IX

Le lendemain, ils se retrouvèrent à table à l’heure du déjeuner.

Robert s’était dit qu’il aurait assez d’empire sur lui-même pour ne rien

changer à son attitude vis-à-vis d’Ernest Gaudron. Mais Fabienne, elle,

serait-elle capable de cette simulation nécessaire et courageuse? La

jeune femme l’étonna par son air de parfaite tranquillité.

Rien ne ressemble à un innocent comme un coupable qui ne risque rien.

Ce n’était pas pour Robert jour de courrier familial. Les deux amis ne

firent donc pas de promenades en limousine. D’ailleurs Fabienne devait

se rendre à un thé, chez une dame de Caen. Elle s’y montra

particulièrement gaie et animée.

De son côté, Robert apporta à son travail de bureau une ardeur

extraordinaire. Il aurait voulu se dire que, grâce à son acharné labeur,

à sa conscience exceptionnelle, il était la sauvegarde vivante de la

fortune d’Ernest Gaudron. Malheureusement il n’en était pas persuadé, et

pensait même que, privée de sa surveillance, la maison Gaudron eût

marché tout aussi bien.

Après le repas du soir, Ernest Gaudron se leva, une fois son café pris,

et, selon sa coutume, baisa la main de Fabienne, et serra celle de

Robert. A la stricte vérité, ils n’éprouvèrent à ces marques d’affection

et d’amitié aucune impression gênante.

Seulement, il sembla à Robert qu’au moment où ils restèrent seuls,

Fabienne ne tenait pas trop à le regarder. Ils passèrent dans le boudoir

sans s’adresser la parole.

Depuis quelques soirs, on allumait dans la cheminée un feu de bois

léger. Fabienne, debout, appuya une main sur le marbre et les yeux

baissés, considéra les bûches avec une vive attention.

Robert qui, en somme, avait bien le droit de se chauffer aussi,

s’approcha de la cheminée à son tour, et, comme il se trouvait très près

de Fabienne, il lui passa un bras derrière le dos et lui mit la main sur

l’épaule. Cette main, tout naturellement, remonta ensuite jusqu’à la

tempe de la jeune femme et amena doucement la jolie tête blonde dans le

voisinage des lèvres du jeune homme, qui, après un stage assez court

au-dessous de la paupière, descendirent ensuite, plus délibérément que

la veille, jusqu’à des lèvres qui ne se refusèrent point: se refuser, en

effet, eût conféré trop de gravité à cette démonstration purement

amicale.

Désormais, dans leurs entrevues, le baiser sur les lèvres fut adopté

comme geste de bienvenue, et aussi de congé. Ce qui ne l’empêchait pas

d’ailleurs de prendre souvent sa place au cours de la conversation, soit

à l’occasion d’une parole plus tendre, d’un souvenir plus ému, et même

sans prétexte apparent.

Ils abandonnèrent, ou semblèrent abandonner un des sujets de leur

entretien de la veille, leur résolution toujours ferme de ne jamais

tromper Ernest Gaudron. Mais cela avait été dit une fois, et avec assez

de solennité pour qu’il parût inutile d’y revenir.

Il ne manquait à ce prélude, pour que le mouvement en fût pressé

davantage, que d’être un peu contrarié. Ernest Gaudron laissait trop de

liberté à cette femme fidèle et à ce loyal ami. L’obstacle providentiel

se présenta sous les espèces d’une tante de Fabienne, qui vint passer

quelques jours chez ses neveux.

Mme Barnèche n’avait pas eu une carrière sentimentale très agitée et

très fertile en souvenirs. L’âge mûr donne cependant à des personnes,

que leur existence calme n’a point enrichies d’expérience, une méfiance

systématique: la tante jeta dès l’abord, un regard assez inquiet sur

Robert. Mais il la gagna à force de courtisanerie.

La tante faisait un peu de musique. Une fois Ernest parti pour Cabourg,

on asseyait la brave dame au piano. Et c’était pour les auditeurs

distraits des occasions de frôlements à la dérobée, gestes beaucoup plus

faciles à accomplir quand les circonstances interdisent de les

accompagner de paroles, qui les souligneraient dangereusement en leur

donnant trop de signification.

Vers dix heures, la surveillante improvisée mollissait dans son devoir

sous l’influence du sommeil. Elle était assez corpulente, et peu

entraînée à veiller et à surveiller très tard.

