_A Jacques Boulenger._
Quiconque n'a pas assisté à l'entrée chez Durand, par un beau soir, d'un
lord capitaine des chasses du roi, ignore une précieuse émotion.
Je dînais moi-même en ce restaurant, traité par mon camarade Jacques
Fouvier, et dans une compagnie qui me faisait beaucoup d'honneur. Car
les deux convives avec lesquels Jacques avait daigné me prier, n'étaient
autres, en effet, que M. Charles Hirec, de l'Institut, et l'éminent Noël
Marion, directeur des fouilles d'Ouëd Saâli.
J'entends souvent prétendre que mon camarade se prépare de la sorte à
recevoir le fameux prix Gobert: il soupe avec des membres de l'Institut.
Mais je me félicite vivement de sa méthode, si elle me vaut la
savoureuse aubaine de goûter moi-même la société flatteuse de ces
messieurs. Sans doute, je l'avoue, me tenir à la même table que des gens
célèbres, c'est ma faiblesse. Hélas, leur conversation m'échappe
parfois, car je me suis plus avancé jusqu'à ce jour dans la connaissance
des usages, des demoiselles et des chevaux, que dans l'habitude des
beaux esprits. Mais mon attention continuelle du moins, et ma déférente
gravité font de moi, je le sais, un dîneur excellent, recherché même.
Ce fut donc vers huit heures et demie que l'incomparable lord
Bansborough fit son apparition dans la salle du restaurant. C'est un
homme de cinquante ans, grisonnant, glabre, très grand, très maigre, et
d'une élégance si complète, d'un geste si hautain, d'une dignité
tellement accusée, qu'il semble plus propre à figurer aux fêtes d'un
couronnement perpétuel qu'à vivre parmi le tiers-état de notre pauvre
époque. Je vous assure que personne, dans le restaurant, ne fut
insensible à sa prestigieuse allure, et qu'après avoir admiré la manière
parfaite dont il fit négligemment choix d'une table et quitta sa
pelisse, chacun dut encore rester saisi par la coupe audacieuse et la
nuance inusitée du gilet que ce lord étonnant nous révéla.
Il n'y eut pas jusqu'à M. Hirec, de l'Institut, qui ne s'en émût: «Quel
est donc, demanda-t-il, ce monsieur si bien mis que tout le monde
regarde?»
Jacques n'en savait rien, Noël Marion pas davantage, naturellement.
Alors, comme je subissais l'humiliation de l'ignorer aussi, je crus
pouvoir m'incliner vers le petit Maurice de Salisbot, qui dînait à la
place la plus proche de nous, et l'interroger tout bas. Je ne commettais
du reste là rien d'extraordinaire, puisqu'à cet instant la moitié de
l'assistance se trouvait ainsi penchée à l'oreille de l'autre moitié; et
l'on n'entendait que ce susurrement léger: «Bansborough, lord
Bansborough...»
--Mon cher, me répondit Salisbot, c'est le capitaine des chasses du roi
Edouard VII. Vous rappelez-vous son uniforme lors du couronnement: un
habit soutaché, avec de petites trompes brodées sur le col, la culotte
de satin blanc, l'épée? Il portait tous les ordres du royaume, et venait
derrière les pairs, précédé seulement par l'Annonciateur des guerres et
le Maharajah de Rhempoor...
Maurice de Salisbot s'attendrissait; je le pressai.
--Quel est son emploi près du roi, mon cher? Eh bien, mais il dirige les
deux seuls équipages qui chassent le cerf en Angleterre.
--Deux? Je pensais qu'il n'y en avait qu'un.
--Du tout. Il existe une seconde meute, en Ecosse, qui appartient
également à Sa Majesté, et qui, depuis quatre ou cinq ans, prend chaque
année une vingtaine d'animaux dans le pays boisé de T..., près de la mer
et non loin de Beaufort-Castle, vous savez...
Pour le coup, oui, je connaissais Beaufort-Castle. J'avais lu bien
souvent ce nom dans les journaux et les revues de sport. Qui donc a pu
s'occuper tant soit peu de courses sans avoir entendu parler de ce
magnifique domaine de Beaufort-Castle, où le richissime Rodolph Jermyn
se retira naguère pour y devenir fou, si ce n'est pire? Et je me
rappelai soudain le mystère tant de fois évoqué de cette existence, les
succès prodigieux de cet excentrique Jermyn sur les hippodromes, et son
amour passionné pour sa jument Nausicaa, qui était morte à
Beaufort-Castle et qu'il avait enterrée de ses mains. La propre fin de
Rodolph Jermyn me revint aussi en mémoire, et les commentaires qui
l'avaient suivie, les suppositions que l'on avait faites au sujet de son
célèbre parc toujours clos et si jalousement gardé...
