Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique[1378], 990
A son propre assassin immoler mon amant,
Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment.
Par un décret injuste autant comme sévère,
Demain doit triompher la haine de mon père,
La faveur du pays, la qualité du mort[1379], 995
Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort.
Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance,
Contre le foible appui que donne l'innocence,
Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait
Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait[1380]! 1000
Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime,
T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime[1381].
Mais en vain après toi l'on me laisse le jour;
Je veux perdre la vie en perdant mon amour:
Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose; 1005
Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
Et le même moment verra par deux trépas
Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas.
Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue
De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue; 1010
Et si ma perte alors fait naître tes douleurs,
Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs.
Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes
D'un si doux entretien augmentera les charmes;
Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, 1015
Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter,
S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres,
Présenter à tes yeux mille images funèbres,
Jeter dans ton esprit un éternel effroi,
Te reprocher ma mort, t'appeler après moi, 1020
Accabler de malheurs ta languissante vie,
Et te réduire au point de me porter envie.
Enfin....
SCÈNE II.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Quoi! chacun dort, et vous êtes ici?
Je vous jure, Monsieur en est en grand souci.
ISABELLE.
Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte.
Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte:
Ici je vis Clindor pour la dernière fois;
Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix,
Et remet plus avant en mon âme éperdue[1383]
L'aimable souvenir d'une si chère vue. 1030
LYSE.
Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis!
ISABELLE.
Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis?
LYSE.
De deux amants parfaits dont vous étiez servie,
L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie[1383]:
Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux, 1035
Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.
ISABELLE.
De quel front oses-tu me tenir ces paroles[1384]?
LYSE.
Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles?
Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas,
Rappeler votre amant des portes du trépas? 1040
Songez plutôt à faire une illustre conquête;
Je sais pour vos liens une âme toute prête,
Un homme incomparable.
ISABELLE.
Ote-toi de mes yeux.
LYSE.
Le meilleur jugement ne choisiroit pas mieux.
ISABELLE.
Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie? 1045
LYSE.
Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie?
ISABELLE.
D'où te vient cette joie ainsi hors de saison?
LYSE.
Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.
ISABELLE.
Ah! ne me conte rien.
LYSE.
Mais l'affaire vous touche.
ISABELLE.
Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche. 1050
LYSE.
Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs,
Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs:
Elle a sauvé Clindor.
ISABELLE.
Sauvé Clindor?
LYSE.
Lui-même:
Jugez après cela comme quoi je vous aime[1385].
ISABELLE.
Eh! de grâce, où faut-il que je l'aille trouver? 1055
LYSE.
Je n'ai que commencé: c'est à vous d'achever.
ISABELLE.
Ah! Lyse!
LYSE.
Tout de bon, seriez-vous pour le suivre?
ISABELLE.
Si je suivrois celui sans qui je ne puis vivre?
Lyse, si ton esprit ne le tire des fers,
Je l'accompagnerai jusque dans les enfers. 1060
Va, ne demande plus si je suivrois sa fuite[1386].
LYSE.
Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite,
Écoutez où j'en suis, et secondez mes coups:
Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous.
La prison est tout proche[1387].
ISABELLE.
Eh bien?
LYSE.
Ce voisinage
Au frère du concierge a fait voir mon visage;
Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer,
Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer.
ISABELLE.
Je n'en avois rien su!
LYSE.
J'en avois tant de honte
Que je mourois[1388] de peur qu'on vous en fît le conte; 1070
Mais depuis quatre jours votre amant arrêté
A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté.
Des yeux et du discours flattant son espérance,
D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence.
Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé, 1075
On fait tout pour l'objet dont on est enflammé.
Par là j'ai sur mon âme assuré mon empire,
Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire.
Quand il n'a plus douté de mon affection,
J'ai fondé mes refus sur sa condition; 1080
Et lui, pour m'obliger, juroit de s'y déplaire,
Mais que malaisément il s'en pouvoit défaire;
Que les clefs des prisons qu'il gardoit aujourd'hui
Étoient le plus grand bien de son frère et de lui.
