_A Romain Coolus._
I
Comme je quittais les bois, ce matin, une feuille trouée s'est détachée
d'un arbre et m'a touché le visage. Je l'ai recueillie: elle était
morte. Levant alors les yeux, j'ai vu que tout le feuillage avait bien
mauvaise mine. Il n'en faut plus douter, c'est fini de rire: voici
l'automne.
Du reste, la campagne est complètement envahie par la troupe. Mais mon
vieil ami le père Thomas se frotte les mains: «Ah! mon petit, me
crie-t-il du plus loin qu'il m'aperçoit, vivent les manoeuvres! Tout un
peloton va loger ici. Cela me rappelle mon jeune temps...»
Et en effet, j'entends bientôt le pas des hommes: ils arrivent, ils sont
là. Pourtant, deux d'entre eux se sont incontinent glissés dans le
verger du père Thomas, où se hisser le long du plus beau noyer et en
casser une branche superbe est pour ces gens de guerre l'affaire d'un
instant.
«--Monsieur le lieutenant, fait héroïquement le brave vieux, mon
lieutenant, ne les punissez pas. Je leur avais permis de grimper au
noyer...»
Profitant aussitôt de l'aubaine, les tourlourous se répandent partout,
froissent en entier le petit jardin, foulent plus loin les choux et les
carottes, mettent à sac le poulailler, ne laissent pas une noix sur
l'arbre, et allument leur feu avec les rameaux brisés.
Quand il se retrouva seul, le père Thomas, plus que troublé, réfléchit
pour la première fois de sa vie. Il ne restait plus autour de lui que
des ruines.