Ont réservé de prix à de si longs services?
Et mon fidèle amour est-il si criminel
Qu'il doive être puni d'un mépris éternel?
ISABELLE.
Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses:
Des épines pour moi, vous les nommez des roses;
Ce que vous appelez service, affection,
Je l'appelle supplice et persécution.
Chacun dans sa croyance également s'obstine.
Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine; 370
Et ce que vous jugez digne du plus haut prix[1284]
Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris.
ADRASTE.
N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes
Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes!
Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer, 375
Ne me donna de coeur que pour vous adorer[1285].
Mon âme vint au jour pleine de votre idée[1286];
Avant que de vous voir vous l'avez possédée;
Et quand je me rendis à des regards si doux[1287],
Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, 380
Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre.
ISABELLE.
Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre[1288];
Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr:
Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir.
Vous avez, après tout, bonne part à sa haine[1289], 385
Ou d'un crime secret il vous livre à la peine;
Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal
Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.
ADRASTE.
La grandeur de mes maux vous étant si connue,
Me refuserez-vous la pitié qui m'est due? 390
ISABELLE.
Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus
Que je vois ces tourments tout à fait superflus[1290],
Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance
Que l'incommode honneur d'une triste constance.
ADRASTE.
Un père l'autorise, et mon feu maltraité 395
Enfin aura recours à son autorité.
ISABELLE.
Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte[1291];
Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte.
ADRASTE.
J'espère voir pourtant, avant la fin du jour,
Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour. 400
ISABELLE.
Et moi, j'espère voir, avant que le jour passe,
Un amant accablé de nouvelle disgrâce.
ADRASTE.
Eh quoi! cette rigueur ne cessera jamais?
ISABELLE.
Allez trouver mon père, et me laissez en paix.
ADRASTE.
Votre âme, au repentir de sa froideur passée, 405
Ne la veut point quitter sans être un peu forcée:
J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments
Que c'est pour obéir à vos commandements.
ISABELLE.
Allez continuer une vaine poursuite.
SCÈNE IV.
MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR.
MATAMORE.
Eh bien! dès qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite? 410
M'a-t-il bien su quitter la place au même instant?
ISABELLE.
Ce n'est pas honte à lui, les rois en font autant,
Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles[1292]
N'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.
MATAMORE.
Vous le pouvez bien croire, et pour le témoigner, 415
Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner:
Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire;
J'en jure par lui-même, et cela c'est tout dire.
ISABELLE.
Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur;
Je ne veux point régner que dessus votre coeur: 420
Toute l'ambition que me donne ma flamme,
C'est d'avoir pour sujets les desirs de votre âme.
MATAMORE.
Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir
Que vous avez[1293] sur eux un absolu pouvoir,
Je n'écouterai plus cette humeur de conquête; 425
Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête,
J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets,
Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.
ISABELLE.
L'éclat de tels suivants attireroit l'envie
Sur le rare bonheur où je coule ma vie; 430
Le commerce discret de nos affections
N'a besoin que de lui pour ces commissions[1294].
MATAMORE.
Vous avez, Dieu me sauve! un esprit à ma mode;
Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode.
Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis:
Je les rends aussitôt que je les ai conquis,
Et me suis vu charmer quantité de princesses,
Sans que jamais mon coeur les voulût pour maîtresses[1295].
ISABELLE.
Certes en ce point seul je manque un peu de foi.
Que vous ayez quitté des princesses pour moi! 440
Que vous leur refusiez un coeur dont je dispose[1296]!
MATAMORE[1297].
Je crois que la Montagne en saura quelque chose.
Viens çà. Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi,
Je donnai dans la vue aux deux filles du Roi,
Que te dit-on en cour de cette jalousie[1298] 445
Dont pour moi toutes deux eurent l'âme saisie[1299]?
CLINDOR.
Par vos mépris enfin l'une et l'autre[1300] mourut.