Moi de dire soudain que sa bonne fortune[1389] 1085
Ne lui pouvoit offrir d'heure plus opportune;
Que, pour se faire riche et pour me posséder,
Il n'avoit seulement qu'à s'en accommoder;
Qu'il tenoit dans les fers un seigneur de Bretagne
Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne; 1090
Qu'il falloit le sauver et le suivre chez lui;
Qu'il nous feroit du bien et seroit notre appui.
Il demeure étonné; je le presse, il s'excuse;
Il me parle d'amour, et moi je le refuse;
Je le quitte en colère, il me suit tout confus, 1095
Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.
ISABELLE.
Mais enfin?
LYSE.
J'y retourne, et le trouve fort triste;
Je le juge ébranlé; je l'attaque: il résiste.
Ce matin: «En un mot, le péril est pressant,
Ai-je dit; tu peux tout, et ton frère est absent[1390]. 1100
--Mais il faut de l'argent pour un si long voyage,
M'a-t-il dit; il en faut pour faire l'équipage:
Ce cavalier en manque.»
ISABELLE.
Ah! Lyse, tu devois
Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avois[1391]:
Perles, bagues, habits.
LYSE.
J'ai bien fait davantage[1392]: 1105
J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage,
Que vous l'aimez de même et fuirez avec nous.
Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux,
Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie
Touchant votre Clindor brouilloit sa fantaisie[1393], 1110
Et que tous ces détours provenoient seulement[1394]
D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant.
Il est parti soudain après votre amour sue,
A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue,
Et vous mande pour moi[1395] qu'environ à minuit[1396] 1115
Vous soyez toute prête à déloger sans bruit.
ISABELLE.
Que tu me rends heureuse!
LYSE.
Ajoutez-y, de grâce,
Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace,
C'est me sacrifier à vos contentements.
ISABELLE.
Aussi....
LYSE.
Je ne veux point de vos remercîments. 1120
Allez ployer bagage, et pour grossir la somme[1397],
Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme.
Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché;
J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché:
Je vous les livre.
ISABELLE.
Allons y travailler ensemble[1398]. 1125
LYSE.
Passez-vous de mon aide.
ISABELLE.
Eh quoi! le coeur te tremble?
LYSE.
Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller;
Nous ne nous garderions jamais de babiller.
ISABELLE.
Folle, tu ris toujours.
LYSE.
De peur d'une surprise,
Je dois attendre ici le chef de l'entreprise; 1130
S'il tardoit à la rue, il seroit reconnu;
Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu.
C'est là sans raillerie.
ISABELLE.
Adieu donc; je te laisse,
Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse.
LYSE.
C'est du moins.
ISABELLE.
Fais bon guet.
LYSE.
Vous, faites bon butin.
SCÈNE III.
LYSE.
Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin;
Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre,
Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre.
On me vengeoit de toi par delà mes desirs:
Je n'avois de dessein que contre tes plaisirs. 1140
Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie;
Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie;
Et mon amour éteint, te voyant en danger,
Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger.
J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance[1399], 1145
De ton ingrat amour étouffant la licence....
SCÈNE IV.
MATAMORE, ISABELLE, LYSE.
ISABELLE.
Quoi! chez nous, et de nuit!
MATAMORE.
L'autre jour....
ISABELLE.
Qu'est-ce-ci:
«L'autre jour?» est-il temps que je vous trouve ici?
LYSE.
C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre?
ISABELLE.
En montant l'escalier je l'en ai vu descendre. 1150
MATAMORE.
L'autre jour, au défaut de mon affection,
J'assurai vos appas de ma protection.
ISABELLE.
Après?
MATAMORE.
On vint ici faire une brouillerie;
Vous rentrâtes voyant cette forfanterie;
Et pour vous protéger, je vous suivis soudain. 1155
ISABELLE.
Votre valeur prit lors un généreux dessein.
Depuis?
MATAMORE.
Pour conserver une dame si belle,
Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle.
ISABELLE.
Sans sortir?
MATAMORE.
Sans sortir.
LYSE.
C'est-à-dire, en deux mots,
Que la peur l'enfermoit dans la chambre aux fagots[1400].
MATAMORE.
La peur?
LYSE.
Oui, vous tremblez: la vôtre est sans égale.
MATAMORE.
Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale;
Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi;
Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi.
LYSE.