Je rapportai ces renseignements à M. Hirec, auquel je dois dire qu'ils
importèrent médiocrement. Le nom de Jermyn cependant le frappa: «Jermyn,
fit-il, attendez donc... Mais n'est-ce pas lui qui fit acheter au poids
de l'or, en vente publique, voici quelque douze ans, une centaine de
livres et de manuscrits d'une extrême rareté, tous marqués sur les plats
d'un _Novasteriana bibliotheca_? C'était le dernier fragment d'une
vieille collection composée d'ouvrages relatifs aux seuls demi-dieux et
monstres antiques.»
Mon camarade Jacques Fouvier se sentait ce soir-là d'une humeur enjouée,
et même, sembla-t-il, paradoxale:
--Les monstres antiques! s'écria-t-il. Qui sait s'ils ne vécurent point,
après tout? Le savant Charles-Victor Langlois n'avoue-t-il pas lui-même
que l'existence du diable est historiquement prouvée d'une façon bien
plus solide que celle de Pisistrate?
--Mon impeccable collègue Langlois, répartit M. Hirec, a toujours donné
les signes d'un remarquable talent non seulement d'écrivain, mais encore
d'humoriste. C'est lui, ne l'oubliez pas, qui dépeignit en termes si
gais la maladie de l'inexactitude, lui qui inventa le sport de
l'emendatio conjecturale... Enfin, ne prenez pas trop à la lettre son
assertion au sujet de Pisistrate, d'autant plus qu'il répudie
formellement le diable à la page suivante.
--Sans doute, ajouta Noël Marion, le diable ne saurait être tenu en
considération. Non plus, hélas, que les personnages fabuleux de
l'antiquité, qu'ils soient dieux ou satyres, sirènes ou déesses, nymphes
ou cyclopes. Voyez les centaures: les poètes latins et grecs ne
s'accordent même pas sur leur forme. Au temps d'Homère, ce n'étaient
encore que des hommes effrayants et brutaux; au temps d'Ovide, les voilà
mi-hommes, mi-chevaux, mais leur force est devenue surhumaine, et tels
d'entre eux ont la taille des plus hauts arbres. Leur iconographie ne
semble guère plus certaine, puisque les seules statues qui nous en
restent appartiennent à des époques récentes: c'est du Pergame théâtral
ou du coquet alexandrin. Sur les bas-reliefs, nous ne voyons que des
personnages bachiques, avec des croupes de tout petit cheval. Et puis,
messieurs, quel est ce mythe faussé, quelle est cette race de prétendus
monstres que la seule vue des femmes ou l'odeur du vin jette hors
d'elle-même, et qui donne naissance à un être aussi ennuyeux, aussi
monotone et solennel que ce vieux Chiron?
Ici, mon camarade Jacques remplit d'un pommard exquis le verre de Noël
Marion, qui reprit avec un certain lyrisme:
--Ah, quelques-uns de ces animaux divins furent étrangement beaux
pourtant, comme ce jeune Cyllare, si bien décrit par Ovide, et dont je
reconstituai l'image dans l'une des mosaïques d'Oued Saâli: les longs
cheveux et la barbe dorés, un torse d'Hermès, un corps de Pégase, le
poil d'un noir de jais, la queue toute blanche, et pareillement quatre
pattes blanches...
--Quatre balzanes, rectifiai-je en rougissant un peu, car Maurice de
Salisbot nous écoutait.
Cependant Jacques, soudain devenu grave, déclara: «Eh bien, m'accuse qui
voudra de rêverie, mais je crois, moi, et selon le témoignage unanime
des poètes, que votre Cyllare a bien réellement foulé de ses sabots de
neige le sol de l'Hellade en compagnie de ses frères splendides. Et
aujourd'hui, prenez-y garde, voici que renaît et pullule, au dire des
mêmes poètes, la race farouche des centaures; sous la plume des
écrivains comme sous la main charmante des peintres ou des orfèvres, de
toutes parts le monstre superbe se cabre et bondit; il envahit peu à peu
les vieux parcs, se laisse voir au jour tombant, parcourt au galop les
solitudes et hante les forêts...