J'étois lors en Égypte, où le bruit en courut;
Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes
Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. 450
Vous veniez d'assommer dix géants en un jour;
Vous aviez désolé les pays d'alentour,
Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes,
Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes,
Et défait, vers Damas, cent mille combattants. 455
MATAMORE.
Que tu remarques bien et les lieux et les temps!
Je l'avois oublié.
ISABELLE.
Des faits si pleins de gloire
Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire?
MATAMORE.
Trop pleine de lauriers remportés sur les rois[1301],
Je ne la charge point de ces menus exploits. 460
SCÈNE V[1302].
MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR, PAGE.
PAGE.
Monsieur.
MATAMORE.
Que veux-tu, page?
PAGE.
Un courrier vous demande.
MATAMORE.
D'où vient-il?
PAGE.
De la part de la reine d'Islande.
MATAMORE.
Ciel! qui sais comme quoi j'en suis persécuté,
Un peu plus de repos avec moins de beauté!
Fais qu'un si long mépris enfin la désabuse. 465
CLINDOR.
Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse.
ISABELLE.
Je n'en puis plus douter.
CLINDOR.
Il vous le disoit bien.
MATAMORE.
Elle m'a beau prier: non, je n'en ferai rien.
Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre,
Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre. 470
Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant
Une heure d'entretien de ce cher confident,
Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire,
Vous fera voir sur qui vous avez la victoire.
ISABELLE.
Tardez encore moins, et par ce prompt retour 475
Je jugerai quelle est envers moi votre amour.
SCÈNE VI.
CLINDOR, ISABELLE.
CLINDOR.
Jugez plutôt par là l'humeur du personnage:
Ce page n'est chez lui que pour ce badinage,
Et venir d'heure en heure avertir Sa Grandeur
D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur. 480
ISABELLE.
Ce message me plaît bien plus qu'il ne lui semble:
Il me défait d'un fou pour nous laisser ensemble.
CLINDOR.
Ce discours favorable enhardira mes feux
A bien user d'un temps[1303] si propice à mes voeux.
ISABELLE.
Que m'allez-vous conter?
CLINDOR.
Que j'adore Isabelle, 485
Que je n'ai plus de coeur ni d'âme que pour elle,
Que ma vie....
ISABELLE.
Épargnez ces propos superflus;
Je les sais, je les crois, que voulez-vous de plus?
Je néglige à vos yeux l'offre d'un diadème;
Je dédaigne un rival: en un mot, je vous aime. 490
C'est aux commencements des foibles passions
A s'amuser encore aux protestations:
Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres;
Un coup d'oeil vaut pour vous tous les discours des autres[1304].
CLINDOR.
Dieux! qui l'eût jamais cru, que mon sort rigoureux 495
Se rendît si facile à mon coeur amoureux!
Banni de mon pays par la rigueur d'un père,
Sans support, sans amis, accablé de misère,
Et réduit à flatter le caprice arrogant
Et les vaines humeurs d'un maître extravagant: 500
Ce pitoyable état de ma triste fortune[1305]
N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune;
Et d'un rival puissant les biens et la grandeur
Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur.
ISABELLE.
C'est comme il faut choisir. Un amour véritable[1306] 505
S'attache seulement à ce qu'il voit aimable[1307].
Qui regarde les biens ou la condition
N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition,
Et souille lâchement par ce mélange infâme
Les plus nobles desirs qu'enfante une belle âme. 510
Je sais bien que mon père a d'autres sentiments,
Et mettra de l'obstacle à nos contentements;
Mais l'amour sur mon coeur a pris trop de puissance
Pour écouter encor les lois de la naissance.
Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi:
Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi.
CLINDOR.
Confus de voir donner à mon peu de mérite....
ISABELLE.
Voici mon importun, souffrez que je l'évite.
SCÈNE VII.
ADRASTE, CLINDOR.
ADRASTE.
Que vous êtes heureux, et quel malheur me suit!
Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit. 520
Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie,
Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie.