Votre caprice est rare à choisir des montures. 1165
MATAMORE.
C'est pour aller plus vite aux grandes aventures.
ISABELLE.
Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours:
Vous avez demeuré là dedans quatre jours?
MATAMORE.
Quatre jours.
ISABELLE.
Et vécu?
MATAMORE.
De nectar, d'ambrosie[1401].
LYSE.
Je crois que cette viande aisément rassasie? 1170
MATAMORE.
Aucunement.
ISABELLE.
Enfin vous étiez descendu....
MATAMORE.
Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu,
Pour rompre sa prison, en fracasser les portes,
Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes.
LYSE.
Avouez franchement que, pressé de la faim, 1175
Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain.
MATAMORE.
L'un et l'autre, parbieu! Cette ambrosie est fade:
J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade.
C'est un mets délicat, et de peu de soutien:
A moins que d'être un Dieu l'on n'en vivroit pas bien;
Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre,
Il allonge les dents, et rétrécit le ventre.
LYSE.
Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisoit pas?
MATAMORE.
Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas,
Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine, 1185
Mêler la viande humaine avecque la divine.
ISABELLE.
Vous aviez, après tout, dessein de nous voler.
MATAMORE.
Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller?
Si je laisse une fois échapper ma colère....
ISABELLE.
Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père. 1190
MATAMORE.
Un sot les attendroit.
SCÈNE V.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Vous ne le tenez pas.
ISABELLE.
Il nous avoit bien dit que la peur a bon pas.
LYSE.
Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose.
ISABELLE.
Rien du tout. Que veux-tu? sa rencontre en est cause.
LYSE.
Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller. 1195
ISABELLE.
Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler.
Moi qui, seule et de nuit, craignois son insolence,
Et beaucoup plus encor de troubler le silence,
J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci,
Que le meilleur étoit de l'amener ici. 1200
Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante,
Puisque j'ose affronter cette humeur violente.
LYSE.
J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer:
C'est bien du temps perdu.
ISABELLE.
Je vais le réparer[1402].
LYSE.
Voici le conducteur de notre intelligence; 1205
Sachez auparavant toute sa diligence.
SCÈNE VI.
ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER.
ISABELLE.
Eh bien! mon grand ami, braverons-nous le sort?
Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort?
Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde.
LE GEÔLIER.
Bannissez vos frayeurs: tout va le mieux du monde[1403];
Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts,
Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts.
ISABELLE.
Je te dois regarder comme un dieu tutélaire[1404],
Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire.
LE GEÔLIER[1405].
Voici le prix unique où tout mon coeur prétend. 1215
ISABELLE.
Lyse, il faut te résoudre à le rendre content.
LYSE.
Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile:
Comment ouvrirons-nous les portes de la ville?
LE GEÔLIER.
On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs;
Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours: 1220
Nous pourrons aisément sortir par ses ruines[1406].
ISABELLE.
Ah! que je me trouvois sur d'étranges épines!
LE GEÔLIER.
Mais il faut se hâter.
ISABELLE.
Nous partirons soudain.
Viens nous aider là-haut à faire notre main.
SCÈNE VII.
CLINDOR, en prison[1407].
Aimables souvenirs de mes chères délices, 1225
Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices,
Que malgré les horreurs de ce mortel effroi,
Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi[1408]!
Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles
Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles; 1230
Et lorsque du trépas les plus noires couleurs
Viendront à mon esprit figurer mes malheurs[1409],
Figurez aussitôt à mon âme interdite
Combien je fus heureux par delà mon mérite.
Lorsque je me plaindrai de leur sévérité, 1235
Redites-moi l'excès de ma témérité:
Que d'un si haut dessein ma fortune incapable
Rendoit ma flamme injuste, et mon espoir coupable;
Que je fus criminel quand je devins amant,
Et que ma mort en est le juste châtiment. 1240
Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie!
Isabelle, je meurs pour vous avoir servie;
Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hélas! que je me flatte, et que j'ai d'artifice 1245
A me dissimuler la honte d'un supplice[1410]!
En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
Dont le fatal amour me rend si glorieux?