--Mais monsieur qui chasse, interrompit Charles Hirec en me désignant,
et qui connaît ces forêts mieux que vous, Jacques, n'en a pourtant pas
vu, et peut-être n'en fera-t-il jamais lever un seul?
* * * * *
Je rentrai chez moi, la tête fort confuse: Cyllare, Ovide, les
centaures, M. Langlois, Pisistrate, tous ces noms que je n'avais point
coutume d'entendre s'entremêlaient dans ma mémoire, et j'y joignais
encore lord Bansborough, sans oublier Beaufort-Castle, ni ce Rodolph
Jermyn avec sa Nausicaa.
Peu à peu, il est vrai, l'ordre se fit: c'est-à-dire que je ne songeai
bientôt plus qu'au mystérieux Jermyn. Brusquement, il est vrai, il me
souvint qu'en un livre paru l'an passé, les aventures de l'extravagant
millionnaire et sa fin curieuse étaient relatées: je dus aller aussitôt
chercher le volume en ma bibliothèque, et relire d'un trait tout ce long
chapitre. Puis je me couchai, en proie à des conjectures folles.
Ah! l'étrange histoire, en vérité! Et quel maniaque, ce Jermyn! Eh quoi!
cet homme avait plus de cent chevaux à la prairie ou à l'entraînement,
cet éleveur heureux récoltait tous les prix, ce nabab voyait encore
s'accroître sa fortune: et tout à coup, après les succès triomphaux de
sa jument Nausicaa, voilà qu'il s'enferme avec celle-ci dans son domaine
de Beaufort-Castle, à la pointe d'Ecosse, voilà qu'il se met à l'écart
du monde, vend son écurie, son élevage, et demeure près de vingt ans
cloîtré, enseveli, défendu par de hautes murailles et des fossés
profonds!
Nausicaa... Qu'elle dut être belle, si les portraits qu'on en peut voir
la rendent bien! Elégante et fière, dorée de l'oreille aux pieds, la
fine, la puissante bête! On conçoit, en vérité, que Jermyn en ait perdu
le sens. Car, l'ai-je dit, le pauvre homme en devint épris: il l'aimait.
Il mangeait avec elle, lui parlait comme à une femme, couchait même la
nuit dans son box. L'écurie de Nausicaa était un pavillon dont il avait
la clef: n'y entrait pas qui voulait. Comment, avec toutes ces
précautions, put-on donner un maître à la glorieuse jument?
Vous savez en effet qu'elle devint grosse. Tous les palefreniers de
Beaufort-Castle s'en aperçurent et le racontèrent aux journaux. Mais par
quel sortilège s'accomplit ce prodige? Quelque ennemi de Jermyn,
parbleu, qui par haine ou par vengeance, aura conduit un ignoble baudet
ou le plus repoussant des chevaux de fiacre à la jument: elle en dut
avoir un poulain monstrueux, tel est le secret de Beaufort-Castle, tout
simplement. Jermyn lui-même ne l'a-t-il pas avoué lorsqu'il licencia
toute sa maison? «Mais, lui observait-on, est-ce l'instant de renvoyer
vos lads, quand Nausicaa va donner un poulain?»--«Ce produit, répondait
le fou, sera la plus grande douleur de mon existence, et personne, moi
vivant, ne le verra.»
Il disait vrai. On ne le vit point. Les grilles de Beaufort-Castle se
fermèrent à jamais, on fortifia l'écurie, le parc fut enclos d'un mur
outrageant. Quelques curieux tentèrent l'escalade: mais un seul en
revint, bégayant et terrifié.
Puis, un beau matin, on trouva toutes les portes ouvertes. Jermyn était
mort. Deux serviteurs seulement veillaient le corps du maître, et un
testament en règle léguait le domaine aux pauvres. La belle Nausicaa
était depuis longtemps enterrée sous un mausolée de marbre. Quant au
poulain, il avait disparu. Peut-être erre-t-il à présent, devenu
sauvage, par les landes voisines...
Et si pourtant cet inconcevable Rodolph Jermyn avait aimé sa Nausicaa
d'amour, mais vraiment... tout à fait d'amour? Car enfin, ce poulain...
