La coutume des voyages de noces avait ce grand avantage, qu’à des jeunes
gens qui souvent se connaissent peu, la variété du décor et les divers
incidents de la route fournissaient tout naturellement des sujets
d’entretien.
Si, au lieu d’être unis par les liens de l’hymen, un monsieur et une
dame sont liés par le péché d’adultère, il est rare qu’ils puissent se
trouver ensemble à toute heure du jour et de la nuit. Ce couple a donc
moins besoin de distractions. D’autre part, les ruses qu’il faut
imaginer pour se rencontrer, les précautions à prendre pour ne pas être
surpris, tout cela anime et diversifie singulièrement la vie de deux
amoureux illégitimes.
Or, Fabienne et Robert menaient l’existence la moins troublée, la plus
régulière du monde.
Robert allait au bureau de huit heures à midi, rentrait pour déjeuner
avec son amie, retournait au bureau après le café, et revenait souvent
avant six heures pour la promenade à la campagne.
Le soir, la plupart du temps ils restaient à la maison. La ville de
Caen, quand les stations balnéaires d’alentour reposent de leur sommeil
hivernal, n’offre plus que les ressources d’un chef-lieu d’importance
moyenne.
Quand on avait passé deux soirs par semaine au ciné, il ne fallait rien
demander davantage.
Aller tous les deux au théâtre, à Caen?... cela, c’était le scandale,
c’était plus grave que tout, il ne fallait pas y songer...
Fabienne était musicienne. Mais elle n’aimait jouer que les morceaux
qu’elle possédait parfaitement, à savoir trois mélodies de Schumann.
C’était suffisant pour Robert, qui ne dormait que des nuits très
courtes, et qui avait toutes les peines du monde à résister au charme
berceur du piano.
Ils ne pouvaient se rejoindre dans la chambre de Fabienne que lorsque
les domestiques étaient couchés. Il n’y restait d’ailleurs qu’un temps
limité, car, depuis quelque temps, toutes les craintes qu’il avait
éprouvées à Orléans: retour d’Ernest, irruption des domestiques dans la
chambre, incendie de tout le quartier, tremblement de terre, ces mille
épouvantails venaient à nouveau l’assaillir, aussitôt son exaltation
quotidienne calmée.
Les promenades en auto étaient devenues moins fréquentes, car ils
commençaient à connaître par cœur la douce Normandie de quinze lieues à
la ronde. Ils ne ressentaient plus l’effroi complaisant de jadis devant
les gentils sites sauvages des bords de l’Orne, dans cette région que
les syndicats locaux d’initiative appellent la Suisse normande. A
Bayeux, l’ingénuité de la tapisserie de la reine Berthe les
attendrissait de moins en moins. Port-en-Bessin les avait rassasiés de
sa marée. De Caen à Ouistreham, ils ne regardaient même plus les rives
charmantes du canal. Et s’ils étaient toujours pris physiquement dans le
pays d’Auge, par la douceur de la verdure et des chemins, ce n’était
plus qu’avec une admiration réchauffée qu’ils s’arrêtaient devant la
halle de Saint-Pierre-sur-Dives.
Les jeunes gens ont tort parfois de considérer le bonheur comme un feu
inextinguible qui n’a pas besoin d’être entretenu.
Siméon Gormas, l’arrière-grand-père maternel de Robert, avait dit une
fois cette forte parole: «Ce sont les affaires les plus belles dont il
faut s’occuper le plus.»
Le paradis terrestre n’a pas de clients inamovibles.
Robert, à compter du soir où il était devenu l’amant de Fabienne,
s’imaginait qu’il était entré dans un monde radieux, où il n’y a pas de
porte de sortie.
Or, non seulement les cartes de bonheur que nous délivre le Destin ne
sont pas éternelles, mais aucune mention spéciale ne nous indique leur
durée de validité. C’est à nous de veiller au grain pour les faire
prolonger en temps utile.
Robert qui, le mois précédent, écrivait à ses parents tout au plus trois
fois par semaine, leur envoyait maintenant presque tous les jours des
nouvelles de sa santé.
Sans s’en rendre compte, il relisait plusieurs fois les lettres de son
cousin Lambert, qui, toutes les semaines, selon leurs conventions, lui
écrivait comment allait sa famille.