L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine[1411]:
Il succomba vivant, et mort il m'assassine; 1250
Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras;
Mille assassins nouveaux naissent de son trépas;
Et je vois de son sang, fécond en perfidies,
S'élever contre moi des âmes plus hardies,
De qui les passions, s'armant d'autorité[1412], 1255
Font un meurtre public avec impunité.
Demain de mon courage on doit faire un grand crime[1413],
Donner au déloyal ma tête pour victime;
Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt,
Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt. 1260
Ainsi de tous côtés ma perte étoit certaine:
J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine.
D'un péril évité je tombe en un nouveau,
Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau.
Je frémis à penser à ma triste aventure[1414]; 1265
Dans le sein du repos je suis à la torture:
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trépas le honteux appareil;
J'en ai devant les yeux les funestes ministres;
On me lit du sénat les mandements sinistres; 1270
Je sors les fers aux pieds; j'entends déjà le bruit
De l'amas insolent d'un peuple qui me suit[1415];
Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare:
Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare;
Je ne découvre rien qui m'ose secourir[1416], 1275
Et la peur de la mort me fait déjà mourir.
Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon âme;
Et sitôt que je pense à tes divins attraits[1417],
Je vois évanouir ces infâmes portraits. 1280
Quelques[1418] rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison?
Ami, que viens-tu faire ici hors de saison?
SCÈNE VIII.
CLINDOR, LE GEÔLIER.
LE GEÔLIER, cependant qu'Isabelle et Lyse paroissent à
quartier[1419].
Les juges assemblés pour punir votre audace, 1285
Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce.
CLINDOR.
M'ont fait grâce, bons Dieux!
LE GEÔLIER.
Oui, vous mourrez de nuit.
CLINDOR.
De leur compassion est-ce là tout le fruit?
LE GEÔLIER.
Que de cette faveur vous tenez peu de conte!
D'un supplice public c'est vous sauver la honte. 1290
CLINDOR.
Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort,
Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort?
LE GEÔLIER.
Il la faut recevoir avec meilleur visage.
CLINDOR.
Fais ton office, ami, sans causer davantage.
LE GEÔLIER.
Une troupe d'archers là dehors vous attend; 1295
Peut-être en les voyant serez-vous plus content.
SCÈNE IX.
CLINDOR, ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER.
ISABELLE dit ces mots à Lyse, cependant que le Geôlier ouvre
la prison à Clindor[1420].
Lyse, nous l'allons voir.
LYSE.
Que vous êtes ravie!
ISABELLE.
Ne le serois-je point de recevoir la vie?
Son destin et le mien prennent un même cours,
Et je mourrois du coup qui trancheroit ses jours. 1300
LE GEÔLIER.
Monsieur, connoissez-vous beaucoup d'archers semblables?
CLINDOR.
Ah! Madame, est-ce vous? surprises adorables[1421]!
Trompeur trop obligeant, tu disois bien vraiment
Que je mourrois de nuit, mais de contentement.
ISABELLE.
Clindor!
LE GEÔLIER.
Ne perdons point le temps à ces caresses[1422]: 1305
Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses[1423].
CLINDOR.
Quoi! Lyse est donc la sienne?
ISABELLE.
Écoutez le discours
De votre liberté qu'ont produit leurs amours.
LE GEÔLIER.
En lieu de sûreté le babil est de mise;
Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise. 1310
ISABELLE.
Sauvons-nous: mais avant, promettez-nous tous deux
Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux:
Autrement, nous rentrons.
CLINDOR.
Que cela ne vous tienne:
Je vous donne ma foi.
LE GEÔLIER.
Lyse, reçois la mienne.
ISABELLE.
Sur un gage si beau j'ose tout hasarder[1424]. 1315
LE GEÔLIER.
Nous nous amusons trop, il est temps d'évader.
SCÈNE X.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
ALCANDRE.
Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces.
Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces.
PRIDAMANT.
A la fin je respire.
ALCANDRE.
Après un tel bonheur,
Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur. 1320
Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages,
S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages,
Ni par quel art non plus ils se sont élevés:
Ils suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés,
Et que, sans vous en faire une histoire importune, 1325
Je vous les vais montrer en leur haute fortune.
Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux,
Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux.