Il faut croire qu'ici je m'endormis, et que même je rêvais déjà, puisque
des formes de centaures commençaient à s'ébrouer devant mes yeux, et
Cyllare, et Ovide, et M. Langlois, et Pisistrate...
* * * * *
Le lendemain, c'était la Saint-Hubert. Je me rendis, comme d'habitude,
en forêt de Chantilly, dans laquelle le prince D..., maître d'équipage,
consent la grâce de me prier à ses chasses. Mais quelle ne fut point ma
surprise, en arrivant au rendez-vous, d'y trouver lord Bansborough
lui-même, qui de vert sombre vêtu et plus magnifique encore que la
veille, se laissait présenter un par un les veneurs, examinait les
chiens, jugeait les chevaux, observait les piqueurs, eût relevé la
moindre faute et peut-être châtié la plus légère incorrection. Vous le
trouviez tellement à l'aise, si compétent, si olympien, qu'il paraissait
davantage recevoir le prince qu'être son invité.
Je sus bientôt que le royal capitaine des chasses était déjà venu
célébrer la Saint-Hubert en forêt de Chamant, à quelques lieues de là,
qu'il irait le lendemain pour la même cérémonie aux déserts de Chaalis,
et que c'était une sorte de mission diplomatique qu'il accomplissait
ainsi dans les principaux équipages des environs de Paris.
J'appris en outre--avec quel ravissement!--que lord Bansborough serait
l'hôte ce soir et pour toute la nuit de Jean-Paul Ailly, dont il avait
bien voulu se rappeler l'amitié, et chez lequel il était de tradition
que je fusse moi-même convié jusqu'au lendemain chaque fois que l'on
fêtait la Saint-Hubert en Chantilly. Ainsi j'allais donc dîner avec cet
homme surprenant, je l'entendrais parler, je pourrais ensuite déclarer à
mes amis: «Bansborough? je le connais beaucoup. C'est encore lui qui me
disait...».
Cette riante certitude m'emplissait de joie. Aussi bien assistai-je peu
souvent à un laisser-courre aussi réussi, par un plus gai soleil, et
dans des bois rouillés mieux à souhait; il me sembla que jamais le cerf
n'avait sauté les routes avec tant de grâce, que les chiens n'avaient
jamais poussé sous les futaies sonores de clameurs plus grandioses; je
ne me rappelais point de longtemps avoir galopé si aisément, si vite, si
loin, et quand nous eûmes enfin mené la bête hallali, j'eus vraiment
l'illusion d'une belle victoire. La chasse entière était là, répandue
sur les bords d'une carrière au fond de laquelle le cerf immobile tenait
toute la meute en respect. Et le maître d'équipage, ému et modeste,
s'avançait déjà pour recevoir les compliments que lord Bansborough
allait daigner lui faire.
Ah! pour moi, j'en conviens, je ne l'avais guère quitté, mon
Bansborough. Je dois dire que sa tunique verte et ses culottes noisette
m'avaient fasciné; l'éclat de ses boutons, celui même de son chapeau
haut de forme m'attiraient, et je n'avais su me détacher de cet
impressionnant gentleman, qui changea de cheval quatre fois en deux
heures et galoppait dans cette forêt de Chantilly, où il n'était
peut-être jamais venu, comme s'il eût été dans son propre parc. Il n'y
avait pas jusqu'à son piqueur particulier qu'il avait amené
d'Angleterre, dont je ne constatai l'air habitué. Celui-ci est Français,
d'ailleurs, et s'appelle La Ramée. Rarement, vous pouvez m'en croire,
avez-vous vu figure à ce point énergique sur des épaules pareillement
trapues.
Enfin, le soir vint. Jean-Paul Ailly nous emmena, lord Bansborough,
quelques convives et moi, en son château de Lamorlaye, où la chair fut
exquise et les vins dignes en tout point de l'hôte difficile qu'il
recevait. Et maintenant, nous rêvions, le dîner fini, dans la fumée des
cigares et près d'une haute cheminée. Nous écoutions lord Bansborough,
qui s'exprimait lentement en fort bon français. Il discourait volontiers
de vénerie, où sa science ne souffrait guère de réplique. Je ne me
permettais point de distractions, et ce fut bien par mégarde si je
m'aperçus des scènes mythologiques figurées sur les lourdes et
plantureuses tapisseries qui nous entouraient: je crois me souvenir d'un
cortège qu'on y voyait passer, de personnages mêlés à des panthères et
brandissant des thyrses, d'une Ariane consolée qu'un Bacchus caressait,
et précisément d'un Centaure éclatant de jeunesse et de force qui
s'élançait au premier plan, les yeux sanglants et les mains ouvertes.
