_Le Baron Du Rozier à Mgr. Du Rozier, évêque de Vernon._
Château du Lys, près Chantilly, 9 septembre 1828.
Je le sais, mon cher frère, il peut sembler que je soie fort impertinent
envers toi, si ce n'est même que j'aie manqué gravement de révérence en
ta personne au meilleur comme au plus indulgent des prélats! Quoi!
t'avoir laissé sans nouvelles pendant plus d'un an! M'en être allé aux
Iles, aux Indes, au diable, et n'avoir mandé à personne, pas même à toi,
que je fusse mort ou vivant... Allons je vais maintenant m'expliquer.
Consens d'avance à te montrer infiniment miséricordieux pour un manque
d'égards qui n'était point volontaire, et accorde-moi de bon gré, avant
de m'entendre, quelque absolution plénière que tu serais contraint par
esprit de justice de me donner après. Est-ce dit? A présent je me
confesse.
Et tout d'abord, il me faut bien avouer que je ne fus guère aux Indes,
non plus que hors de France, non plus même que très loin d'ici. Je me
suis seulement tenu caché quinze mois durant en un coin touffu de la
Lorraine; j'y ai secrètement couru des lièvres et détruit des loups; j'y
ai manié des cartes, combiné des parties d'échecs et suivi des
contredanses à la ville voisine, où nul d'entre ces bonnes gens ne me
disputa le nom imaginaire de comte Guilleran que j'avais choisi, tandis
que mes cheveux teints en roux et des moustaches de demi-solde--le Roi
me pardonne!--me rendaient à souhait méconnaissable... Pourquoi? Ah,
c'est ici, mon cher frère, que le cas devient peut-être «espagnol»,
ainsi que l'on dit depuis peu.
Sans doute, l'aventure doit sembler forte, et j'imagine bien qu'elle
prêterait quelque sujet de développements déréglés aux forcenés de la
nouvelle école, dont je veux espérer que ni messieurs de ton saint
clergé, ni même tes chers chanoines ne t'auront encore rabattu les
oreilles. En effet, c'est une fureur à la mode aujourd'hui que de tout
porter aux plus brutaux excès. Mais la devise d'un goût si pur: «Acta,
non verba», que notre valeureux père, actif et silencieux, avait tant
accoutumé de répéter, me donne un grand mépris de ces transports
déclamatoires autant que sauvages. T'en souvient-il, mon frère, de cet
adage? Te souvient-il aussi de ce glorieux et infortuné
Toussaint-Louverture, nègre sublime dont le capitaine de frégate Du
Rozier, qui l'avait ramené prisonnier en France, ne cessait de nous
vanter l'énergie, la vie héroïque et la fin malheureuse? «Acta non
verba!...» Ma foi, bien qu'en une circonstance assurément chétive au
regard de Dieu, mais cependant de quelque éclat au mien, j'ai tâché de
suivre pieusement ce beau précepte. Et que les poètes du récent ton
m'accusent à leur aise d'une cruauté «féodale», je me porte du moins
garant que tu m'approuveras: tu souffriras que ma conscience s'en tienne
là.
Je conterai le fait tout uniment à cette heure. Mme Du Rozier, mon
épouse, donne, hélas, dans les idées des jeunes gens extravagants, et
ceci aura causé... l'accident. Le 5 juin de la dernière année, j'arrivai
de mon voyage habituel en Poitou une semaine plus tôt que je ne l'avais
décidé. Je quittai au crépuscule Paris, où je laissai mes porte-manteaux
et mon équipage de poste, las à l'excès, et m'acheminai incontinent vers
Chantilly dans un cabriolet, au trot gaillard d'un assez bon cheval. Il
faisait un plaisant clair de lune, et tout allait bien, quand presque
sur la lisière de la forêt, notre grison se déferre, et voici le cocher
qui refuse d'avancer plus loin, disait qu'il blessera son unique cheval,
dont j'avais pu apprécier le mérite et qui était toute sa fortune. Bah!
le feuillage scintillant sous la clarté blanche et les chemins luisant
comme au plein jour, je résolus de traverser les bois à pied. J'étais
armé de pistolets, les bandits d'ailleurs ne se montraient guère en ce
pays fort surveillé par les gardes-chasse, et je n'avais à parcourir
ainsi qu'une lieue et demie au plus. Le gîte et le souper m'en
sembleraient meilleurs. Je pris donc mon parti sous la forêt familière:
en route!