Ceux que vous avez vus représenter de suite
A vos yeux étonnés leur amour et leur fuite[1425], 1330
N'étant pas destinés aux hautes fonctions,
N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1378] _Var._ Doit faire agir demain un pouvoir
tyrannique[1378-a]. (1639-57)
[1378-a] On lit dans l'édition de 1654:
Doit faire agir _pour moi_ un pouvoir tyrannique,
ce qui fait un non-sens et un hiatus.
[1379] _Var._ La faveur du pays, l'autorité du mort. (1639-57)
[1380] _Var._ C'est de m'avoir aimée et d'être trop parfait!
(1639)
[1381] _Var._ [T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime.]
Contre elles un jaloux fit son traître dessein[1381-a],
Et reçut le trépas qu'il portoit dans ton sein.
Qu'il eût valu bien mieux à ta valeur trompée
Offrir ton estomac ouvert à son épée,
Puisque, loin de punir ceux qui t'ont attaqué,
Les lois vont achever le coup qu'ils ont manqué!
Tu fusses mort alors, mais sans ignominie:
Ta mort n'eût point laissé ta mémoire ternie;
On n'eût point vu le foible opprimé du puissant,
Ni mon pays souillé du sang d'un innocent,
Ni Thémis endurer l'indigne violence
Qui pour l'assassiner emprunte sa balance[1381-b].
Hélas! et de quoi sert à mon coeur enflammé[1381-c]
D'avoir fait un beau choix et d'avoir bien aimé,
Si mon amour fatal te conduit au supplice
Et m'apprête à moi-même un mortel précipice?
Car en vain après toi l'on me laisse le jour. (1639-60)
[1381-a] Contre elles un jaloux forma son noir dessein. (1660)
[1381-b] Qui pour t'assassiner emprunte sa balance. (1648 et 60)
[1381-c] De quoi sert à mon coeur si vivement charmé. (1660)
[1382] _Var._ Et remet plus avant dans ma triste pensée
L'aimable souvenir de mon amour passée. (1639-57)
[1383] _Var._ L'un est mort, et demain l'autre perdra la vie.
(1639-57)
[1384] _Var._ Impudente, oses-tu me tenir ces paroles? (1639-57)
[1385] _Var._ Et puis après cela jugez si je vous aime. (1639-57)
[1386] _Var._ Va, ne m'informe[1386-a] plus si je suivrois sa
fuite. (1639-57)
[1386-a] Voyez tome I, p. 472, note 2.
[1387] _Var._ La prison est fort proche. (1639-64)
[1388] Les éditions de 1664-82 donnent _mourrois_, pour
_mourois_, ce qui ne nous paraît pas offrir de sens.
[1389] _Var._ Moi de prendre mon temps, que sa bonne fortune.
(1639-57)
[1390] _Var._ Ç'ai-je, dit; tu peux tout, et ton frère est
absent. (1639-57)
[1391] _Var._ Lui faire offre en ce cas de tout ce que j'avois.
(1639-60)
[1392] _Var._ J'ai bien fait encor pire:
J'ai dit que c'est pour vous que ce captif soupire,
Que vous l'aimiez de même et fuiriez avec nous. (1639-57)
[1393] L'édition de 1639 porte _fantasie_.
[1394] _Var._ Et que tous ces délais provenoient seulement.
(1639, 44 et 52-57)
_Var._ Et que tous ses délais provenoient seulement. (1648)
[1395] L'édition de 1682 donne à tort: _pour moi_, au lieu de:
_par moi_.
[1396] _Var._ Qu'il alloit y pourvoir, et que vers la mi-nuit
Vous fussiez toute prête à déloger sans bruit. (1639-57)
[1397] _Var._ Allez, ployez bagage, et n'épargnez en somme
Ni votre cabinet, ni celui du bonhomme. (1639-57)
[1398] _Var._ Allons faire le coup ensemble. (1639-57)
[1399] _Var._ [J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance,]
Tu réduiras pour moi tes voeux dans l'innocence,
Qu'un mari me tenant en sa possession,
Sa présence vaincra ta folle passion,
Ou que, si cette ardeur encore te possède,
Ma maîtresse avertie y mettra bon remède[1399-a]. (1639-57)
[1399-a] La scène III finit là dans les éditions indiquées.
