companions_, de
filles choisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plus
spirituelles. A ses frais, on lui donna de la musique, des banquets où
les vins les plus chers n'étaient pas épargnés. Cette orgie durait
depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d'un ami qu'il avait
à Londres. Il l'envoya chercher pour qu'il prît part à ses débauches.
Mais l'ami était un homme sérieux qui, non sans peine, décida le
séquestré volontaire à sortir du mauvais lieu.
Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s'élevait à 12,000
livres sterling (environ 296,000 francs).
L'ami du provincial s'opposa à ce qu'on le dépouillât. On plaida, et le
tribunal jugea qu'un mois de plaisirs incessants dans un bagnio ne
valaient que 2,000 livres sterling, que l'habitant de Southampton fut
condamné à payer.
* * * * *
Le plus réputé parmi les _bagnios_ était celui de Molly King, au milieu
de Covent-Garden.
Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le nom de _Mère
Cole_ et que Cleland a dépeinte sous ce nom, ainsi que le fit ensuite
Foote dans sa fameuse comédie, _la Bouquetière de Bath_.
Ses traits ont été fixés par Hogarth. C'était une femme maniérée,
rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C'est encore elle qui inventa
la capeline.
Le _bagnio_ de Mrs. Gould était un des plus élégants et renommé pour les
liqueurs qu'on y servait.
Mrs. Stanhope tenait un _bagnio_ également fameux et connu sous le nom
de _Hellfire Stanhope_. Cette procureuse était la maîtresse du président
de l'_Hellfire-Club_ ou Club du feu d'enfer, où l'on se livrait aux
orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope était riche, et c'était
chez elle que l'on trouvait les plus belles filles. Il y avait encore le
_Saint-James-Bagnio_ et le _Key-Bagnio_.
Casanova ne manqua pas de visiter les _bagnios_.
«Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître les
bains choisis, où un homme riche va souper, coucher et se baigner avec
une catin de bon ton, espèce qui n'est pas rare à Londres. C'est une
partie de débauche magnifique et qui ne coûte que six guinées.
L'économie peut réduire la dépense à cent francs, mais l'économie qui
gâte les plaisirs n'était pas de mon fait.»
Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il semble qu'il ne
connut les _bagnios_ que plus tard et qu'il y fut mené par lord Pembroke
longtemps après son arrivée à Londres et pendant ses démêlés avec la
Charpillon.
«Je passai le jour suivant avec l'aimable lord, qui me fit connaître
le _bagnio_ à l'anglaise, partie de plaisir qui coûte fort cher et que
je ne m'arrêterai pas à décrire, parce qu'elle est connue de tous ceux
qui ont voulu dépenser six guinées pour se procurer cette jouissance.
Nous eûmes, dans cette partie, deux soeurs fort jolies qu'on appelait
les Garich.»
* * * * *
Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l'on trouvait deux
ou trois filles. Mais le premier _seraglio_ venait à peine d'être ouvert
par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom de la grande Goadby. C'est elle
qui donna à son établissement le nom de _seraglio_. Elle avait un grand
nombre de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec les
soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare en buvant du
lait d'amandes. Les clients ne venaient guère qu'après la fermeture des
théâtres.
Les _seraglios_ se multiplièrent vite.
* * * * *
Voici réimprimées d'après un ouvrage rare, _Les Sérails de Londres_,
livre traduit de l'anglais, les descriptions des lieux de prostitution à
Londres, au XVIIIe siècle:
«Ce siècle d'avancement[2] et de perfection dans les arts, les sciences,
le goût, l'élégance, la politesse, le luxe, la débauche et même le vice,
devait être particulièrement distingué par le mode et les cérémonies
usités dans le culte rendu à la déesse de Cypris.
[2] _Les Sérails de Londres ou les Amusements nocturnes, contenant les
scènes qui y sont journellement représentées, les portraits et la
description des Courtisanes les plus célèbres et les caractères de
ceux qui les fréquentent. Traduit de l'anglais. Paris, 1801._ Ce
livre, publié chez Barba, relate l'état de la galanterie londonienne
bien avant la date où il fut publié à Paris, et traite des maisons
de débauche de Londres, à peu près à partir de l'époque où parut le
roman de John Cleland.
«Nos pères connaissaient si peu ce que l'on appelle aujourd'hui le _ton_
qu'ils regardaient infâme tout homme qui entretenait une maîtresse; les
saillies même de la jeunesse étaient inexcusables; il fallait, avant le
voeu matrimonial, observer très religieusement, des deux côtés, le plus
parfait célibat. L'adultère était alors jugé un des plus grands crimes
que l'on pût commettre; et lorsqu'une femme s'en rendait coupable,
fût-elle de la plus haute noblesse, on la bannissait de la société; ses
parents et ses amis ne la regardaient même pas. Aujourd'hui, la
véritable politesse, établie sur les principes les plus libéraux du
_savoir-vivre_, a pris la place de ces notions gothiques: la galanterie
s'est introduite graduellement jusqu'à ce qu'elle ait atteint son
présent degré de perfection.
«Ce fut sous le règne de _Charles II_ qu'elle commença à prendre
naissance. Ce monarque en établit l'exemple dans le choix et le nombre
de ses maîtresses pour ses courtisans et ses sujets; mais dès que
_Jacques_, ce prince moine et bigot (qui, comme l'avait observé _Louis
XIV_, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trône, la
galanterie fut alors bannie de ces royaumes.
«A l'avènement de _George Ier_, les dames reprirent leur pouvoir. La
gaieté et la familiarité établirent un commerce entre les deux sexes. Il
n'y avait point de partie complète sans les dames; ces parties devinrent
ensuite plus particulières et favorisèrent les desseins des amants.
L'intrigue commença alors à éviter les regards de la cour que le palais
avait favorisée; et les courtisans, pour mieux suivre leur passion, se
retirèrent dans les boudoirs.
«Sous le règne de _George II_, la galanterie se purifia; elle devint une
science pour ceux qui voulurent intriguer avec dignité. Les femmes
eurent alors tout pouvoir à Saint-James. On faisait plus sa cour à la
maîtresse d'un homme puissant qu'au premier ministre, et les dignitaires
de l'Église ne se croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs
d'une Laïs favorite.
«Le règne présent est celui où la galanterie et l'intrigue sont
parvenues au plus haut degré de perfection.
«Les divorces ne furent jamais si multipliés qu'ils le sont de nos
jours; il ne faut pas s'imaginer qu'ils sont occasionnés par aucune
affection réelle de l'une ou l'autre des parties, car si elles se sont
unies par l'intérêt ou l'alliance, de même elles se désunissent par
l'intérêt ou le caprice d'un autre mariage.
«Des femmes entretenues, nous passerons à celles que l'on peut se
procurer pour une somme stipulée. Avant l'institution des sérails, le
théâtre principal des plaisirs lascifs était dans le voisinage de
_Covent-Garden_. Il existe encore quelques libertines de ce temps qui
doivent se ressouvenir des amusements nocturnes de _Moll-king_, au
centre du marché de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle
général des prostituées et libertines de tous les rangs. A cette époque,
il y avait sous le marché un jeu public appelé _lord Mordington_.
Plusieurs familles ont dû leur ruine à cette association; elle était
souvent la dernière ressource du négociant gêné qui allait droit dans
cet endroit avec la propriété de ses créanciers, dans l'espérance de s'y
enrichir; mais il était entouré de tant d'escrocs qui, par leurs
artifices, le trompaient si adroitement que c'était un miracle lorsqu'il
retournait chez lui avec une guinée dans sa poche. De cet établissement
infernal, le joueur ruiné qui n'avait pas un schelling pour se procurer
un logement se rendait chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit;
si par hasard il avait une montre ou une paire de boucles d'argent,
tandis qu'il dormait, les mains habiles de l'un et l'autre sexe
remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de
la fortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure et de
ses disciples.
«Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, elle se retira avec
une fortune très considérable, qu'elle avait amassée par les folies, les
vices et le libertinage du siècle.
«Vers le même temps, _la mère Douglas_, mieux connue sous le nom de
_mère Cole_, avait la plus grande réputation. Elle ne recevait dans sa
maison que des libertins du premier rang; les princes et les pairs la
fréquentaient, et elle les traitait en proportion de leurs dignités; les
femmes de la première distinction y venaient fréquemment incognito, le
plus grand secret était strictement observé, et il arrivait souvent que,
tandis que milord jouissait dans une chambre des embrassements de Chloé,
son épouse lui rendait la chance dans la pièce adjacente.
