Voici Stéphane Gouche qui traverse la Seine en bac, et saute dans la
boue au pied de la Tour de Nesle. On n'y voit goutte. Il s'est crotté
des pieds au ventre. Mais peu lui en chaut. Il passe un petit pont,
monte à la berge, gagne les maisons et s'enfonce dans la nuit.
Suivons-le.
Après avoir longé quatre ou cinq ruelles noires, le poète Gouche
(Stefano Guccio, de son vrai nom) aperçoit une auberge, qui de loin lui
paraît incrustée d'escarboucles plutôt que de fenêtres, et que l'on
entend bruire à la façon des ruches pleines.
C'est là qu'il se rend, au cabaret du _Cerf-qui-brame_. Quiconque joue,
s'empiffre, s'enivre, crie, trousse les Muses et fait de l'esprit,
quiconque tire pension de sa plume ou argent de ses moustaches, s'en
vient au _Cerf-qui-brame_. Stéphane Gouche y traite ordinairement dix ou
douze affaires dans sa nuit. Doit-on avouer qu'au fin matin, le plus
souvent, il gît aussi sous la table? Bah! n'y composa-t-il point de bons
sonnets, après tout? «Moi, je ne monte point au Parnasse, a-t-il coutume
de dire, j'y descends.»
Bref, il a poussé la grand'porte: on l'acclame. Mais il salue sans
répondre, et gravit l'escalier qui mène au premier étage; là, dans une
soupente éclairée par deux grands flambeaux, Vortas, tout couvert de
dentelles, et Benoît-donne-ton-verre, saccageaient plusieurs plats
autour de flacons en nombre. Que la nappe eût naguère été propre, on le
doit croire; mais qu'elle dégouttât déjà de sauces et de vins, bien que
la soirée fût à peine commencée, cela ne se pouvait nier non plus. Et
l'odeur des barriques et des graisses fondues se venait ainsi mêler
brusquement à ce relent de musc et de petun que Benoît et Vortas
traînaient partout. On les sentait à trente pas, ces nourrissons du dieu
Phoebus.
Mais Gouche les regarde à peine, ne dit mot, sinon: «Faites-moi boire,
je vous prie...» et s'assied vilainement à table, mange, s'essuie la
bouche, mange encore... Il fallait pourtant parler à la fin.
«--Vous m'étonnez tous deux, s'écrie-t-il soudain. Vous restez-là, fiers
comme des jars, à regarder mûrir vos goîtres et pousser vos estomacs...
Mais, per Bacco! vous ne songez donc à rien, vous ne prévoyez jamais,
vous ne vous enquérez pas?...»
Il vous a du reste une manière si bouffonne de prononcer ses mots à
l'italienne, que les deux compères ne s'en tiennent pas de joie.
«--Oh, Dio mio! reprend-il, ils rient, ils rient!!... Mais il n'en sera
plus de même quand ils tireront la langue devant des cuisines closes!
Moquez-vous de moi, mes goinfres, et un jour cependant je vous verrai
plus sages. Ce sera, Benoît et Vortas, au temps prochain, demain
peut-être, où les stances et les chansons ne nourriront plus leur homme,
où les pensions seront tombées à plat, où ducs et comtes rédigeront
eux-mêmes leurs épitaphes, leurs poulets galants et leurs louanges
grotesques... Ah, basta, basta, je n'en veux pas plus dire... Et
cependant, la rage me pousse! Sans doute, vous croyez que cela sera
toujours payé comptant, un sonnet, et or sur la table, un beau vers?
Allons donc! tout, au contraire, s'en va, et l'on nous rogne de mieux en
mieux les ailes. Les seigneurs ne cèdent plus même une bouteille en
échange d'un distique qu'Homère n'eût point renié, et près des dames,
vous ne gagnez plus seulement un souper pour toute une élégie. Une
comparaison avec Cypris vaut un denier à peine; avec l'Aurore, une
obole; avec les Nymphes, moins encore, et pas même un sourire s'il ne
s'agit que de lys ou de roses. Est-ce un métier, cela, s'il vous plaît?
--Les dames, dit Vortas, sont bêtes à chagrins.
--Et elles nous assomment, ajouta Benoît, sous bien des abus.
--Des abus moins encore que des tyrans! répliqua le fougueux Gouche.