Lambert Faussemagne était un grand garçon d’une trentaine d’années, venu
au monde avec un binocle et une moustache rousse. Robert s’était attaché
à lui depuis son jeune âge à cause de l’admiration que le cousin lui
avait toujours témoignée. Lambert était employé chez M. Nordement père,
au moment où Robert faisait sa seconde de latin-grec, ce qui
émerveillait le cousin. Le dimanche, ils allaient au théâtre ensemble,
en matinée.
Plus tard, le cousin avait quitté la maison pour s’établir à son compte,
en achetant, avec un coup d’épaule de M. Nordement, une affaire de
boutons d’os et de corozo. C’était sur des feuilles de papier à en-tête
de sa maison que Lambert écrivait à Robert. Pour ces lettres
personnelles, il avait renoncé à l’emploi de la machine à écrire, et il
envoyait dix lignes fidèles de sa grande écriture régulière, où les
majuscules étaient habillées d’une façon un peu surannée avec des
traînes et des rubans flottants.
D’abord, ces lettres hebdomadaires s’étaient exprimées à peu près ainsi:
«Cher Robert, je suis allé hier dimanche, selon ma coutume, passer
l’après-midi au Vésinet. Rien de spécial à te signaler. Tes parents
n’ont pas parlé de toi. Leur santé est bonne. J’ai fait un bridge avec
ton père et toujours les mêmes amis.
«Bonne poignée de main, mon très cher, et à ta disposition.
«LAMBERT FAUSSEMAGNE.»
Robert avait donné à Lambert l’adresse du bureau. Il trouvait inutile
qu’il apprît un jour qu’il habitait chez Ernest Gaudron.
Une lettre un jour avait ajouté ceci:
«... J’ai su que Mlle Ourson était fiancée depuis hier avec le fils
Rourème, celui de Rourème aîné. Ton père et ta mère étaient au courant
de la nouvelle. Mais ils n’y ont fait aucune allusion. Comme je ne
savais pas si cela leur serait agréable, j’ai évité de mettre ce sujet
de conversation sur le tapis.»
Ainsi donc, elle n’existait plus, la raison principale--ses parents
eussent dit unique--de son départ du Vésinet.
Un matin, en arrivant au bureau, il trouva cette missive de Lambert
Faussemagne:
«Cher Robert, selon l’ordinaire, je suis allé dimanche au Vésinet, et
j’ai fait le bridge avec ton père.
«Je me vois obligé de te rapporter ici ce que ton père m’a dit à ton
sujet.
«D’abord, en arrivant, lui et ta mère m’ont fait l’effet d’être très
préoccupés.
«Or donc, avant que l’on se mette à table pour dîner, ton cher père
m’a pris à part et m’a dit: «Léo, je te prie de me parler franchement.
Tu dois savoir où est notre Robert?».
«Un autre que moi aurait pu se démonter. Mais je dois te dire que je
pensais que d’un jour à l’autre cette question me serait posée. Je
n’étais donc pas pris sans vert, et je savais ma réponse. J’ai donc
répondu à ton père que j’ignorais complètement où tu pouvais être. Tu
sais qu’il n’est pas dans mes habitudes de mentir, et je ne te
cacherai pas que cela ne m’a pas été très agréable. Mais enfin je
m’étais engagé à te garder le secret... Ton père m’a dit alors: «Je
commence à trouver que l’absence de ce jeune homme se prolonge plus
que de raison. Sa mère ne m’en dit rien, mais je ne crois pas me
tromper en pensant qu’elle est aussi inquiète que moi.»
«Mon cher Robert, ma mission n’est pas de te donner des conseils, et
de te dire ce que je ferais à ta place. Je sais seulement que tu as
toujours été un bon fils et ce que je te rapporte, c’est uniquement
pour ta gouverne.
«Sur ce, je te serre la main, mon très cher, et toujours à ta
disposition.
«LAMBERT FAUSSEMAGNE.»
Robert avait l’habitude de montrer à Fabienne tout ce qu’il recevait de
son cousin. Mais, cette dernière lettre, il ne la montra pas
spontanément.
Pendant le déjeuner, elle eut l’impression qu’il n’avait pas la
conscience tranquille, et se dit qu’il devait lui cacher quelque chose.
--Vous n’avez rien eu de votre cousin Lambert?
--Ah si! dit-il d’un air détaché, j’ai une lettre de ce matin.