Lord Bansborough disait:
--Tout le monde, dans mon glorieux pays, chasse le renard: c'est un
sport national. Mais il n'y a là aucune science. On galope, on saute, on
prend, on recommence. N'allons pas voir autre chose là qu'une course au
clocher. L'art de la vénerie est d'ailleurs tout français, je me plais à
le reconnaître, et si mon expérience put encourager Sa Majesté à me
confier la direction de ses deux belles meutes, c'est en vos forêts,
messieurs, que j'ai fait mon apprentissage. Mon premier piqueur La Ramée
est Français, et j'exige que, selon une tradition quatre fois séculaire,
on ne parle que français aux chiens du roi. Mais votre compatriote se
fâcherait s'il entendait nommer le renard une bête de vénerie.
--En effet, répondit péremptoirement Maurice de Salisbot, il n'y a que
cinq bêtes de vénerie: le cerf, le chevreuil, le sanglier, le lièvre et
le loup.
--Vous vous trompez, monsieur. Il en existe une sixième.
--Comment!
--Je l'ai chassée.
--Pas en Europe, du moins.
--Dans ma patrie même.
--Mais encore, dites-nous...
--Je ne puis rien vous dire. Je ne sais rien absolument, sinon que j'ai
chassé avec mes chiens une sixième espèce de bête, un jour, en Ecosse.
Mais je ne l'ai ni prise, ni vue. J'ignore sa forme et son nom. Je l'ai
chassée: c'est tout.
Devant notre surprise et notre émoi profond, lord Bansborough se résolut
à nous décrire cette chasse unique au monde:
--Eh bien, messieurs, commença-t-il, c'était à la pointe d'Ecosse, dans
le pays sauvage qui avoisine Beaufort-Castle, et le lendemain même du
jour que mourut le fameux Rodolph Jermyn, vous vous rappelez?... Il y a
quatre ou cinq ans de cela, et je mettais pour la première fois les
chiens à la voie dans cette contrée. Un cerf fut bientôt lancé par La
Ramée... Mais attendez donc.
Le lord pria Jean-Paul Ailly de sonner, et de faire entrer La Ramée
lui-même. Il narrerait bien mieux l'histoire, lui.
Dès que ce dernier pénétra parmi nous, et connut ce qu'on lui demandait:
«Quoi! fit-il rudement en se tournant vers lord Bansborough, milord veut
que je rende compte de cette chasse-là?... une chasse d'essai... une
chasse...» Il s'était beaucoup troublé, et fronçait le sourcil.
--Oui, répondit lord Bansborough, je veux...
Le piqueur alors prit son parti:
--Milord l'exige, commença-t-il, c'est bien. Mon honneur professionnel
est en jeu, pourtant. J'ai, une fois dans ma vie, ce jour-là, autorisé
un change; je l'ai suivi moi-même, ou plutôt je n'ai rien compris. Mes
chiens et moi, nous avons été grisés. Enfin, voilà.
Il n'y avait que milord derrière moi, à cette chasse, et quelques
paysans que nous perdîmes presque tout de suite. Je venais de lancer un
méchant daguet qui nous emmena tout d'abord assez loin en ligne droite
quand, tout à coup, l'un de mes meilleurs chiens partit brusquement sur
une autre voie, suivi bientôt de quelques autres. Je les arrêtai; mais à
partir de ce moment, toute la meute se mit à chasser mollement. Elle
semblait distraite et inquiète, si inquiète et désordonnée même qu'une
colère me saisit, milord s'en souvient, et que je m'écriai: «Des chiens
en folie, parbleu! en folie: nous prendrons tout, ce soir, mais pas le
daguet, bien sûr!»
--Continuez, La Ramée, ordonna lord Bansborough.
--Une heure se passe. Les chiens languissent, se démeutent, j'en étais à
peine maître. Un moment, je descends de cheval pour vérifier le pied
avec milord, et, soudain, comme nous tournions le dos, un galop retentit
derrière nous et se perd dans le taillis: je ne peux pas dire que les
chiens soient demeurés un quart de seconde, non! Les voilà partis sur
cette voie nouvelle en hurlant comme des possédés. Que faire? Il faut
bien tâcher de les arrêter: je bondis à leur suite.