Aussitôt qu’elle avait disparu, c’était comme une libération pour Robert

et pour Fabienne. Il leur semblait que légitimement il fallait réparer

le temps perdu. Alors les baisers avaient quelque chose de plus hâtif,

de plus frénétique, de plus passionné.

La chambre de la tante donnait sur la cour, en face des fenêtres du

boudoir. Un soir, Robert fit une remarque probablement ingénue: Mme

Barnèche devait certainement guetter les petits morceaux de lumière qui

filtraient au coin des rideaux baissés de leur fenêtre.

Elle s’étonnait sans doute de les voir rester ensemble si longtemps. Ne

valait-il pas mieux, pour la dépister, lui faire croire que Robert était

remonté dans sa chambre et Fabienne partie dans la sienne?... Si l’on

éteignait l’électricité?

Les voilà donc tous deux dans le salon obscur.

Robert, qui est allé jusqu’à la porte pour tourner le bouton électrique,

revient à tâtons auprès de Fabienne. La nuit est bien complète, car le

feu s’est éteint dans la cheminée.

Ainsi donc, Robert, assis sur un canapé dans l’obscurité, à côté d’une

dame qu’il aimait avec passion, dans une tranquillité absolue, puisque

la tante était allée se coucher, puisque Gaudron était encore pour deux

heures à Cabourg, Robert se trouvait dans des conditions favorables pour

connaître un grand bonheur.

Or, Robert n’était pas heureux.

Il fallait agir, prendre une résolution. Souhaitait-il à ce moment

d’être l’amant de Fabienne? Il n’en était pas sûr.

Qu’attendait-elle de lui?

N’allait-elle pas le décevoir, en continuant à la serrer dans ses bras,

sans plus, en appuyant ses lèvres sur les siennes, en un long baiser

rituel et interminable?

Sa jeunesse lui disait de profiter de l’occasion.

Mais son expérience médiocre l’emplissait de timidité.

Il aurait voulu dire à Fabienne: Non, pas encore. Nous ne devons pas

être l’un à l’autre d’une façon aussi furtive. Il faut que notre

rapprochement ait quelque chose de plus solennel, de plus nuptial.

Mais ces paroles mêmes, il ne pouvait guère les prononcer. Car, en

paroles, ils n’avaient pas été bien loin. C’était bien entendu qu’on

serait un jour amant et maîtresse. Mais il ne fallait pas encore se le

dire.

D’autre part, il était mal installé, et craignait de se montrer

maladroit.

Toutes ces conditions n’auraient pas pesé lourd, s’il avait eu moins de

réflexion et plus d’emportement. Mais sa réflexion paralysait son

emportement.

Ah! les dames sont bien plus tranquilles, car elles ne sont pas

tourmentées dans des aventures de ce genre par le souci de l’initiative.

Elles n’ont, les très chères, qu’à attendre les événements.

Tout en baisant les lèvres de Fabienne littéralement à en perdre

haleine, Robert ne pouvait s’empêcher de guetter de l’oreille les bruits

du dehors. Mais M. Gaudron ne rentrait jamais avant la fermeture du

Casino.

Ce fut Fabienne qui sauva le situation. Eut-elle une sorte de divination

vague de l’embarras de Robert? Fut-ce simplement le besoin de respirer?

Toujours est-il qu’elle repoussa doucement le jeune homme en murmurant:

--Il faut être sage.

Il ne se le fit pas dire deux fois... Il s’écarta de Fabienne, et sans

penser que l’obscurité l’empêchait de le voir, il passa la main sur son

front d’un air accablé et douloureux, comme un homme qui fait un gros

effort sur lui-même.

--Et d’abord, dit-elle, rallumez l’électricité.

--Mais si votre tante épie encore à sa fenêtre, que pensera-t-elle d’une

lumière qui s’éteint et se rallume?

--Ma tante dort certainement à cette heure.

Toujours très obéissant, il alla tourner le bouton électrique. La

lumière envahit à nouveau la chambre.

Puis il revint s’asseoir à côté d’elle. Comme il était mécontent de

lui-même, il commença par prendre un air méchant.

--Mais qu’est-ce que vous avez maintenant? demanda-t-elle toute

anxieuse.

Il parut plus accablé que jamais.