«Il y avait à cette époque, à l'entour de Covent-Garden, d'autres
endroits de marque inférieure. _Mme Gould_ fut la première en vogue,
après la mère Douglas. Elle jouait la dame de qualité; elle méprisait
les femmes qui juraient ou parlaient indécemment, et elle ne recevait
pas celles qui étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques
consistaient en citoyens riches qui, sous le prétexte d'aller à la
campagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient jusqu'au
lundi matin; elle les traitait du mieux qu'il lui était possible; ses
liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes très honnêtes, ses lits et
ses meubles du goût le plus élégant. Elle avait un cher ami dans la
personne d'un certain notaire-public, d'extraction juive, pour qui elle
avait un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de ses
grandes capacités.
«Près de cet endroit était une autre maison de plaisir, tenue par une
dame connue sous le nom de _Helle-Fire-Stanhope_; on l'appelait ainsi à
cause de la liaison intime qu'elle avait eue avec un gentilhomme à qui
on avait donné ce sobriquet, parce qu'il avait été président du _club de
Helle-Fire_. _Mme Stanhope_ passait pour une femme aimable et
spirituelle; elle avait généralement chez elle les plus belles personnes
de Covent-Garden et elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la
bonne compagnie.
* * * * *
«Commençons ce chapitre en donnant une description de ces deux fameux et
infâmes endroits de rendez-vous nocturnes connus sous le nom de
_Weatherby_ et de _Margeram_.
«Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons, les
débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs, fut, dans l'origine,
établi, il y a environ trente ans, par Weatherby, peu de temps après la
retraite de Moll-king. Son institution ne fut pas plus tôt connue qu'un
grand nombre de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions, depuis
la maîtresse entretenue jusqu'à la barboteuse, se rendirent dans la
maison. Un méchant déshabillé était un passeport suffisant pour cet
endroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse qui mourait de
faim, tandis qu'elle lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en
entrant dans cet infâme lieu, d'y rencontrer un jeune apprenti qui la
régalait d'une tranche de mouton et d'un pot de bière; et, s'il avait un
peu d'argent, elle lui faisait payer pour dix-huit sols de punch et
l'engageait à passer le reste de la nuit avec elle.
«_Lucy Cooper_ avait coutume de venir fréquemment dans ce séjour de
prostitution: non qu'elle eût l'intention de disposer de ses charmes à
un prix aussi vil que celui de cet endroit, ni qu'elle y fût conduite
par la nécessité; car elle était alors élégamment entretenue par feu le
baronnet _Orlando Br...n_, un vieux débauché, qui était si enchanté de
ses reparties qu'il l'aurait épousée si elle n'eût pas eu la générosité
de refuser sa main, pour ne point couvrir sa famille de déshonneur.
Quoiqu'il ne lui laissât manquer de rien et qu'il eût pour elle tous les
soins imaginables, la voiture de Lucy était souvent pendant vingt-quatre
heures, et quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D'après ce
récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la portait à
fréquenter cette maison de débauche, plutôt que de rester dans son
hôtel. La dissipation était sa devise; elle haïssait le baronnet, et
chez Weatherby elle était sûre d'y rencontrer _Palmer_ l'acteur, _Bet
Weyms_, _Alexandre Stevens_, _Derrick_ et autres esprits dont la
compagnie lui était agréable.
«A la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy prirent une
tournure bien différente; elle ne donna plus de dîners au beau _Tracey_
ni au roi Derrick qui était dans la plus grande misère. Sa Majesté a
compté plus d'une fois les arbres du parc pour un repas; mais si quelque
connaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l'invitait
pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la cuisine de
Lucy ou de _Charlotte Hayes_. A cette époque, cette dernière dame était
entretenue par Tracey, un des hommes les plus dissipés du siècle par
rapport au beau sexe; il avait cinq pieds neuf pouces de haut; sa taille
était celle d'un Hercule et sa contenance tout à fait agréable;
l'extravagance de sa parure lui avait fait donner l'étiquette de beau
_Tracey_. Abstraction de ses qualités pour les femmes, c'était un homme
au-dessus du médiocre pour le bon sens et l'instruction; il était
écolier supportable, il avait une bibliothèque assez bien composée, il
aimait tellement les livres que, pendant que son perruquier arrangeait
ses cheveux, il lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en
cette occasion «que tandis qu'on embellissait l'extérieur de sa tête, il
polissait toujours la région intérieure». Il serait à désirer que les
jeunes gens du siècle qui affectent le savoir suivissent la remarque
judicieuse d'un homme adonné à la dissipation et à la débauche, et qui,
quoiqu'il fût d'une forte constitution, détruisit, par ses vices, sa
santé avant d'avoir atteint sa trentième année; mais nos élégants du
jour n'ont que l'extérieur; ils n'ont d'expressions dans leur contenance
que celles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures.
«La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande qu'il n'avait ni
souliers ni bas. Se trouvant un jour dans cette situation au café
Forrest, à Charing-Cross, il se retira plusieurs fois dans le temple
Cloacinien pour rajuster ses bas qui, méchamment, déployaient, à chaque
minute, des trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de
contenance. Le docteur _Smollet_ était présent; il aperçut son embarras
et lui dit: «Il faut, Derrick, que vous soyez bien relâché pour aller si
souvent au cabinet.» Comme il n'y avait point d'étrangers dans le café,
Derrick pensa qu'il pourrait tirer avantage de l'observation et se
procurer une bonne paire de bas par une plaisanterie; exposant alors sa
pauvreté: «Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le relâchement est
dans mes talons, comme vous pouvez aisément le voir.»--«Sur mon honneur,
Derrick, reprit Smollet, je l'avais jugé de même, car vos pieds sentent
mauvais.» Le malheur fut que l'observation se trouva juste. Cependant le
docteur, pour lui faire réparation de la sévérité de sa raillerie,
l'emmena chez lui, lui donna un bon dîner et, à son départ, il lui remit
une guinée pour se procurer des bas et des souliers.
«Nous avons donné la description des amis de Lucy Cooper et des autres
personnes qui fréquentaient la maison Weatherby, dans le temps de sa
célébrité, afin de poursuivre historicalement notre narration. Bientôt
après, elle n'eut plus la même vogue; les disputes et les rixes qui
toutes les nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point
le voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux peines de la
loi, fut emprisonnée et exposée sur le tabouret.
«La maison de Margeram était dans la même rue, directement opposée à
celle de Weartherby; elle était établie sur le même pied; on la
regardait comme la petite pièce d'un spectacle, ou, pour mieux dire, on
s'y rendait comme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh,
c'est-à-dire que dès que l'on se trouvait fatigué des amusements d'un
endroit, on allait à l'autre et on y restait toute la soirée. Ce
rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de l'autre.
«Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès de l'intrigue,
de la galanterie et du libertinage dans ses différents établissements,
nous arrivons à l'époque où ces amusements nocturnes furent établis à
l'extrémité méridionale de la ville, sous une forme plus honnête et plus
agréable et sous la dénomination d'Institution des Sérails.
«Mme Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de couvents, dans
sa maison de _Berwick-Street, Soho_. Elle avait voyagé en France et
avait été initiée dans les sérails des boulevards de Paris, sous la
direction des dames _Pâris_ et _Montigny_, deux anciennes abbesses qui
connaissaient parfaitement tous les mystères et les secrets de leur
profession. Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus
belles prostituées de cette ville; elles étaient de différents pays et
de différentes religions; mais elles étaient toutes unies par la même
doctrine que l'on appelait la croyance de Paphos; elle consistait en peu
d'articles. Le premier, la plus grande soumission à la mère abbesse,
dont les décrets étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible;
le second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies de
la déesse de Cypris, l'attention la plus stricte à satisfaire leurs
admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices et extravagances, et à
prévenir, par leurs soins assidus, leurs souhaits et leurs désirs;
enfin, à éviter les excès de la boisson et de la débauche, afin qu'elles
pussent toujours avoir un air de modestie et de décence, même au milieu
de leurs amusements. Ces articles et quelques autres formaient leur
constitution. Enfin, c'était un crime impardonnable de cacher à la mère
abbesse les présents et autres gratifications pécuniaires qu'elles
recevaient au delà des prix fixés du sérail, lesquels étaient très
modérés. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres
dépenses se payait un louis d'or, somme qui aurait suffi à défrayer une
de nos dames de la perte de son temps, sans compter les rubans et autres
ajustements du soir, ni mentionner le souper, le vin de champagne
mousseux et autres dépenses de la maison.
«Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur après-dîner jusqu'au
soir dans un grand salon; quelques-unes pinçaient de la guitare, tandis
que d'autres les accompagnaient de la voix; il y en avait qui brodaient
au tambour ou festonnaient; on leur interdisait l'usage des liqueurs,
excepté l'orgeat, le sirop capillaire et autres boissons innocentes,
afin que leurs esprits ne fussent point échauffés et qu'elles
observassent le plus strict décorum.
«L'amateur des dames se rendait dans ces endroits avant la comédie ou
l'opéra, et, semblable au grand seigneur, il jetait son mouchoir à la
sultane favorite de la nuit; si elle le ramassait, c'était une preuve
qu'elle acceptait le défi, et conformément aux lois du sérail; elle ne
voyait personne et elle lui était fidèle pour cette nuit.