Il prit le papier dans sa poche et le lui tendit.
Elle lut la lettre et fit simplement:
--Ah! ah!
Il dit alors, de son ton le plus calme et le plus indifférent:
--Ça devait arriver un jour ou l’autre... Je vais réfléchir à la lettre
un peu plus détaillée que j’enverrai à mes parents pour calmer leurs
inquiétudes.
Puis ils parlèrent d’autre chose.
Après le déjeuner, ils avaient l’habitude d’aller prendre le café dans
le boudoir de Fabienne. C’était un petit instant de tranquillité tendre
avant de partir au bureau.
Comme il la tenait dans ses bras pour lui dire au revoir, elle lui dit
ce qu’elle s’était d’abord promis de garder pour elle. Mais elle était,
comme beaucoup de ses pareilles, incapable de «classer» un grief, si
minime fût-il.
--Pourquoi ne m’avez-vous pas montré tout de suite la lettre de votre
cousin, et pourquoi a-t-il fallu que je vous la demande?
Il prit un air souriant et étonné...
--Pourquoi, mon chéri, je ne t’ai pas montré cette lettre? Mais, mon
chéri, parce que je n’y ai pas pensé...
Il y avait dans sa réponse trop d’étonnement et trop de «mon chéri».
--Comme c’est naturel! dit Fabienne, que vous ne m’ayez pas mis tout de
suite au courant de ces nouvelles, qui devaient certainement vous
préoccuper...
--Je t’assure...
--Ne m’assure rien et ne me mens pas. Car je ne pourrais pas supporter
que tu me mentes!
--Je te jure, ma chérie, que je ne te mens jamais!
--Il vaut mieux que je te croie, dit-elle en l’embrassant, car autrement
je serais trop malheureuse...
Au bout d’un instant:
--Dis-moi? est-ce que tu penses de temps en temps à ta famille?...
--Jamais, répondit-il avec la plus absolue franchise...
Mais à partir de ce moment, il y pensa.
D’abord, une fois arrivé au bureau, il fallut bien évoquer l’idée de ses
parents pour imaginer la lettre qu’il allait leur écrire et en établir
le plan. Il aurait voulu l’écrire le jour même, cette lettre, ou même
leur envoyer un télégramme, car l’inquiétude des gens lui était
insupportable. Mais il craignait obscurément, s’il était trop pressé de
leur écrire, de confirmer Fabienne dans ses suppositions...
Cependant, dans son for intérieur bien caché, il fit revivre toutes
sortes de souvenirs de sa jeunesse.
Il revit la cour de la Sorbonne, le jour ce son bachot, quand son père
était venu l’accompagner... Ils étaient entrés ensemble dans
l’amphithéâtre pour entendre lire la liste des admissibles. Papa était
certainement plus ému que son fils. L’appariteur disait: «Septième
série: Monnier, Monzel, Nardier... Nordement...» Papa l’avait regardé
avec des yeux humides, papa qui ne pleurait jamais...
Aristide Nordement avait été à l’école jusqu’à l’âge de quatorze ans. Il
n’avait jamais appris ni le grec ni le latin. Mais il avait suivi avec
orgueil la préparation de Robert. Le répétiteur lui avait dit que
l’enfant était très calé sur Cicéron, et qu’il était aussi assez bon sur
Virgile. Papa, sur les gradins de l’amphithéâtre, suivait l’examen oral.
Il voyait son fils de dos à la table d’examen, et quand un méchant homme
à barbe grise avait dit à Robert en lui montrant une rangée de livres:
«Prenez les _Adelphes_», papa s’était penché vers un autre candidat, et,
anxieux, lui avait demandé à voix basse:
--C’est du Cicéron?
Le candidat avait répondu:
--Non, c’est du Térence.
Et papa, avait fait:
--Aïe! Aïe! Aïe!
Papa avait raconté lui-même tout cela, à la maison, une fois le triomphe
acquis, et les grandes émotions calmées.
Francis Picard, pensait maintenant Robert, n’avait-il pas faussé ses
idées, en dénigrant de parti pris sa famille? Que serait-il advenu de
papa, si le grand-père d’Aristide Nordement avait pu lui faire donner
une brillante instruction? Ce vieux bonhomme de papa aurait peut-être
été un tout autre personnage?