Mais... était-ce un enchantement de la lune? En descendant vers l'étang
de la Reine Blanche, les sons successifs d'une harpe me parurent naître
peu à peu et frapper l'air en cadence, tandis qu'une voix s'élevait dans
la nuit, une voix... Je m'approche plus doucement, le coeur serré par
une émotion singulière. Le chant se précise, je me coule, je me glisse à
demi courbé jusqu'à ce que, découvrant enfin dans son entier la surface
de l'eau, je m'arrête brusquement, presque étourdi de surprise et de
colère. Peuh! je crois aujourd'hui, n'eût été un sot amour-propre, que
ce spectacle méritait plutôt qu'on en rît. Juges-en, Monseigneur: une
barque flottait mollement au milieu du lac argenté, suivie par un petit
cygne que la gourmandise sans doute poussait par là; dans la nacelle,
Mme Du Rozier, ma femme, revêtue d'un long shall et coiffée à ravir de
quelques plumes, à ce qu'il me sembla, tenait entre ses genoux sa harpe
et chantait, cependant qu'une main sur les rames et l'autre à son
menton, un jeune dandy pensif l'écoutait. Sur la rive prochaine, au
pavillon gothique de la Reine Blanche, une fenêtre s'ouvrait, doucement
éclairée, par laquelle il me parut bien apercevoir qu'une silhouette de
serviteur passait et repassait, préparant quelque souper, je pense...
Et bien, j'avoue, mon frère, qu'au lieu de rire devant une scène aussi
ridicule, l'indignation me prit à la gorge au contraire; et j'allais me
montrer, certes, quand, le chant s'étant tu, le dandy agita ses mains
blanches, souleva lentement les rames, et poussa l'esquif au bord. Je
les vis descendre, emmenant la harpe, puis entrer au pavillon. Ah! c'en
fut trop, je ne pus tolérer cela!
Mais c'est ici que l'_Acta non verba_ me revint en tête. «Tout beau, me
disais-je, ta femme te trompe, tu n'en saurais douter. Une bonne épouse
ne s'en va pas ainsi chanter des romances à la lune sur un étang, puis
boire du thé ou prendre des glaces en tête à tête dans un boudoir
gothique. Tu l'as donc perdue: il s'agit de la reconquérir, si tu
l'aimes...» Son complice, je l'avais aisément reconnu: c'était un fat
qui nous venait parfois de Paris, tout éperdu des sottises du jour et
vêtu d'un pourpoint sous sa redingote, l'oeil fatal et le front
tourmenté; il se faisait appeler le vicomte Odet de Dunois; je ne
pouvais le prendre au sérieux. Avais-je si tort?
Bref, je m'avançai vers le petit castel de la Reine Blanche, j'en ouvris
délibérément la porte, et sans plus m'arrêter au «Ciel! Monsieur!...»
que poussa dans l'antichambre le domestique, qu'aux «Mon Dieu! par
l'Enfer!!» dont je fus accueilli au salon, je baisai froidement la main
de ma femme, saluai des doigts le Dunois bouleversé, pris une chaise, me
mis à table, et ayant demandé un couvert, commençai, tout en mangeant,
le discours suivant, d'une voix qui, je le jure, tremblait à peine un
peu:
«--Excusez-moi, ma chère Delphine, d'être venu sans invitation. Mais ce
que j'ai à vous dire ne saurait être différé: je pars pour faire le tour
du monde... Oui, je pars cette nuit même, tout à l'heure... Que cette
décision ne vous surprenne point: vous savez que mon enfance fut bercée
au récit des courses marines et des expéditions lointaines. Il me semble
d'autre part que vous supporterez mon absence d'une façon très...
pittoresque. Et il est indispensable aussi que je m'en aille,
voyez-vous, pour oublier certains chagrins dont je vous laisse l'unique
souci de deviner toute l'amertume et l'étendue.»
Là-dessus, l'abandonnant presque évanouie aux mains de son vicomte, je
bus un dernier coup de vin des îles, sortis du pavillon, et prenant la
propre voiture qui les avait amenés, me fis conduire à toute poste
jusqu'à Paris. Trois jours après, j'étais ostensiblement à Boulogne,
puis en Angleterre, d'où je faisais tenir un unique message à
Delphine--et d'où je revins à petites journées, en grand mystère, me
terrer en Lorraine.
J'ai compté sur l'absence pour me rendre tout le prestige que j'avais
perdu, et ma prévision fut juste: car l'épouse que j'ai retrouvée se
meurt de passion pour moi. Hélas! je ne l'aime plus. Mais ceci n'a rien
à faire ici. Envoie-moi seulement, Monseigneur, quelque affectueuse
bénédiction, et tiens quitte de toute autre confidence ton frère
respectueux