«Mme Goadby, à son retour de France, commença à raffiner nos amusements
amoureux et à les établir d'après le système parisien: elle meubla une
maison dans le goût le plus élégant; elle engagea les filles de joie de
Londres les plus accréditées; elle prit un chirurgien pour examiner leur
salubrité et n'en recevait aucune qui, à cet égard, paraissait douteuse.
Ayant apporté avec elle une grande quantité d'étoffes de soie et de
dentelles des manufactures françaises, elle se trouva en état d'habiller
ses vestales dans le goût le plus recherché; elle y employa donc tous
ses soins; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut deux
articles qu'elle n'observa point, l'économie des prix et l'abolition des
liqueurs jusqu'au temps du souper. Mme Goadby ne recevait point les
bourgeois dans son sérail, mais les personnes de rang et de fortune,
dont les bourses s'ouvraient largement lorsqu'il s'agissait de
satisfaire leurs passions, et à l'extravagance desquelles elle
proportionnait toujours ses demandes; aussi elle amassa en peu de temps
une fortune considérable; elle acheta des terres et elle devint, par la
suite, une femme vertueuse de caractère et de réputation.
* * * * *
«Le succès de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs
personnes à l'imiter dans son plan. _Charlotte Hayes_, femme bien connue
par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple; elle loua une
maison dans _King's-Place, Pall-mall_, elle la meubla magnifiquement et
parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat.
«Charlotte Hayes, Lucy Cooper et _Nancy Jones_ sortirent vers ce temps
de leur obscurité et se montrèrent avec avantage dans les endroits
publics. Nous avons déjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre
Nancy Jones, elle fut seulement le météore d'une heure; elle était une
des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole,
cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu'il était
impossible de la reconnaître. Comme Nancy n'avait plus alors la moindre
prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses
connaissances et l'empêchait d'entrer dans les séminaires amoureux,
comme elle avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire soigner
pendant sa maladie, qu'elle n'avait plus ni voiture élégante ni
habillements magnifiques, qu'elle était, en un mot, dans la plus grande
détresse, elle se vit donc contrainte à parcourir les rues dans l'espoir
de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui
pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette carrière
choquante, elle contracta une certaine maladie qui la força d'aller à
l'hôpital, où elle paya bientôt la dette de la nature.
«Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet Orlando, prirent
une tournure très désagréable; elle avait, par son intempérance et sa
débauche, bien affaibli sa constitution; sa figure vive et tout à fait
agréable était bien changée, elle n'avait plus les charmes suffisants
pour captiver un homme, au point de la placer dans le même état de
splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que
_Fett...ace_ la secourut autant qu'il le put, mais ses affaires étaient
tellement dérangées que, pour éviter l'impertinence de ses créanciers,
il fut obligé de partir pour le continent. Lucy, abandonnée de tous
côtés, après avoir disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes
pour vivre, fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu'au
moment où elle fut mise en liberté par un acte d'insolvabilité.
«Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de
nouveau son état dans un temps où elle aurait dû assurer son sort pour
le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l'aidèrent à
établir un séminaire à l'extrémité de _Bow-Street_, où elle fit assez
bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses
débauches la réduisirent au tombeau.
«Charlotte avait pris tant d'empire sur le beau Tracey qu'il faisait ce
qu'elle lui commandait; nous avons déjà observé qu'il était devenu, par
la suite de ses débauches, un homme très faible pour les femmes; aussi
Charlotte le trompait notoirement; il le voyait et il n'osait lui en
faire de reproches. Quand elle se prenait d'inclination pour un homme
dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous à Shakespeare ou à
la Rose, et là elle le régalait de la manière la plus somptueuse aux
dépens de Tracey, car il lui avait donné crédit dans ces deux maisons;
mais lorsqu'il croyait que la dépense ne devait se monter qu'à quatre ou
cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente ou
quarante. Quand Charlotte manquait d'argent, elle avait un moyen
ingénieux pour s'en procurer: elle s'habillait avec élégance et volupté,
elle allait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grand
embarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, et quand, par
des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait émouvé
ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus, à moins qu'il ne lui
donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait de bonne grâce pour jouir
de sa compagnie; elle ne restait pas avec lui plus d'une heure, mais
s'il voulait jouir une autre heure de la même faveur, encore une autre
guinée; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer ses
courses qu'il aurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune de
l'Angleterre; aussi à sa mort, qui arriva quelques mois après, ses
affaires se trouvèrent-elles dans le plus grand désordre.
«Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tâcha de
se procurer d'autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui
n'était pas facile à rencontrer; mais, après une variété de
vicissitudes, elle fut enfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle
fit la connaissance particulière d'un comte qui, après avoir obtenu sa
liberté, lui procura la sienne. C'est alors que Charlotte forma son
établissement dans King's-Place; elle eut soin d'avoir des marchandises
choisies (telle était son expression). Ses nonnes étaient de la première
classe; elle leur apprenait les instructions nécessaires pour le culte
de la déesse de Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle
savait aussi fixer le prix d'une robe ou autres ajustements, celui d'une
montre, d'une paire de boucles d'oreilles ou autres menus bijoux. Elle
l'établissait en proportion de la nourriture, du logement et du
blanchissage des personnes; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes,
elle se les assurait; lorsque quelques-unes cherchaient à s'échapper,
elle les renfermait jusqu'à ce qu'elles se fussent acquittées envers
elle; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou cédaient à
l'abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu'elles
possédaient, afin d'obtenir leur liberté. Tel était le pied sur lequel
elle avait établi sa maison.
* * * * *
«Les visiteurs du sérail de _Charlotte_ étaient des pairs débiles, qui
comptaient plus sur l'art et les effets des charmes femelles que sur la
nature; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peut les
appeler telles; et ils étaient obligés d'avoir recours, non seulement à
la pharmacie, mais encore à l'aide factice de l'invention femelle; des
Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui s'imaginaient que
leurs capacités amoureuses n'étaient pas en décadence, tandis qu'ils
manquaient de force et de zèle pour pouvoir sans secours remplir leurs
dévotions envers la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles
pratiques comme des amis choisis, qui, pour posséder des vierges,
oubliaient la valeur de l'or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse
et à la beauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par
leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable.
_Kitty Young_ et _Nancy Feathers_ étaient de nouvelles figures que l'on
ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation,
pouvaient aisément passer pour des vierges; elles jouèrent donc le rôle
de vestales et donnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs
immaculées virginités.
«Voici, à cette occasion, un échantillon de l'état des prix et demandes
de ce sérail:
«_Dimanche, 9 janvier._
«Une jeune fille pour l'Alderman _Drybones_.--_Nell
Blossom_, âgée d'environ dix-neuf ans, qui, depuis
quatre jours, n'a fréquenté personne et est dans son
état de virginité. 20 guinées.
«Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, pour le
baronnet _Harry Flagellam_.--_Nell Hardy_, de Bow-Street.
--_Bet-Flourish_, de Berners-Street,--ou _Miss Birch_,
elle-même, de Chapel-Street. 10 guinées.
«Une bonne réjouie pour _lord Spasm_.--_Black Moll_,
de Hedge Lane, jouissant d'une santé vigoureuse. 5 guinées.
«_Colonel Tearall_, une femme modeste.--La servante de
_Mme Mitchell_, arrivant du pays et n'ayant point encore
paru dans le monde. 10 guinées.
«_Doctor Frettext_, après l'office, une jeune personne
complaisante, affable, d'une peau blanche et ayant la
main douce.--_Poll Nimblewrist_, d'Oxford Market ou
_Jenny Speedydhand_ de May-Fair. 2 guinées.
«_Lady Loveit_, arrivant des eaux de Bath, trompée dans
ses amours avec _lord Alto_, désire de rencontrer mieux
et d'être bien montée cette soirée avant de se rendre sur
la route de la duchesse de _Basto_.--Le capitaine
_O'Thunder_ ou _Sawney Rawbone_. 50 guinées.
«Son Excellence le comte _Alto_,--une femme à la mode,
pour la bagatelle seulement pendant une heure, _Mme
O'Smirk_, arrivant de Dunkerque, ou _Miss Graeful_, de
Paddington. 10 guinées.
«_Lord Pyebald_, pour jouer une partie de piquet, prendre
les tétons et autre chose, sans en venir à d'autre fin
qu'à la politesse.--_Mme Tredrille_, de Chelsea. 5 guinées.
«Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière dont Charlotte
conduisait ses affaires. On sera peut-être embarrassé de savoir comment
elle s'y prit pour procurer, dans le même temps, à chacune de ses
pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformément à
leurs différents amusements favoris. Elle était trop bonne directrice de
sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leurs
prix. Le _Doctor_ fut donc placé au troisième; Lady Loveit eut la
chambre dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp; l'Alderman
_Drybones_, la chambre des épreuves, qui, quoique petite, était élégante
et ne servait que pour ces sortes de cérémonies; le baronnet _Harry
Flagellum_, la salle des mortifications, qui était pourvue de tout ce
qui était nécessaire à cet effet; _Lord Spasm_, la chambre française à
coucher; le _Colonel_ passa dans le parloir; le _Comte_ alla dans le
salon de chasteté, et _lord Pyebald_ dans la salle de jeu. Tandis que
Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par
l'arrivée d'un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et à
qui elle avait donné la plus grande satisfaction à ses amusements. Il
entra avec sa gaieté ordinaire; il demanda à Charlotte une bouteille de
vin de champagne; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec
lui; elle y consentit et lui dit qu'étant dans ce moment très occupée,
elle espérait qu'il ne la retiendrait pas longtemps. Après avoir porté
deux ou trois santés constitutionnelles, conformément à la charte du
séminaire, il dit à Charlotte qu'il venait pour une affaire très
importante, dans laquelle elle devait être le principal agent. «J'allai,
la nuit dernière, chez _Arthur_, et, par un malheur inexprimable, je fus
enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au
lit. Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperait
une certaine maladie à la mode.
«--Eh bien! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette
affaire?
«--Je vous dirai, répliqua-t-il, qu'à ma connaissance, mon rival a une
liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir,
une personne qui ait grandement cette maladie, afin que je sois
complètement en état de me venger de l'infidélité de ma femme et de la
bonne fortune de mon rival.
«--Dieux! s'écria Charlotte, qui s'imaginait qu'il voulait l'insulter et
jeter du discrédit sur sa maison. Vous m'étonnez, milord, et me traitez
bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre santé. Je
ne connais point et ne reçois point chez moi de cette espèce.»
«Il était temps pour milord d'en venir à une explication plus
particulière; pour la convaincre de la vérité, il tira de sa poche son
portefeuille et lui présenta un billet de banque de trente livres
sterling. Cette espèce d'avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire:
elle l'écouta avec plus d'attention, et promit de lui procurer un objet
conforme à ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse
s'ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu
que la double inoculation avait eu tout l'effet qu'il en avait désiré.
Quelque temps après, l'associé de son lit parut en public; milord lui
demanda le prix de sa gageure, qu'il paya immédiatement afin de ne pas
entrer en discussion sur cette affaire.
«Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte était obligée de
s'engager; elle était nécessitée de produire des vierges qui, depuis
longtemps ne l'étaient plus; des femelles disposées à satisfaire de
toutes les manières possibles le caprice imaginaire de la chair; des
maîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons les plus
sensibles à la garantie d'une minute près.
«Vers les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir arrangé tout son
monde, était occupée à préparer un bon souper, lorsqu'une des servantes,
en allant chercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rue
ouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la
taverne; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre la porte de la
chambre des postes: le capitaine O'Thunder, par un oubli national, avait
oublié de mettre le verrou, et Lady Loveit était trop pressée pour avoir
pensé à une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha
O'Thunder et la dame en défi amoureux; elle était entièrement livrée à
ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis.
Leur surprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de se
retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s'écria avec
extase; «C'est un ange, grand dieux!» M. O'Thunder, quoique Irlandais,
était si confondu et si honteux qu'il ne savait que dire ni que faire; à
la fin, il s'écrie: «Il est impertinent d'interrompre ainsi les gens
dans leurs amusements particuliers.» En disant ces mots, il saute en bas
du sopha, il saisit Toper par le col et l'assomme d'une grêle de coups
de poing. La dame jette des cris affreux; chacun, effrayé du bruit, sort
avec précipitation de sa retraite; le docteur Frettext court ou plutôt
roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa
chemise à moitié pendante; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons à
moitié relevés; l'alderman Drybones paraît avec un torrent de tabac qui
ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise
en disant: «Diantre! quel fracas pour une maison si «bien réglée.» Le
lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifié
d'avoir perdu son coup, quoiqu'il ne jouât rien. Le colonel Tearall,
avec sa modeste dame, paraissent presque _in puris naturalibus_, croyant
que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille,
et, n'ayant point de force, s'appuie sur Lady Loveit. La pauvre
Charlotte s'évanouit, elle craint que sa maison et la réputation de Lady
Loveit ne souffrent de ce scandale.
«Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine Toper
serait invité de sortir et, dans le cas de refus, que l'on l'y
forcerait. O'Thunder se chargea de cet emploi s'il en était nécessaire;
mais le capitaine Toper, qui était roué de coups, ne balança pas à se
retirer.
* * * * *
«Pour varier le sujet, nous allons transporter la scène dans la maison
de Madame Mitchell; son principal commerce était moins avec la noblesse
qu'avec les bourgeois et souvent avec leurs épouses; elle avait le plus
grand soin de leur donner des marchandises choisies; elle considérait
que la réputation de sa maison dépendait de cette circonstance; elle
était constamment à l'affût des jeunes personnes qui se dégoûtaient de
la rigueur de leurs parents ou qui, par un faux pas irréparable, se
réfugiaient chez leurs amis et abandonnaient le sentier de la chasteté
pour prendre le chemin de la destruction...
* * * * *
«_Sam Foote_ (le fameux comédien), _Chace Price_ et _George Sel...n_,
étant au café de Saint-James, M. Price leur dit qu'il venait de lui
tomber entre les mains une relation curieuse du couvent de Charlotte
Hayes et que, s'ils voulaient, il leur en ferait la lecture.»
Volontiers», s'écrièrent _Samuel_ et _George_. Il lut comme il suit:
«--Relation authentique du monastère de Sainte-Charlotte.
«--Plusieurs institutions importantes et louables sont ignorées par
l'effet d'une timidité qui accompagne toujours la vertu et la modestie,
tandis que des entreprises de moindre importance sont recommandées à
l'attention du public par l'impudence et la présomption; car c'est
ordinairement en proportion du mérite supposé des candidats que l'on en
impose.
«--Il est de mon devoir de devenir le défenseur d'une institution qui a
ses avantages politiques et civils. Les parents et les tuteurs ne seront
plus en peine d'envoyer leurs filles ou leurs pupilles dans les couvents
de Saint-Omer ou de Lille, lorsqu'ils seront assurés de trouver ici tous
les avantages de leur éducation, en les plaçant dans un séminaire fondé
par une de nos compatriotes, dans la partie la plus agréable de la
capitale. On n'y adopte point les préjugés ni les erreurs étrangères, et
tandis que l'on inspirera à ce sexe aimable les sentiments de la liberté
anglaise, nos trésors alors ne sortiront point de notre île et ne
passeront point dans d'autres royaumes. Cette institution est
actuellement en activité et est située près de Pall-mall.
«--Cet établissement fut fondé par une sainte qui existe encore et dont
il porte le nom. A en juger par les miracles qu'elle a déjà opérés et
qu'elle fait, journellement, il n'y a point de doute qu'elle ne soit
incessamment canonisée et que son nom ne soit inséré dans le calendrier,
ce dont le lecteur conviendra d'après la lecture suivante:
«--Liste des miracles opérés et faits journellement par sainte
Charlotte:
«--Elle change en un instant les guinées en vins de champagne, de
Bourgogne ou punch.
«--Elle guérit le mal d'amour et par sa touche apprivoise le coeur le
plus sauvage.
«--Elle fait passer la beauté des dames et donne de la beauté et des
grâces à celles qui n'en ont point.
«--Elle donne aux vieillards qui se croient gais la vigueur de la
jeunesse et elle change les jeunes gens en vieillards.
«--Elle a un spécifique particulier pour porter une femme à haïr son
mari et à faire un prompt divorce.
«--Elle administre l'absolution dans les cas les plus désespérés, sans
confession.
«--Elle possède la pierre philosophale et, au grand étonnement de ses
visiteurs, elle change _la forme la plus grossière_ en _l'or le plus
pur_, par un procédé aussi vif qu'inexprimable, lequel a échappé à la
découverte de tous nos chimistes, alchimistes, etc.
«--Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui lui donnent tant de
droits pour être rangée au nombre des saints modernes, nous allons
maintenant parler des lois, constitution, règlements et moeurs de ce
séminaire.
«--Toute soeur qui prend le voile doit être ou jeune ou belle; si elle
réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne en est mieux
considéré par la _déesse Vénus_, à qui cette institution est dédiée.
Elle ne doit pas beaucoup connaître le monde et si elle n'y a pas eu de
grande intimité, l'abbesse la juge digne d'être admise au rang des
candidates.
«--Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant favori; si par
hasard il lui restait dans le coeur quelque tendre attachement, elle
doit aussitôt se soumettre à la touche miraculeuse, afin d'en obtenir
une parfaite guérison.