Qu'est-ce, par exemple, je vous prie, que ce Théophile, ce pauvre sire,
ce maître en mélancolie que nous nous sommes donnés à nous mêmes fort
sottement, avouez-le--sinon un usurpateur, un despote, un Caligula, un
Héliogabale? Madame de Montmorency, une italienne de mon pays pourtant,
une femme du premier choix, payait bien, n'est-ce pas, et vous
accueillait sans difficulté? Table ouverte à Chantilly, à Paris, en
voyage, gîte et galanteries, une maison princière, des fêtes, du bruit,
mille aubaines... Bon, Théophile survient, nous le faisons valoir, on
l'encense, et voilà qu'il confisque la place: c'est lui qui nomme la
dame Sylvie; M. le Duc trouve bon que l'on ne s'en puisse plus passer;
et c'est le règne de Sylvie, les bois de Sylvie, le domaine de Sylvie,
la chasse, la pêche de Sylvie, et le regard de Sylvie qui fait battre
les poissons... Tout le temps encore que Théophile fut en prison, nous
eûmes du repos: mais maintenant que l'en voici dehors, le tintamarre
recommence. On l'héberge, on le choie, on l'environne là-bas; et ses
odes font fureur ici, et _Pyrame_ est criée par les colporteurs, et l'on
nous aura bientôt rompu les oreilles avec sa _Maison de Sylvie_... Et
est-il seulement un galant bien brave et reluisant, ce Théophile? Que
nenni! Un pauvre ancien ivrogne, un grimaud tout hâve, tout cave, très
mal en point du reste, paraît-il, mourant même--je l'espère.
--Il faudrait, dit sentencieusement Benoît, trouver quelque mérite de
Sylvie à quoi il n'eût pas songé. L'a-t-il chantée toute entière,
l'a-t-il seulement dévêtue en quatrains sans rien omettre, ni une grâce,
ni un signe...
--Ni une fossette...
--Eh mais, s'écrie l'Italien, tu m'y fais penser, Vortas, une
fossette...»
Puis un long silence s'ensuit. Les trois poètes méditent.
«--Voilà, reprend Gouche le premier, nous allons écrire un recueil de
chansons, d'épigrammes et d'idylles. Il s'appellera _Les fossettes de
Sylvie_. J'y sèmerai, moi, des vers toscans. Et chaque pièce célébrera
quelque douceur cachée de l'ingrate qui nous a trahis. Nous placerons
nos fossettes où il nous plaira, aux pires endroits pour la pudeur de
Marie-Félice des Ursins, duchesse de Montmorency...
--M. le duc est homme à compter de clairs écus sonnants afin que
l'ouvrage ne paraisse point.
--A moins qu'il ne nous fasse pourrir en geôle.
--En tout cas, observe Vortas en souriant, plus d'un sot nous tiendra
pour frais échappés d'un des grands lits de France, et je sais des
pécores qui en mourront...
--A ta santé, Vortas!
--A ta gloire, mon Gouche!
--Benoît, mon croquant, à ta pipe, à ton nez, que le choc de tant de
verres aura rendu plus calleux qu'un poing de galérien! Appelle,
veux-tu, il n'y a plus rien dans les cruches...»
Mais à ce moment, la tapisserie est brusquement soulevée, et un homme
entre, qui reste debout. «Bonjour!» fait-il d'une voix étouffée. Et il
prend, sans y songer, une coupe qu'on remplit.
«--Hélas, Des Barreaux, qu'y a-t-il donc?» demande le sensible Vortas.
Jacques de Vallée, seigneur des Barreaux, vide sa coupe, puis la laisse
choir à terre; son beau visage fait pitié. A le mieux considérer même,
les trois libertins comprennent qu'il a pleuré, lui, cet impudent sans
respect ni foi!
«--Il y a, messieurs, répond-il gravement, il y a que tout-à-l'heure,
avant souper, le grand Théophile vient de rendre l'âme. Oui, Théophile
est mort en l'hôtel Montmorency, au crépuscule...»
A ce coup, Benoît, Gouche et Vortas penchent d'un même mouvement la
tête. Déjà maint et maint vers mélodieux chante tout bas en leur
mémoire. Déjà voici qu'ils adorent ce Théophile de Viau, qu'ils eussent
crucifié vivant, ce Théophile qui, même en mourant, servait encore sa
dame. Car il ne fut jamais question du recueil misérable. Et c'est très
purement qu'à bien des années de là, les vers de Théophile éveillaient
au seul nom de Sylvie
Ce bruit charmeur que les neveux
Nomment une seconde vie,
cependant même que l'infortunée duchesse de Montmorency s'éteignait à
Moulins, après l'aventure tragique de son époux, dans la retraite, la
douleur et le deuil.