Ce qu’il était, lui, il le devait tout entier à ses parents. Évidemment
quand son père et sa mère l’avaient poussé à faire ses études
gréco-latines, c’était un peu par gloriole... Mais cette vanité de faire
de lui un «sujet» de choix lui semblait touchante, et, en tout cas, ne
lui déplaisait pas.
Et puis Francis Picard était-il capable d’apprécier à leur vraie valeur
ces qualités obscures et solides du père Nordement, cette conscience,
cette persévérance, qui avaient permis à ce fabricant de bouchons
d’assurer le bien-être des siens?
Et enfin, papa, c’était «papa» et maman, c’était «maman».
Sa mère aussi l’attendrissait. Il fallait lui pardonner son petit air
prétentieux, sa fausse distinction, son aplomb aussi pour parler de ce
qu’elle ne connaissait pas très bien. Elle tenait cela de son père
Gormas, un peu esbroufeur, et aussi de bonne maman Gormas, sa mère, une
vieille dame de Bayonne, terriblement volubile.
Mme Nordement était une admirable maîtresse de maison. Quand on avait du
monde, on «cherrait» un peu, c’est entendu, sur la qualité des vins,
mais ces dîners de cérémonie étaient de tout premier ordre, et le
service parfaitement organisé.
Lorsqu’ils étaient petits, lui et ses sœurs, et que l’un d’eux tombait
malade, papa allait s’asseoir dans le grand fauteuil de la salle à
manger, les jambes coupées d’inquiétude. Maman était d’un sang-froid
merveilleux. Ah! on ne pouvait lui reprocher de trop parler à ces
moments-là! Elle donnait les premiers soins, et c’est elle qui disait si
on devait faire venir le docteur. Personne ne savait comme elle écouter
le médecin, lui poser des questions utiles, et lui faire préciser le
moment où il fallait prendre les potions... «Une demi-heure avant le
repas, ou une ou deux heures après, et l’autre bouteille,
indifféremment...»
Il souriait un peu en se rappelant ces détails.
Mais leur médiocrité même l’attendrissait infiniment.
Somme toute, il n’avait pas compris ses parents. Il les avait regardés
comme fait un très jeune homme, qui ne sait pas qu’il faut demander à
chaque être ce qu’il peut donner, et lui être reconnaissant, et
l’estimer, s’il donne exactement ce qu’il doit.
Il ne pouvait communiquer à Fabienne toutes ces réflexions. Elle se
méprendrait sur leur sens véritable, et croirait qu’il tenait à revoir
sa famille.
Or il n’y tenait pas, pensait-il...
Ou, s’il y tenait, ce n’était que très peu.
S’il y tenait un peu, ce n’était pas précisément parce qu’il trouvait le
temps long «après les siens», mais uniquement parce qu’il pensait que
ses parents auraient un certain plaisir, à le revoir...
Quand on tient à revoir les gens pour leur faire plaisir, c’est tout de
même que l’on pense un peu à son plaisir à soi et, en tout cas, que l’on
serait heureux de savourer le plaisir que les gens auraient à vous
revoir...
... Il avait trop pensé à ses parents ce jour-là, pour endurer l’idée de
les laisser dans l’inquiétude. Il fallait décidément que sa lettre
partît le jour même.
Il écrirait donc un mot, qu’il ferait porter à la gare de Caen. Le
cachet de la poste ne leur révélerait que son passage dans cette ville,
et ne leur indiquerait nullement qu’il y fût à demeure.
Il écrivit donc ce mot et le fit porter à la poste aussitôt qu’il eût
adopté un texte définitif, afin de n’y plus penser...
«Chers parents, leur disait-il, je continue à me porter à merveille.
Je vous écris de Caen, où je suis venu passer quelques heures.
«... Ne vous étonnez pas si mon absence se prolonge ainsi.
Figurez-vous que j’ai écrit tous ces temps-ci des notes de voyage que
je crois intéressantes, et que je voudrais publier. Il me reste
quelques excursions à faire pour les compléter.
«... J’ai fait connaissance d’un monsieur, qui me mettra en rapport
avec un éditeur, tout disposé à s’occuper de mon petit volume.»
(Il savait que ce gentil projet, qu’il venait d’inventer à l’instant
même, flatterait la vanité de Mme Nordement.)