«--Comme les frères des séminaires adjacents viennent visiter leurs
soeurs de la manière amicale qui convient à leurs caractères, dans le
dessein de les convertir et d'apporter du soulagement à leur âme, de
même les soeurs, en pareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et
ne rien cacher à ces dignes frères.
«--Comme les richesses de ce monde sont au-dessous de l'attention des
dévotes qui se sont séquestrées dans ce cloître, la digne patronne,
sainte Charlotte, s'approprie, à cet effet, tous les présents, dons et
possessions des soeurs, d'une manière tout à fait édifiante, afin de ne
pouvoir exciter en elles la vanité ou l'ambition.
«--Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux et vertueux,
ayant en horreur les infidèles et leurs lois, n'en admet aucun dans le
couvent; elle n'aime point les coutumes des Turcs qui défendent de boire
du vin; elle en permet, au contraire, l'usage, surtout dans les instants
où l'on sacrifie à la déesse; ces moments devant être regardés, par la
communauté, comme des jours de fêtes qui doivent être distingués en
lettres rouges dans le calendrier du séminaire.
«--Sa sévérité ne s'étend point à priver les soeurs de la jouissance des
plaisirs raisonnables et innocents; sous ce rapport, elle considère les
représentations dramatiques de toute espèce; elle leur permet de visiter
souvent les théâtres et même l'opéra. Elle a loué à cet effet, dans
chacun de ces endroits, une loge particulière, sous la dénomination de
séminaire de _Sainte-Charlotte_. Comme les jésuites irlandais et autres
prêtres de ce pays sont en grand nombre dans cette capitale et que ces
prêtres sont connus pour être pauvres et dans le besoin, elle avertit
particulièrement les soeurs de ne point se confesser à aucun des frères
de ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif
d'Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières, faire
l'instruction dans son couvent.
«--Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet de la plus grande
attention, elles ne doivent, sous aucun prétexte quelconque, en être
détournées par leurs autres soeurs, ni par les domestiques de la maison.
«--Si quelque frère essayait d'enlever quelque soeur du couvent, il doit
aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le plus exemplaire et être
chassé à perpétuité du séminaire.
«--Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement de la
société que les soeurs ne communiquent point avec celles des autres
communautés.
«--Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise dans la communauté
sans avoir des lettres de recommandation sur leur chaste moralité et
leurs vertueuses dispositions; ces lettres doivent être écrites par les
personnes qui ont donné des preuves incontestables de leur attachement à
ce séminaire.
«--Sainte Charlotte, qui considère l'exercice très nécessaire à la
santé, visite fréquemment les endroits publics et se promène fort
souvent dans les rues de la capitale avec deux ou trois de ses nonnes.
Ces exemples de beauté naissante, dévouée à la vertu et à la vie
monastique; la satisfaction et la gaieté exprimées dans leur aimable
contenance lui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui,
édifiées de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle est
la prêtresse.
«--Lorsque le temps ne permet pas les promenades à pied, alors elle sort
toujours accompagnée de quelques-unes de ses vestales, dans un brillant
équipage appartenant au couvent, afin d'attirer constamment l'attention
des passants.
«--Les heures des soeurs pour le coucher et le lever sont différentes;
elles sont relatives aux vigiles qu'elles doivent observer et au nombre
des saints qu'elles doivent fêter: car, à cet égard, sainte Charlotte
est très rigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de
rémission. Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et le
décorum le plus strict sont observés; alors les nonnes se trouvent
toutes réunies aux heures réglées du couvent.
«--Ces vigiles et ces prières étant considérées comme le principal
établissement de cette institution, rien ne peut donner de plus grande
satisfaction à sainte Charlotte que de trouver dans chaque soeur cette
ferveur et dévotion qui caractérisent particulièrement cet ordre; mais
comme l'approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions,
généralement témoignée par une croix en diamants ou quelques autres
présents de prix, alors il est permis à chacune des nonnes, tant qu'elle
reste dans le séminaire, de porter ces croix, en forme de collier, sur
le sein.
«--Comme cette institution n'est pas trop rigide et qu'on n'y envisage
que l'éducation agréable du sexe, on n'y interdit point la musique et la
danse; au contraire, il y a des maîtres attachés au couvent qui
enseignent ces deux arts, dont la plupart des soeurs ont tiré le plus
grand avantage: on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute
des cotillons et même le menuet de la cour avec une réputation sans
pareille.
«--Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant l'occasion, agit
doublement comme médecin et confesseur; il ne prend point d'honoraires.
«--En un mot, tous les plaisirs innocents d'une vie agréable et la
félicité sociale règnent, sans mélange, dans ce séminaire qui n'a rien
de cette austérité ni rigueur monacale des couvents étrangers.»
«Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, le croyant
l'auteur de cette composition facétieuse, le remercia du plaisir qu'il
lui avait procuré. Il fut ensuite résolu d'aller, le soir même, faire
une visite à sainte Charlotte et à ses nonnes; et nous ne manquerons pas
d'accompagner les trois Génies dans le séminaire.
* * * * *
«Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit dans la maison de
Charlotte qui les reçut avec beaucoup de politesse. Après les
compliments de part et d'autre, Samuel Foote dit à Mme Hayes que ses
amis et lui étaient venus d'après la lecture qu'on leur avait faite des
règles et lois de son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement
judicieuses et heureusement calculées pour l'avancement de la décence,
du décorum et du bon ordre. L'abbesse le remercia poliment de son
honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à voir quelques-unes de ses
nonnes, elle lui dit que _Clara Ha.w.d_ finissait sa toilette et allait
paraître dans le moment; que _Miss Sh...ly_ avait prié avec tant
d'ardeur ce matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du
repos; que _Miss Sh..d.m_ était en ce moment confessée par un vieux
baronnet qui, constamment, la visitait deux fois par semaine, et que
_Miss W..ls_ et _Miss Sc..tt_ étaient allées à la comédie; mais que si
elles n'y rencontraient pas quelques frères, elles reviendraient
aussitôt que la pièce serait achevée...
«... Alors Clara entra; et comme M. Price avait suffisamment satisfait
sa curiosité, la conversation changea. On pria donc Miss Ha..yv..d de
chanter, ce qu'elle fit à la satisfaction générale de toute la
compagnie. Mme Hayes dit que Clara était une excellente actrice; Foote
la pria de lui réciter quelques morceaux; après quelque hésitation, elle
déclama avec tant d'art une scène de la _Belle Pénitente_ que _Samuel_,
surpris et enchanté de son talent, jura qu'elle jouerait sur son théâtre
si cette proposition lui paraissait agréable. Clara crut que c'était une
pure raillerie de sa part, et elle ne lui répondit que par une
révérence; mais peu de temps après, elle fut engagée au théâtre de
Hay-Market, où elle eut le plus grand succès, et passa ensuite, à la
recommandation de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les
applaudissements les plus avantageux.
«_Miss Sh..d..m_ descendit: on la pria de chanter; elle répondit qu'elle
était si fatiguée de son opération avec Sir Harry Flagellum qu'elle
demandait un petit moment de répit pour remettre ses esprits. «J'ai été,
dit-elle, deux grandes heures avec lui et j'ai eu plus de peine à faire
passer dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse que
nous servons, que si j'eusse fouetté la plus obstinée de toutes les
mules des Alpes.»
«Chace Price dit qu'il s'étonnait que la fertile imagination de
Charlotte n'eût pas encore inventé une machine propice à ces sortes
d'oeuvres pieuses; qu'il lui était venu dans l'idée d'en construire une
dans le genre de celle qui fut inventée, il y a quelques années, pour
raser cent personnes à la fois; et que, d'après un pareil procédé, on
pourrait satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de
quarante Flagellums.
«Foote fut de cet avis; puis, tournant le projet à l'avantage national,
il pensa que ces machines devraient être construites par autorisation de
patentes et qu'attendu le rapport énorme qu'en retireraient les
propriétaires, il jugeait nécessaire que le Parlement mît un droit
considérable sur chacune de ces machines.
«George S..l..n s'informa ensuite de la virginité des nonnes. L'alderman
_Portsoken_ l'avait assuré hier, à la Taverne de Londres, qu'il avait
passé la nuit d'auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne
véritablement vierge, mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment
l'_hymen_ pouvait être préservé des assauts perpétuels auxquels il était
continuellement livré.
«Charlotte parut un peu déconcertée; mais le champagne agissant en ce
moment avec beaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de
soutenir la dignité de sa maison et elle lui répliqua très
injudicieusement:--Que son opinion était qu'une femme pouvait perdre sa
virginité cinq cents fois et paraître toujours vierge; que le _Dr
O'Patrick_ l'avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de la
même manière que l'on fait le boudin; qu'elle l'avait éprouvé elle-même
et que, quoiqu'elle eût perdu la sienne mille fois et qu'elle eût été ce
matin même sous la direction du docteur, elle se croyait une vierge
aussi bonne qu'une vestale. Que, quant à l'_hymen_, elle avait toujours
entendu dire que c'était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait
point partie de la formation de la femme; qu'elle hasardait donc de dire
qu'elle avait maintenant dans son séminaire autant de virginités qu'il
en fallait pour contenter toute la cour des Aldermans et la Chambre des
communes par-dessus le marché; qu'elle avait une personne, nommée _Miss
Su..y_, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller _Pliant_,
qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de virginalité;
que _Miss Su..y_, étant la fille d'un libraire et ayant travaillé sous
l'inspection de son père, connaissait la valeur des éditions nouvelles.»
«Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, qui était un
composé d'ignorance, de sophismes irlandais et de faux esprit, but un
verre de vin de champagne, afin de remettre ses esprits. Foote proposa à
ses amis de se retirer; il paya le mémoire, qui était assez bien chargé;
il donna un rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha..y.d, afin de
l'engager pour son théâtre; ensuite les trois Génies prirent congé de
Mme Charlotte et se rendirent joyeusement à _Bedford-arms_.
* * * * *
«Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte et après avoir
parlé avantageusement de son couvent, nous allons maintenant donner
quelques notions sur celui de sa voisine.
«Mme Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut probablement la
première dame abbesse qui, pour s'attirer des chalands, en leur
recommandant la bonté de ses marchandises, mit une devise latine
au-dessus de sa porte; sur une plaque de cuivre était inscrit:
«_In medio tutissimus_.
«La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux de pratiques;
elle ne manquait pas de leur procurer les meilleures marchandises et de
leur prouver la vérité de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes _Miss
Émilie C..lth..st_. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit
dans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne et sa
vie.
«Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly; elle était un
jour dans la boutique lorsque le comte de L...n y vint pour acheter
différentes marchandises: le lord fut grandement frappé des charmes
d'Émilie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de la posséder; il
informa son valet de chambre, qui était son confident et son mercure, de
l'impression que cette jeune personne avait faite sur lui; il lui promit
une récompense considérable s'il pouvait la lui procurer: l'appât était
très séduisant; il lui répondit qu'il allait tout employer pour
l'accomplissement de ses souhaits; il commença son attaque par lui
adresser une lettre dans laquelle il lui marquait: «qu'il avait souvent
contemplé ses charmes avec ravissement; qu'il s'était flatté de pouvoir
vaincre sa passion, mais qu'il s'apercevait qu'il lui était impossible
de lui cacher plus longtemps son amour; qu'il se jetait à ses pieds et
implorait sa miséricorde; que son destin était entre ses mains et qu'il
la conjurait de décider, à son gré, de son sort; qu'il préférait la mort
à une vie de tourments perpétuels, que la belle main de l'aimable Émilie
pouvait seule adoucir.» La jeune personne lut cette épître avec émotion;
d'un côté, sa vanité était en quelque sorte satisfaite d'avoir fait la
conquête d'un beau jeune homme qu'elle savait venir dans le magasin de
son père; de l'autre part, sa pitié et sa compassion la portaient à
plaindre son tourment: elle consulta donc une dame en qui elle avait
confiance pour savoir comment elle devait agir dans une pareille
circonstance. Le valet de chambre du lord L...n n'était pas à mépriser;
il était le grand favori de son maître; rien ne se faisait dans la
maison que par ses ordres; il dirigeait tout et même milord par-dessus
le marché. Comme milord avait beaucoup de crédit à la cour, Émilie ne
doutait point qu'il ne procurât un fort bon emploi à son valet de
chambre: dans tous les événements, elle serait bien mariée et c'était la
principale des choses qu'elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit,
en conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait assez
d'espérance pour poursuivre cette affaire avec succès, ce qu'il ne
manqua d'exécuter; il introduisit auprès d'elle une femme qu'il faisait
passer pour sa soeur et qu'Émilie regardait déjà comme la sienne propre;
elle lui ouvrit donc les secrets de son coeur qui furent aussitôt
rapportés au frère supposé. Il lui proposa d'aller à la comédie, et
comme la soeur, en apparence, devait être de la partie, Émilie ne vit
point de danger d'accepter la proposition. Chacun fut très satisfait du
spectacle jusqu'à la conclusion du drame, lorsque malheureusement, ou
plutôt heureusement pour le valet de chambre de milord, la pluie tomba
avec une force si prodigieuse qu'il lui fut impossible d'avoir une
voiture; il fallait cependant prendre une résolution: son avis fut de se
rendre dans une taverne voisine et d'y souper jusqu'à ce que la pluie
cessât ou que l'on pût se procurer une voiture. Émilie frémit d'abord au
nom de taverne, mais elle n'eut plus de scrupules lorsque sa compagne
lui représenta qu'en pareille circonstance sa délicatesse était hors de
saison, surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille de
vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, on but à la
ronde. Le valet de chambre n'avait pas oublié de préparer son hameçon,
ni d'introduire une bouteille de vin de champagne bien renforcée
d'eau-de-vie. La soirée était très humide, et, comme on sortait d'un
endroit extrêmement chaud, un autre verre de vin ne pouvait point faire
de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et du second on
passa au troisième et ainsi de suite. Pendant ce temps, les yeux
d'Émilie étaient plus animés que jamais; cette agréable boisson ajoutait
à ses charmes et à sa gaieté. Le souper achevé, il pleuvait toujours, et
point de voiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du
valet de chambre. Il avait apporté avec lui de l'opium qu'il infusa
adroitement dans un verre de vin et qu'Émilie but. L'effet n'en fut pas
long, car Morphée s'empara aussitôt de ses sens. Émilie étant ainsi
livrée au sommeil, le valet de chambre et la soeur prétendue se
retirèrent, lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine
l'issue de l'affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficultés à
ses désirs brûlants. Émilie s'éveilla et s'aperçut trop sensiblement de
sa situation; elle connaissait milord; elle vit qu'elle était perdue.
Milord s'efforça de l'apaiser, il lui dit que sa passion pour elle était
si forte qu'il n'était plus le maître de sa raison, qu'il l'adorait,
l'idolâtrait, qu'il lui donnait carte blanche sur les conditions qu'elle
lui imposerait pour vivre avec lui; une voiture, une maison élégante,
cinq cents livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu
de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent tellement en sa
faveur qu'elle s'abandonna donc entièrement à sa discrétion. Il la mit
aussitôt en possession de ce qu'il lui avait promis. Mais, hélas! la
satiété des complaisances répétées du même objet fort souvent nous
ennuie. Après la révolution de plusieurs mois, milord s'aperçut que sa
passion était bien diminuée; sous le prétexte de la jalousie, il lui
chercha donc une querelle qui rompit leur liaison.
«Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et ayant les charmes
d'Émilie a rarement la prudence suffisante pour profiter du présent et
amasser pour l'avenir. Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure
aimable et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux
les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une belle
bouche ornée de deux rangées d'ivoire qui, par leur régularité et leur
blancheur, enchantent la vue; imaginez-vous, dis-je, une telle personne
et ne vous étonnez pas si le miroir fidèle d'Émilie lui disait qu'elle
avait de justes prétentions à la conquête universelle; que si milord
l'avait adorée, les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage
à ses charmes; avec de pareils sentiments pouvait-elle se former l'idée
d'un besoin à venir; mais les vicissitudes de cette vie sont si
extraordinaires et si peu attendues qu'elle se trouva, en peu de temps,
dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, de vendre ses
bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grande partie de ses
ajustements; elle ne trouva plus d'admirateurs, elle se trouva enfin
forcée de se soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité
contraint souvent le sexe; enfin Mme Mitchell ayant appris sa situation
l'invita à venir demeurer chez elle et la persuada qu'elle y serait
regardée comme une amie. Émilie avait paru avec éclat dans le grand
monde, et elle était appelée le _Phaéton femelle_ par rapport à un
accident qui lui arriva au spectacle: un jour qu'elle se trouvait au
théâtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n'étant pas calculée à
celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que cet
accident lui serait devenu funeste ainsi qu'aux dames qui étaient dans
la même loge et qui craignaient le même événement pour leurs têtes, si
_M. Gl...n_ ne fût venu galamment à son secours et n'eût éteint le feu.
Il préserva, au risque de sa personne, les charmes et les ajustements
d'Émilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite dans
King's-Place.
«Émilie est en une si haute estime pour sa beauté et la douceur de son
caractère qu'elle peut exiger la somme qu'elle désire; elle a refusé
plus d'une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce
qu'elle n'aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain
juif très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, lui
proposa de l'entretenir et de l'établir très avantageusement; mais comme
elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa
demande. Un certain lieutenant de marine, qui n'est pas très délicat
dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un
riche baronnet, offrit à Émilie de l'épouser; mais, soit qu'elle
soupçonnât que sa première femme était encore vivante, soit qu'elle
craignît qu'il eût l'intention de la traiter comme sa première épouse,
elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convînt
beaucoup. En général, Émilie est une _fille de joie_, mais elle n'en a
point les sentiments; elle peut servir d'exemple aux soeurs de la
communauté et leur inspirer de la dignité dans l'exercice de leur
profession.