CLINDOR.
Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu[1308],
Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu.
ADRASTE.
Lasse de vos discours! votre humeur est trop bonne, 525
Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne.
Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner?
CLINDOR.
Des choses qu'aisément vous pouvez deviner:
Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises,
Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises. 530
ADRASTE.
Voulez-vous m'obliger? votre maître, ni vous,
N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux;
Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies,
Divertissez[1309] ailleurs le cours de ses folies.
CLINDOR.
Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments 535
Ne parlent que de morts et de saccagements,
Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme?
ADRASTE.
Pour être son valet, je vous trouve honnête homme:
Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein[1310]
Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain. 540
Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle,
Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle:
Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité
Laisse dans vos projets trop de témérité.
Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse. 545
Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse;
Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux,
Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous.
Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père,
Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire; 550
Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci,
Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici;
Car si je vous vois plus regarder cette porte,
Je sais comme traiter les gens de votre sorte.
CLINDOR.
Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu[1311]? 555
ADRASTE.
Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu.
Allez: c'est assez dit.
CLINDOR.
Pour un léger ombrage,
C'est trop indignement traiter un bon courage.
Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur,
Il m'a fait le coeur ferme et sensible à l'honneur; 560
Et je pourrois bien rendre un jour ce qu'on me prête[1312].
ADRASTE.
Quoi! vous me menacez!
CLINDOR.
Non, non, je fais retraite.
D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit;
Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit.
SCÈNE VIII.
ADRASTE, LYSE.
ADRASTE.
Ce bélître insolent me fait encor bravade. 565
LYSE.
A ce compte, Monsieur, votre esprit est malade?
ADRASTE.
Malade, mon esprit!
LYSE.
Oui, puisqu'il est jaloux
Du malheureux agent de ce prince des foux[1313].
ADRASTE.
Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle[1314],
Et crains peu qu'un valet me supplante auprès d'elle[1315].
Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui
Le plaisir qu'elle prend à causer avec lui[1316].
LYSE.
C'est dénier ensemble et confesser la dette.
ADRASTE.
Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrète,
Et trouve mes soupçons bien ou mal à propos; 575
Je l'ai chassé d'ici pour me mettre en repos.
En effet, qu'en est-il?
LYSE.
Si j'ose vous le dire,
Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire.
ADRASTE.
Lyse, que me dis-tu[1317]?
LYSE.
Qu'il possède son coeur,
Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur, 580
Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pensée.
ADRASTE.
Trop ingrate beauté, déloyale, insensée,
Tu m'oses donc ainsi préférer un maraud?
LYSE.
Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut,
Et je vous en veux faire entière confidence: 585
Il se dit gentilhomme, et riche.
ADRASTE.
Ah! l'impudence
LYSE.
D'un père rigoureux fuyant l'autorité,
Il a couru longtemps d'un et d'autre côté;
Enfin, manque d'argent peut-être, ou par caprice,
De notre Fiérabras il s'est mis au service[1318], 590
Et sous ombre d'agir pour ses folles amours[1319],
Il a su pratiquer de si rusés détours,
Et charmer tellement cette pauvre abusée,
Que vous en avez vu votre ardeur méprisée;
Mais parlez à son père, et bientôt son pouvoir 595
Remettra son esprit aux termes du devoir.
ADRASTE.
Je viens tout maintenant d'en tirer assurance
De recevoir les fruits de ma persévérance,
Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet;
Mais, écoute, il me faut obliger tout à fait. 600
LYSE.
Où je vous puis servir j'ose tout entreprendre.
ADRASTE.
Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre?
LYSE.
Il n'est rien plus aisé: peut-être dès ce soir.
ADRASTE.
Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir[1320].
Cependant prends ceci seulement par avance. 605
LYSE.
Que le galant alors soit frotté d'importance!
ADRASTE.
Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter,
Chargé d'autant de bois qu'il en pourra porter.
SCÈNE IX.
LYSE.