Il termina en les embrassant mille fois, selon le protocole. Mais, cette
fois, cette marque de tendresse lui parut avoir une signification.
«Aussitôt, ajoutait-il en post-scriptum, que je serai fixé sur la date
de mon retour, je vous en aviserai.»
Il avait recommencé plusieurs fois sa lettre. Il avait d’abord mis: mon
retour _qui ne saurait tarder_. Mais il réfléchit qu’il n’oserait ni
cacher ni avouer cette phrase à Fabienne. Une seconde version portait:
Je vous en aviserai _par télégramme_. Mais il refit sa lettre pour
supprimer ces deux mots, car il s’était dit que ses parents
s’impatienteraient et s’énerveraient en attendant sa dépêche.
Il usa ainsi la moitié d’un cahier de papier pour cette missive de dix
lignes.
La lettre partie, il éprouva un grand soulagement. Mais tout n’était pas
fini cependant. Il s’agissait maintenant d’en parler à Fabienne.
D’ordinaire, il quittait le bureau vers six heures. Ce jour-là, il s’en
alla une heure plus tôt. Quand il avait un aveu à faire, même d’un poids
léger, il avait hâte de s’en débarrasser.
Il trouva la jeune femme dans son boudoir, en train de lire. Il
l’embrassa avec tendresse, mais posément, et comme un homme que
n’agitait aucun souci pressant.
Ce n’est qu’en s’asseyant près d’elle, au coin du feu, qu’il se décida à
lui dire, d’un ton qui ne parût ni trop important, ni trop détaché:
--J’ai tout de même écrit à mes parents... Oui, je leur ai envoyé un
petit mot, à ces pauvres gens, pour les tranquilliser sans retard.
Après un moment de silence:
--Vous avez bien fait, dit-elle.
Il la connaissait assez pour savoir que l’incident n’était pas clos, en
dépit de cette parole rassurante.
--Comment leur avez-vous dit cela? demanda-t-elle d’une voix angélique.
--... J’ai employé une formule vague... Je leur ai dit qu’aussitôt que
je pourrais aller au Vésinet, je les en aviserais... Comme ça, ils
s’imagineront que je puis revenir d’un jour à l’autre... Alors je
pourrai les traîner autant que je voudrai...
Elle dit simplement, au bout d’un instant, toujours avec un grand air
d’innocence:
--Il faudra tout de même que vous alliez les voir un jour...
C’était une petite autorisation qu’on lui faisait entrevoir. Mais, avec
la même hypocrisie que celle d’Ernest dans des circonstances analogues,
il ne voulut pas avoir l’air d’accepter trop vite...
--Oh! il n’y a pas à y songer... Ils ne tiennent pas tant que ça à me
revoir... L’important pour eux est d’être rassurés sur mon compte, et de
savoir que je me porte bien.
--Et puis, dit-elle, si vous allez les voir, ils ne vous laisseront pas
repartir facilement.
--Ça, ce serait un peu fort, dit Robert. Je suis majeur, ajouta-t-il,
comme si cela signifiait vraiment quelque chose dans la vie.
Il déclara nettement:
--J’y resterai tout juste quarante-huit heures, et pas une minute de
plus. Et je vous réponds bien que cette visite comptera pour un bout de
temps.
--Et quand comptez-vous partir? demanda-t-elle d’un ton détaché...
--Je vous ai dit que cela ne pressait pas...
--Je pense bien, dit-elle, déjà sur un autre ton, je pense bien que ça
ne presse pas, et que vous n’allez pas me quitter en ce moment...
Et brusquement, elle fondit en larmes...
--Oh! mon chéri! tu ne vas pas m’abandonner!
--Mais il n’est pas question de ça, dit Robert.
--Je pense bien qu’il n’est pas question de ça... Mais je ne veux même
pas que tu me quittes pour un jour. Si tu t’en vas, il me semble que tu
ne reviendras plus!
--Tu es folle, dit Robert.
--Tu comprends, chéri, je n’ai que toi au monde!
Elle s’était blottie contre lui, et pleurait toutes les larmes de son
corps. Il en était infiniment ému.
Une impression de doux emprisonnement pesait sur ses épaules.
Il pensait maintenant: Oui, je comprends, le Devoir est là, auprès de
cette femme...
... Le Devoir, avec sa belle figure, si haute, si noble, et qui ne
sourit pas...