* * * * *
«... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes restés assez
longtemps, et nous allons faire une petite excursion à Curzon-Street,
May-Fair. Dans cet endroit demeurait _Mme B...nks_, femme intelligente,
assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre
qu'elle n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs,
résolut de tourner à son avantage les talents que la nature lui avait
accordés, en bénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes
personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance
des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne
désiraient que satisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son
agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne
manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur
connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dans l'indigence et
qui se trouvaient forcées de faire un métier de leurs charmes, elle
avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands
des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait
été longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage
régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à acquérir les
connaissances qui sont nécessaires dans cet état critique et important;
en un mot, _B...nks_, ayant amassé une somme d'argent dans sa louable
vocation, pensa qu'il était temps pour elle de fonder, à son tour, une
abbaye; en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans
Curzon-Street. _Clara Ha....d_ fit son premier noviciat public dans ce
séminaire, quoiqu'elle allât dans la suite dans celui de Charlotte.
_Miss M...d...s_ fut la seconde qui fut enregistrée sur la liste de ses
nonnes; elle se rendit célèbre par ses charmes transcendants, qui
étaient si puissants qu'ils captivèrent le savant Dr. B...nks. Miss
Sally _H...ds..n_ était la troisième en date; elle fut si prudente et si
économe qu'elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une
abbesse. La turbulente Mme _C...x_ était aussi inscrite sur la liste de
Mme B...nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils de Mars, lui
donnent le droit, sous d'autres rapports, de choisir sa compagnie; mais
elle n'écoute point les propositions de tout homme qui lui offre moins
de cinq guinées. Il vient constamment dans ce séminaire un autre
gentilhomme calédonien qui, par des questions politiques, s'est
distingué dans le monde littéraire. On crut d'abord que Mme C...x était
l'objet de ses attentions; mais cette erreur fut bientôt rectifiée,
lorsqu'on vit clairement que Mme B...nks occupait seule ses pensées et
régnait en impératrice sur son coeur, malgré son visage hommasse et sa
figure commune; il disait à cette occasion qu'elle avait ce _je ne sais
quoi_, auquel tout homme sensible ne peut résister. _Miss Betsey
St..n..s..n_ exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un trop grand
courant d'affaires et que toutes les autres soeurs se trouvent en
exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne
point le forcer d'aller dans un séminaire; mais sa vocation générale est
celle d'assister Mme B..ks; et dans cette circonstance, elle déploie la
plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action, dans ce
double emploi, l'oblige généralement à prendre les eaux dans la saison
du printemps, afin de donner du relâchement à sa constitution. Mme
_W..ls.n_ a un embonpoint désagréable que les plaisirs de la table lui
ont donné; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent
toujours l'admiration. Mme _Br....n_, généralement connue sous la
dénomination de _The Constable_, étant un excellent moule pour les
grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement pour recruter
les forces de Sa Majesté. Mme _F..gs..n_, la dernière sur la liste, a
une main très utile et de très bon accord avec tout le monde; soyez
chrétien ou païen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit,
elle ne s'en met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas léger;
mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment une paire de
balances pour peser l'or: malgré le grand nombre d'admirateurs de
différentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions
amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peut l'attester un
certain gentilhomme irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est
vrai, est forcé de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne
peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F..gs..n.. qui
(pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle tient dans ses
bras l'homme qu'elle aime, _s'abandonne tout à fait_. Marie Br...n a été
pareillement engagée dans ce séminaire...
* * * * *
«Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant qu'elle ne quitte
King's-Place; cependant, comme elle était résolue avant de se retirer du
commerce de faire quelques coups d'éclat, elle commença d'abord par
recruter de deux manières différentes de nouvelles nonnes toutes
fraîches pour son séminaire; la première, par la visite des registres
d'offices; la seconde, par les avertissements insérés dans les papiers
publics. Nous allons donner une idée de ces deux opérations.
«Charlotte s'habilla d'une manière simple et, ressemblant, par sa mise
et son maintien, à la femme d'un honnête négociant, elle alla dans les
différents bureaux des registres d'offices, aux alentours de la ville,
demandant une jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le
principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au
premier étage; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa
locataire malade au point de garder le lit; d'autres fois, elle la
rendait vaporeuse; mais les gages étaient forts et bien au-dessus du
prix ordinaire. Afin d'amener son plan à exécution, elle prit des
logements et même des petites maisons agréablement meublées dans les
différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère de son
séminaire, si on fût venu prendre des renseignements dans le voisinage,
n'eût donné de l'alarme et n'eût empêché l'accomplissement de son
dessein. Lorsque quelque fille honnête, d'une figure jolie et annonçant
la santé, se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame
qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu'elle ne pouvait
pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la servante couchât
auprès d'elle, parce que ses infirmités étaient si grandes qu'il était
important qu'elle eût, pendant toute la nuit, une personne pour la
veiller.
«Les préliminaires furent ainsi établis; comme les servantes vont
généralement le soir prendre possession de leurs places, la fille
innocente, qui s'était présentée à elle, fut conduite dans une chambre
très sombre, parce que les yeux de la dame étaient dans un si triste
état qu'ils ne pouvaient pas supporter la lumière. A dix heures, toute
la maison était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil;
mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda
à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission de souper avec
_Mme Charlotte_; on lui donna de la forte bière et, pour lui montrer
qu'elle serait bien traitée, on la favorisa d'un verre de vin; les
esprits de _Nancy_ étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui
était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand,
hélas! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil
entre les bras du lord _C...n_, du lord _B...ke_ ou du colonel _L..._,
elle se plaint de la supercherie; les cris qu'elle jette n'apportent
aucun soulagement à sa situation, et, voyant qu'il lui est inévitable
d'échapper à son sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle
se trouve seule avec quelques guinées et la perspective d'avoir une
nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et un mantelet de soie
noire. Ainsi trompée, il n'y a plus de grandes difficultés de l'engager
à quitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dans
King's-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit être
sacrifiée de la même manière.
«Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de
Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu'elle faisait insérer
dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l'effet désiré et
lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes
innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d'une
nature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes
qui se proposaient d'entrer en service, toutes les apparences de la
vérité, de la sincérité et le témoignage dl la bonté du lieu;
quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant à entendre que
l'on serait chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications
badines elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un
avertissement qu'elle fit paraître il y a quelque temps et qu'elle
adressa à George S...n:
«--On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d'une
bonne famille, qui ait eu la petite vérole et qui n'ait, en aucune
manière, servi dans la capitale; elle doit savoir tourner ses mains à
toute chose, vu qu'on se propose de la mettre sous un cuisinier habile
et très expérimenté; elle doit entendre le repassage et connaître la
boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pâte;
elle doit avoir également assez de connaissances pour conserver le
fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle
devient habile et si elle conçoit facilement et profite des instructions
qui lui seront faites pour son avantage.»
«Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit
néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes
personnes qui, en conséquence, se présentèrent pour entrer au service et
qui profitèrent bientôt des instructions qui leur étaient données.
«Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de son
séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines;
elle commença d'abord par leur faire apprendre un nouveau genre
d'amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, après
leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine,
leurs exercices, elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à
ses meilleures pratiques, dont voici le contenu:
«--Mme Hayes présente ses compliments respectueux à lord ...; elle prend
la liberté de l'informer que demain soir, à sept heures précises, une
douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la
santé et la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles
qu'elles sont pratiquées à _Otaïti_, d'après l'instruction et sous la
conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle Mme Hayes paraîtra.»
«Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente de leurs
exercices, nous allons donner la citation suivante, tirée du voyage de
Cook, et écrite par le célèbre docteur Hawkesworth:
«--Telles étaient nos matines...» En parlant des cérémonies religieuses
exécutées dans la matinée par les Indiens, il dit: «Nos Indiens
jugeaient convenable de célébrer leurs vêpres d'une manière toute
différente: un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille
d'environ onze à douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant
plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans
se douter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissait
d'après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre
des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d'un rang supérieur,
particulièrement Oberea, qui, l'on peut dire, avait assisté à toutes
leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les
instructions nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps où
elle était trop jeune pour connaître les importances de ce culte.»
«Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire du docteur
Hawkesworth sur l'exécution de ces cérémonies, d'autant qu'elles sont
plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit:
«--Cet événement n'est pas mentionné comme un objet de curiosité
oisive, mais il mérite au contraire d'être considéré et de déterminer
ce qui a été longtemps débattu en philosophie, si la honte qui
accompagne certaines actions, qui, de tous les côtés, sont reconnues
être en elles-mêmes innocentes, est imprimée par la nature ou cachée
par la coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque
générale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu'à sa
source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile de
découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce peuple dans les
moeurs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.»