L'arrogant croit déjà tenir ville gagnée[1321];
Mais il sera puni de m'avoir dédaignée. 610
Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu,
Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu.
Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses:
Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses;
Je ne suis que servante: et qu'est-il que valet? 615
Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid:
Il se dit riche et noble, et cela me fait rire;
Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire?
Qu'il le soit: nous verrons ce soir, si je le tiens,
Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens. 620
SCÈNE X.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
ALCANDRE.
Le coeur vous bat un peu.
PRIDAMANT.
Je crains cette menace.
ALCANDRE.
Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrâce.
PRIDAMANT.
Elle en est méprisée, et cherche à se venger.
ALCANDRE.
Ne craignez point: l'amour la[1322] fera bien changer.
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[1263] L'édition de 1682 donne seule: «Quoi qu'il s'offre,» au
lieu de: «Quoi qui s'offre.»
[1264] _Var._ Quoi qui s'offre à vos yeux, n'en ayez point
d'effroi. (1639-68)
[1265] _Var._ Soupirez-vous après quelques nouveaux lauriers?
(1639-57)
[1266] _Var._ Et puis quand auriez-vous rassemblé votre armée?
(1639-57)
[1267] Voyez la _Notice_, p. 423.
[1268] De l'espagnol _bellaco_, _vellaco_, maraud, coquin.
[1269] _Var._ Le penser m'adoucit: va, ma colère cesse. (1639)
[1270] _Var._ Je vous vois aussi beau que vous êtes terrible.
(1639)
[1271] _Var._ Qui puisse constamment vous refuser son coeur.
(1639)
[1272] _Troubler_, neutralement, pour se troubler.
[1273] Les éditions de 1644-57 ont _que_, au lieu de _qui_, ce
qui fait une leçon vide de sens.
[1274] _Var._ Et donneroit à Mars à gouverner son foudre.
(1639-68)
[1275] Voyez ci-dessus, p. 144, note 2.
[1276] _Var._ Le jour jusqu'à midi se passoit sans lumière.
(1639)
[1277] _Var._ Où se pouvoit cacher la reine des clartés?
MAT. Parbieu je la tenois encore à mes côtés.
Aucun n'osa jamais la chercher dans ma chambre,
Et le dernier de juin fut un jour de décembre;
Car enfin, supplié par le Dieu du sommeil,
Je la rendis au monde, et l'on vit le soleil. (1639-57)
[1278] _Var._ Et tout ce qu'elle obtint par son frivole amour.
(1660-68)
[1279] Dans l'édition de 1682, on lit, mais c'est probablement
une faute d'impression: «leurs pays,» pour: «les pays.»
[1280] _Var._ J'ai détruit les pays avecque les monarques.
(1639-57)
[1281] _Var._ Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point ma valeur.
(1639-68)
[1282] L'édition de 1682 porte, par erreur, _vers vous_, pour
_vers moi_.
[1283] Dans l'édition de 1639, le vers commence ainsi: «Cruelle,
c'est là donc, etc.;» mais l'errata y substitue: «Cruelle, est-ce
là donc, etc.?»
[1284] _Var._ Et la même action, à votre sentiment,
Mérite récompense, au mien un châtiment.
ADR. Donner un châtiment à des flammes si saintes. (1639-57)
[1285] _Var._ Ne me donna du coeur que pour vous adorer. (1639)
[1286] _Var._ Mon âme prit naissance avecque votre idée.
(1639-57)
[1287] _Var._ Et les premiers regards dont m'aient frappé vos yeux
N'ont fait qu'exécuter l'ordonnance des cieux,
Que vous saisir d'un bien qu'ils avoient fait tout vôtre. (1639-57)
[1288] _Var._ Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir un
autre[1288-a]. (1639-60)
[1288-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.
[1289] _Var._ Après tout, vous avez bonne part à sa haine,
Ou de quelque grand crime il vous donne la peine;
Car je ne pense pas qu'il soit supplice égal
D'être forcé d'aimer qui vous traite si mal.