Mais tout de même j'en voulais avoir le coeur net, et pénétrer dans le
fourré où ce qui les emmenait avait sauté. Le galop de cette bête nous
avait frappé les oreilles avec une force inaccoutumée. Je m'approche: je
vois avec stupeur les branches brisées beaucoup plus haut que la tête
d'un cerf ne l'aurait pu faire. Je remarque entre toutes une brindille,
toute mince, et, messieurs...
--Continuez, La Ramée, ordonna plus bas lord Bansborough.
--Elle était non point cassée, mais tordue, vous m'entendez, tordue
comme par des doigts! Aucune bête connue ne peut tordre une brindille
ainsi... C'était donc un être humain que les chiens chassaient? Je me
sentais devenir fou, fou! A peine sorti du buisson, je m'élance sur la
voie. La meute, là-bas, achevait de rentrer à nouveau sous bois,
fouaillant et criant tant et plus. Et, cette fois, ce fut une poignée de
crins que j'arrachai sur un bouquet de ronces.
--Des crins!
--Je vous le dis, messieurs, des crins longs comme ceux d'une queue de
pur sang, et dorés.
--Je ne puis croire, dit Salisbot, que les chiens de Sa Majesté aient
chassé le pur sang, même cinq minutes.
--Aussi n'était-ce pas un cheval, parbleu!
--Vous l'avez donc vu?
--Du tout. Mais, quelque surprise que cela vous cause, messieurs, je
l'ai senti. Un vieux piqueur comme moi a l'odorat plus fin que vous. Je
sens à merveille le cerf sur ses fins. J'ai senti, ce jour-là, que nous
avions devant nous une bête de forêt, une bête fauve ou rousse. Et c'est
en débuchant près du marais de Kiswet que j'ai relevé clairement sur le
sol humide les traces de mon animal de chasse. Bonne Vierge!
l'extraordinaire, l'unique, le diabolique volcelest! Je vivrais mille
ans que j'apercevrais sans cesse devant mes yeux l'empreinte de ce
pied-là! C'était un sabot, un sabot de cheval en effet, mais non ferré,
et d'une netteté, d'une pureté prodigieuse, comme l'eût été celui d'un
étalon qui n'eût jamais porté le moindre poids, ni accompli le moindre
travail. Ma foi! quand j'eus bien constaté cela, je me remis
passionnément en selle, et, loin d'essayer encore d'arrêter la meute,
comme c'était mon devoir, je la pressai, au contraire, et l'appuyai de
toutes mes forces...
--Allons, La Ramée, dites tout, fit sourdement lord Bansborough.
--Ah! messieurs, ce fut une chasse épouvantable. Tous les deux ou trois
milles, je trouvais un chien, deux chiens qui jonchaient le sol. Les uns
avaient les os fracassés comme par une ruade; d'autres gisaient,
étranglés et presque déchirés. Peu à peu, ceux qui restaient se
dégoûtèrent, la nuit tomba. Mon cheval n'avançait plus; je le laissai,
couplai les deux derniers chiens qui me précédaient, et courus à pied,
comme je pus, sur l'incompréhensible voie. Pardieu! je la sentais
moi-même, la voie, elle n'était guère difficile à reprendre, et si la
bête avait quelque avance sur nous, nul doute qu'elle ne fût forcée,
maintenant. Nous l'aurions hallali tout à l'heure. Mais quoi! nous
étions à présent dans les dunes: la mer râlait non loin, moutonnait
fort, et la voie, l'infernale voie nous y mena droit. Je dus reculer
devant une vague.
--La bête, ajouta ici lord Bansborough, la bête avait pris l'eau. Car
j'avais suivi mon piqueur jusqu'à l'immense mer qui, comme il vous l'a
conté, déferlait, horrible et blanche dans la nuit. Il est certain que
l'animal mystérieux entra dans la tempête et s'y noya. Nous ne connûmes
jamais l'être que nous avions si éperdument poursuivi, l'être à coup sûr
féroce qui avait déchiré de ses mains, oui, je dis bien, de ses propres
mains, trente-quatre de nos chiens, et dont, à la lueur d'une torche,
nous relevâmes encore la trace sur le sable noir: un sabot non ferré,
d'une netteté divine. C'est le pied le plus déconcertant que j'aie
relevé de ma vie, et, je crois bien, le plus rare volcelest du monde.