[1400] _Var._ Qu'il s'est caché de peur dans la chambre aux fagots.
MAT. De peur? (1639-57)
[1401] A ce vers, et un peu plus bas au vers 1177, toutes les
éditions portent _ambrosie_, excepté celle de 1639, où on lit
_ambroisie_.
[1402] _Var._ Je le vais réparer. (1639-57)
[1403] _Var._ Madame, grâce aux Dieux, tout va le mieux du monde.
(1639-57)
[1404] _Var._ Ah! que tu me ravis! et quel digne salaire
Pourrai-je présenter à mon dieu tutélaire?
LE GEÔL. Voici la récompense où mon desir prétend.
ISAB. Lyse, il faut se résoudre à le rendre content. (1639-57)
[1405] _Var._ LE GEÔLIER, _montrant Lyse_. (1660)
[1406] L'édition de 1639 porte: «par ces ruines;» celle de 1657:
«de ses ruines.» Ce sont vraisemblablement deux fautes.
[1407] _Var._ _Il est en prison._ (1663, en marge.)
[1408] _Var._ Vous avez de douceurs et de charmes pour moi!
(1639-57)
[1409] _Var._ Viendront en mon esprit figurer mes malheurs.
(1648)
[1410] _Var._ Pour déguiser la honte et l'horreur d'un supplice!
Il faut mourir enfin, et quitter ces beaux yeux. (1639-57)
[1411] _Var._ L'ombre d'un meurtrier cause encor ma ruine.
(1639-57)
[1412] Dans l'édition de 1682, on lit ainsi ce vers:
De qui les passions s'arment d'autorité.
C'est sans doute encore une faute. Au vers 1259 il y a, autre
erreur, _prenant_, pour _prennent_.
[1413] _Var._ Demain de mon courage ils doivent faire un crime.
(1639-57)
[1414] _Var._ Je frémis au penser de ma triste aventure[1414-a].
(1639-57)
[1414-a] L'édition de 1657 porte, évidemment par erreur: «d'une
triste aventure.»
[1415] _Var._ De l'amas insolent du peuple qui me suit. (1648)
[1416] _Var._ Je ne découvre rien propre à me secourir. (1639-57)
[1417] _Var._ Aussitôt que je pense à tes divins attraits.
(1639-57)
[1418] Voyez tome I, p. 205, note 3.
[1419] _Var._ _Isabelle et Lyse paroissent à quartier._ (1663, en
marge.)--Cette indication manque dans les éditions de
1639-57.--_A quartier_, à l'écart. Voyez tome I, p. 93, note 2.
[1420] _Var._ ISABELLE, _cependant que le Geôlier, etc._
(1660)--Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1639-57.
[1421] _Var._ Ma chère âme, est-ce vous? surprises adorables!
(1639-57)
[1422] _Var._ Mon heur! [LE GEÔL. Ne perdons point le temps à ces
caresses.] (1639-54)
_Var._ Mon heur! LE GEÔL. Ne perdons point de temps à ces
caresses. (1657)
[1423] _Var._ Nous aurons tout loisir de baiser nos maîtresses.
(1639-57)
[1424] _Var._ Sur un gage si bon j'ose tout hasarder.
LE GEÔL. Nous nous amusons trop, hâtons-nous d'évader.
(1639-57)
[1425] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de
1682.--L'édition de 1639, également par erreur, porte _leurs
amours et leurs fuites_: la rime s'oppose à ce pluriel.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
PRIDAMANT.
Qu'Isabelle est changée et qu'elle est éclatante!
ALCANDRE.
Lyse marche après elle, et lui sert de suivante;
Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi, 1335
Et de ce lieu fatal ne sortez qu'après moi:
Je vous le dis encore, il y va de la vie.
PRIDAMANT.
Cette condition m'en ôte assez l'envie[1425].
SCÈNE II.
ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine[1427].
LYSE.
Ce divertissement n'aura-t-il point de fin?
Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin? 1340
ISABELLE.
Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amène:
C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine.
Le prince Florilame....
LYSE.
Eh bien! il est absent.
ISABELLE.