ADR. Puisque ainsi vous jugez que ma peine est si dure,
Prenez quelque pitié des tourments que j'endure. (1639-57)
[1290] _Var._ Que je vois ces tourments passer pour superflus.
(1639-57)
[1291] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.
[1292] _Var._ Au moins si ce grand bruit qui court de vos
merveilles. (1639-57)
[1293] L'impression de 1682 porte, mais à tort: «Que nous avons.»
Notre texte: «Que vous avez,» est celui de toutes les autres
éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de celle que
Thomas a publiée en 1692.
[1294] En marge, dans l'édition de 1639: _Elle montre Clindor._
[1295] _Var._ Sans que jamais mon coeur acceptât ces maîtresses.
(1639)
[1296] _Var._ Qu'elles n'aient pu blesser un coeur dont je
dispose! (1639-57)
[1297] Ici l'édition de 1692 ajoute: _montrant Clindor_.
[1298] _Var._ Sus-tu rien de leur flamme et de la jalousie.
(1639-57)
[1299] _Var._ Dont pour moi toutes deux avoient l'âme saisie?
(1639)
[1300] Dans l'impression de 1682: «l'un et l'autre,» ce qui est
une faute évidente.
[1301] _Var._ Trop pleine des lauriers remportés sur les rois.
(1639-68)
[1302] Il n'y a point ici de distinction de scène dans l'édition
de 1639.
[1303] L'édition de 1682 donne seule: «du temps,» pour: «d'un
temps.»
[1304] _Var._ Un clin d'oeil vaut pour vous tout le discours des
autres. (1639)
_Var._ Un coup d'oeil vaut pour vous tout le discours des
autres. (1644-68)
[1305] _Var._ En ce piteux état, ma fortune si basse
Trouve encor quelque part en votre bonne grâce. (1639-57)
[1306] _Var._ C'est comme il faut choisir, et l'amour véritable.
(1639-57)
[1307] _Var._ S'attache seulement à ce qu'il voit d'aimable.
(1639-60)
[1308] _Var._ Sans qu'elle ait vu vos pas s'adresser en ce lieu.
(1639-60)
[1309] _Divertissez_, détournez. Voyez tome I, p. 184, note 1.
[1310] _Var._ Vous n'avez point la mine à servir sans dessein.
(1639-57)
[1311] _Var._ Me croyez-vous bastant de nuire à votre feu?
ADR. Sans réplique, de grâce, ou vous verrez beau jeu. (1639-57)
[1312] _Var._ Et je suis homme à rendre un jour ce qu'on me
prête. (1639-57)
[1313] Les mots _jaloux_ et _foux_ sont ainsi imprimés et riment
aux yeux dans toutes les éditions. Dans _la Comédie des
Tuileries_, nous avons vu au contraire _jalous_ et _courrous_,
par une _s_, rimant avec des mots en _ous_.
[1314] _Var._ Je suis trop glorieux et crois trop d'Isabelle.
(1644-57)
[1315] _Var._ Pour craindre qu'un valet me supplante auprès
d'elle. (1639-57)
[1316] _Var._ Le plaisir qu'elle prend à rire avecque lui.
(1639-57)
[1317] _Var._ Oh Dieu! que me dis-tu? (1639)
[1318] _Var._ De notre Rodomont il s'est mis au service.
(1639-60)
[1319] _Var._ Où choisi pour agent de ses[1319-a] folles amours,
Isabelle a prêté l'oreille à ses discours.
Il a si bien charmé cette pauvre abusée. (1639-57)
[1319-a] L'édition de 1639 donne, par erreur, _ces_, pour _ses_.
[1320] Dans l'édition de 1692, on lit après ce vers: _Il lui
donne un dimant._
[1321] Ici l'orthographe de ce mot est _gaignée_ dans toutes les
éditions, excepté dans celle de 1657.