«_Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128_.
«Mme Hayes avait certainement consulté ce passage avec une attention
toute particulière, et elle conclut que la honte en pareille occasion
«était seulement cachée par la coutume». Ayant donc assez de philosophie
naturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement
d'apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus telles qu'elles
sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter de l'invention,
imagination et caprice de l'_Arétin_. C'était donc à cet effet que dans
les répétitions qu'elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elle
avait assigné à chacune d'elles les gestes et postures dans lesquels
elles étaient déjà très expérimentées.
«Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, de la
première noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des
Communes.
«L'horloge n'eut pas plus tôt sonné sept heures que la fête commença.
Mme Hayes avait engagé douze jeunes gens les mieux taillés dans la forme
athlétique qu'elle avait pu se procurer: quelques-uns d'entre eux
servaient de modèles dans l'Académie royale, et les autres avaient les
mêmes qualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur le
carreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène des meubles
nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquelles les acteurs
et actrices dévoués à Vénus devaient paraître, conformément au système
de l'Arétin. Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur
maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des
présents reçus en pareilles occasions par les dames d'Otaïti qui
donnaient à un long clou la préférence à toute autre chose, ils
commencèrent leurs dévotions et passèrent avec la plus grande dextérité
par toutes les différentes évolutions des rites, relativement au mot
d'ordre de _santa Charlotta_, en conservant le temps le plus régulier au
contentement universel des spectateurs lascifs, dont l'imagination de
quelques-uns d'eux fut tellement transportée qu'ils ne purent attendre
la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partie dans cette fête
cyprienne, qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs
applaudissements de l'assemblée. Mme Hayes avait si bien dirigé sa
troupe qu'il n'y eut pas une manoeuvre qui ne fût exécutée avec la plus
grande exactitude et la plus grande habileté.
«Les cérémonies achevées, on servit une belle collation et on fit une
souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien joué
leurs rôles. Les acteurs étant partis, les actrices restèrent; la
plupart d'elles répétèrent la partie qu'elles avaient si habilement
exécutée avec plusieurs des spectateurs. Avant que l'on se séparât, le
vin de champagne ruissela avec abondance. Les présents faits par les
spectateurs et l'allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de la
soirée.
«Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée d'un
sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt après, Charlotte se
jeta dans les bras du comte... pour mettre en pratique une partie de ce
dont elle était si grande maîtresse en théorie.
«Nous allons les laisser jusqu'à midi, l'heure du déjeuner, attendu que
les fatigues de la soirée doivent leur avoir imposé la taxe nécessaire
du sommeil jusqu'à ce moment.
* * * * *
«... La maison de Mme Hamilton...[3] peut proprement être regardée
plutôt comme une maison d'intrigue qu'un séminaire. Les plus belles
femmes galantes de cette capitale la fréquentent très souvent. Mme
Hamilton n'avait point le caractère mercenaire des autres mères
abbesses: elle aimait mieux traiter d'une partie joyeuse, agréable et
amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et
ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l'argent
qu'elles dépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et
aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune
passion lascive que pour jouir du plaisir d'être dans une bonne
compagnie et pour passer quelques heures dans une agréable société.
[3] Miss Nelly Éliott avait adopté le nom de Mme Hamilton.
«D'après ce genre d'amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur
est en état de se former une idée du motif qui attirait les visiteurs
dans sa maison; en parlant ainsi, nous ne prétendons point dire qu'elle
est la région de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes plus
sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu'elle a un
homme qu'elle aime ou plutôt qu'elle est la favorite d'un homme de
grands moyens et qui a des liaisons avec les théâtres, mais nous ne
voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que
Pénélope: non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de
Diane; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir la
dignité d'une femme honnête...
* * * * *
«... Mme Nelson est une dame qui, dans les premières années de sa vie,
fut considérée comme une beauté du plus grand mérite; elle céda à la fin
à l'influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine
_W....n_ qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant
rencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et lui
laissa prendre son essor; elle se livra bientôt au premier venu; mais
lorsqu'elle s'aperçut que ses charmes déclinaient, que sa constitution
était en quelque sorte dérangée par les irrégularités de sa conduite et
par les visites trop fréquentes auxquelles elle se livrait, elle écouta
alors les avis de M. Nelson, qui lui donna à entendre qu'il serait
prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom
et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crédit chez un
tapissier et qu'il jugeait, d'après la connaissance et l'expérience
qu'elle avait obtenues dans le cours régulier de sa profession, et
d'après l'étude et le jugement approfondi qu'il avait faits de la vie
réelle et d'une variété de vocations qu'il avait poursuivies, que le
plan était non seulement très praticable, mais pouvait avoir la plus
grande réussite.
«Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils louèrent une
maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street,
qu'ils arrangèrent en très peu de temps et qu'ils meublèrent de la
manière la plus élégante. Il était préalablement nécessaire de se
procurer un assortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises
dans les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt que
Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte M...rtin
s'étaient aussitôt engagées dans ce séminaire: elles étaient toutes des
filles très agréables, quoique quelques-unes d'elles eussent paru dans
la ville pendant un assez long temps; il était alors urgent de se
pourvoir de religieuses pour le service présent; mais comme Mme Nelson
se proposait d'être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait
toutes les jeunes personnes qui se présentaient.
«Son secrétaire et mari matrimonial était employé à écrire des lettres
circulaires aux nobles et aux riches qui étaient connus pour visiter le
séminaire de Mme Goadby, etc., etc., ce qui procura à Mme Nelson un
nombre considérable de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le
lord B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le
lord H....n et une quantité estimable de membres des Communes vinrent la
voir; mais, en général, ils se plaignirent tous que les marchandises
n'étaient pas de fraîche date, de sorte quelle était fréquemment obligée
d'envoyer chercher d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce
qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le
crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant
donc rétablir la renommée de son séminaire, se servit de son génie, qui
était fertile dans l'art de la séduction, pour obtenir de véritables
vierges dont elle pourrait demander un prix considérable; elle alla donc
visiter constamment tous les registres d'offices; elle se rendit dans
les auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures
publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations adroites et sous
prétexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres
demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt un joli
assortiment des marchandises les plus fraîches que l'on pût trouver dans
Londres.
«Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son
particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein d'établir son
séminaire sur le même pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de
l'Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie
provision de nouvelles marchandises, qu'elle se proposa de présenter à
ses convives lors de la rentrée du Parlement.
«Mme Nelson n'eut pas plus tôt appris le but du départ de sa rivale que
cette nouvelle, loin de la décourager, excita dans son coeur l'émulation
la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby; elle mit une fois
de plus son génie imaginatif en marche; elle avait une légère
connaissance de la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse
à travailler à l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un
avertissement pour être gouvernante dans une école de jeunes filles,
elle fit en conséquence les démarches nécessaires pour avoir cet emploi,
et fit tant que par son habileté elle en obtint la place. Comme son
dessein n'était pas d'exercer longtemps cette fonction, elle n'essaya
point d'améliorer l'éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant
les bonnes moeurs; au contraire, elle s'efforça de corrompre leur esprit
en leur parlant des plaisirs agréables que l'on goûtait dans les
caresses d'un beau jeune homme, et en leur donnant à entendre que
c'était folie et préjugé de croire qu'il y avait du crime à céder à
leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains
tous les livres qu'elle jugea convenables à éveiller leur inclination
lascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les
_Mémoires d'une fille de joie_ et autres productions du même genre leur
furent secrètement communiqués; elles les lisaient avec avidité. Quand
elle vit qu'elle avait suffisamment animé leurs passions et qu'elle
avait fait passer dans leurs sens le désir invincible de la flamme
amoureuse, un jour, sous le prétexte de prendre l'air, elle se rendit
avec deux des plus belles filles de l'école dans sa maison située dans
Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s'appelaient _Miss
W...ms_ et _Miss J..nes_, étaient âgées d'environ seize à dix-sept ans
et appartenaient à de très bonnes familles.
«Mme Nelson avait antérieurement prévenu le lord _B..._ et _M. G..._ de
se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas
plus tôt entrées dans cette maison qu'elles trouvèrent une collation
servie; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson
informa les jeunes demoiselles qu'elles étaient chez une de ses parentes
et qu'elle les priait d'agir librement et sans cérémonie; en
conséquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrèrent à leur appétit avec
beaucoup de satisfaction; on les engagea à boire un ou deux verres de
vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu'il était temps
d'introduire les gentilshommes; et quoiqu'ils fussent déjà dans la
maison, un coup à la porte annonça leur arrivée; en entrant dans
l'appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu'ils causaient; les
jeunes demoiselles furent d'abord alarmées mais la politesse des
gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes, et on parla agréablement
de différentes choses.