[1322] Dans l'édition de 1682, il y a _le_, pour _la_, ce qui est
évidemment une faute.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
GÉRONTE, ISABELLE.
GÉRONTE.
Apaisez vos soupir et tarissez vos larmes; 625
Contre ma volonté ce sont de foibles armes:
Mon coeur, quoique sensible à toutes vos douleurs,
Écoute la raison, et néglige vos pleurs.
Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même[1323].
Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime; 630
Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux,
Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous.
Quoi! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse?
En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse?
Il vous fait trop d'honneur.
ISABELLE.
Je sais qu'il est parfait, 635
Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait[1324];
Mais si votre bonté me permet en ma cause,
Pour me justifier, de dire quelque chose,
Par un secret instinct, que je ne puis nommer,
J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer. 640
Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire[1325]
Soulève tout le coeur contre ce qu'on desire,
Et ne nous laisse pas en état d'obéir,
Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr.
Il attache ici-bas avec des sympathies 645
Les âmes que son ordre a là-haut assorties[1326]:
On n'en sauroit unir sans ses avis secrets;
Et cette chaîne manque où manquent ses décrets.
Aller contre les lois de cette providence,
C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence, 650
L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups
Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux.
GÉRONTE.
Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie[1327]?
Quel maître vous apprend cette philosophie?
Vous en savez beaucoup; mais tout votre savoir 655
Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir.
Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine,
Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine?
Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers[1328]?
Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers? 660
Ce fanfaron doit-il relever ma famille?
ISABELLE.
Eh! de grâce, Monsieur, traitez mieux votre fille!
GÉRONTE.
Quel sujet donc vous porte à me désobéir?
ISABELLE.
Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir.
Ce que vous appelez un heureux hyménée 665
N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée.
GÉRONTE.
Ah! qu'il en est encor de mieux faites que vous
Qui se voudroient bien voir dans un enfer si doux!
Après tout, je le veux; cédez à ma puissance.
ISABELLE.
Faites un autre essai de mon obéissance. 670
GÉRONTE.
Ne me répliquez plus quand j'ai dit: «Je le veux.»
Rentrez: c'est désormais trop contesté[1328] nous deux.
SCÈNE II.
GÉRONTE.
Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies!
Les règles du devoir lui sont des tyrannies,
Et les droits les plus saints deviennent impuissants 675
Contre cette fierté qui l'attache à son sens[1330]
Telle est l'humeur du sexe: il aime à contredire,
Rejette obstinément le joug de notre empire,
Ne suit que son caprice en ses affections,
Et n'est jamais d'accord de nos élections. 680
N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle,
Que ma prudence cède à ton esprit rebelle.
Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser?
Par force ou par adresse il me le faut chasser.
SCÈNE III.
GÉRONTE, MATAMORE, CLINDOR.
MATAMORE, à Clindor.
Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune[1331]? 685
Le grand vizir encor de nouveau m'importune;
Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours;
Narsingue et Calicut[1332] m'en pressent tous les jours:
Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre.
CLINDOR.
Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre: 690
Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups,
Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux.
MATAMORE.
Tu dis bien: c'est assez de telles courtoisies;
Je ne veux qu'en amour donner des jalousies.
Ah! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir, 695
Bien que si près de vous, je manquois au devoir.
Mais quelle émotion paroît sur ce visage?
Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage[1333]?
GÉRONTE.
Monsieur, grâces aux Dieux, je n'ai point d'ennemis.
MATAMORE.
Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis. 700
GÉRONTE.
C'est une grâce encor que j'avois ignorée.
MATAMORE.
Depuis que ma faveur[1334] pour vous s'est déclarée,
Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler.
GÉRONTE.
C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler:
Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre, 705
Demeurer si paisible en un temps plein de guerre;
Et c'est pour acquérir un nom bien relevé,
D'être dans une ville à battre le pavé.
Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée,
Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée. 710
MATAMORE.