--Je crois, dit-il, que j’ai entrepris une tâche au-dessus de mes

forces... Rester auprès de vous, auprès de l’être, dit-il avec une

sombre expression romantique, auprès de l’être que j’aime par-dessus

tout, et sentir entre nous une barrière infranchissable, non, non, j’ai

trop présumé de mon courage...

--Vous m’avez pourtant bien promis que vous seriez fort...

--Oui, je sais. J’étais de bonne foi. Mais je ne savais pas combien

j’allais souffrir. Ou plutôt je m’efforçais de ne pas le savoir. Et

j’étais trop lâche pour vous quitter...

Elle murmura:

--Méchant...

--Pourquoi méchant?

--Vous me demandez des choses impossibles...

--Je vous en supplie... Laissez-moi un petit espoir... Même si vous

croyez que ce que je désire est irréalisable, ne me le dites pas...

Laissez-moi croire qu’un jour...

--Ne me dites rien...

--Ne me dites pas non, au moins?

--Ne me dites rien!

C’est tout ce qu’il put tirer d’elle. Il fit semblant de s’en contenter.

D’ailleurs pourquoi s’entêter, jeune homme qu’il était, à lui demander

une promesse explicite? Comme si le consentement tacite ne devait pas

arriver à son heure! Il eût été donné dix minutes auparavant, si Robert

avait été plus entreprenant, et s’il avait mieux su ce qu’il voulait...

Peut-être, à ce moment, dans l’obscurité, Fabienne avait-elle eu

l’impression qu’elle était sur le point de céder. Mais cela, elle

l’avait oublié déjà. Heureusement pour Robert, elle attribuait sa

résistance non à la faible insistance du jeune homme, mais à sa propre

énergie.

Le moment était venu de se séparer. Il lui donna avant de s’en aller un

long baiser, qui fut infiniment plus agréable que celui d’avant, parce

qu’ils étaient en pleine lumière, parce qu’Ernest Gaudron n’allait pas

tarder à rentrer, et parce qu’ils avaient ainsi la sécurité de penser

que cela n’irait pas plus loin.

Robert, en regagnant sa chambre solitaire, pensait que cela était mieux

ainsi, qu’ils s’aimaient trop profondément, trop religieusement pour que

leur première union fût hâtive et furtive. Il se félicita de sa sagesse,

et ne pensa plus à lui donner le nom de timidité.

Quelques instants après, ils s’endormaient, chacun de son côté, plus

épris que jamais l’un de l’autre parce qu’ils étaient arrivés à être

contents d’eux-mêmes.

Ils n’entendirent pas dans leur premier sommeil l’auto qui ramenait M.

Gaudron. Ernest alla se coucher tout doucement pour ne pas réveiller

Fabienne, qui reposait dans le chambre voisine. Il s’endormit, lui

aussi, avec satisfaction, parce qu’il s’était bien défendu ce soir-là au

baccara, et sans se douter du sursis dont il venait de bénéficier.

* * * * *

Rencontrer Fabienne à l’hôtel? C’était plein de difficultés.

Où trouver un appartement meublé convenable?

A Cabourg, à Villers, à Deauville, bien que la saison fût très avancée,

on risquait de rencontrer des gens de connaissance.

D’autre part, on n’était pas assez sûr de la discrétion du chauffeur.

On avait la ressource évidemment de le faire arrêter sur une place, en

lui disant: «Nous allons faire des courses, et nous reviendrons vous

retrouver ici...»

Mais tout cela n’était pas sans danger, surtout pour le prévoyant

Robert, qui n’avait pas le tempérament d’un risqueur, et à qui il

fallait une certitude mathématique d’être à l’abri de toute surprise.

Or, la certitude mathématique est bien difficile à réaliser dans de

telles circonstances.

Cependant il était nécessaire d’agir. Car il était impossible de rester

longtemps encore à l’étape où ils étaient arrivés. Le métier de

conquérant exige impérieusement une marche plus rapide.

Cette fois encore, ce fut le Destin, organisateur plein de prévenances,

qui vint en aide à ce jeune homme embarrassé.

Très heureux depuis qu’il avait chez lui ce fondé de pouvoir de tout

repos, qui surveillait sa maison et, en tenant compagnie à sa femme, lui

permettait de se rendre chaque soir sans remords à son baccara

quotidien, Ernest Gaudron ne songeait plus à s’en aller à la Plata.

Seulement la saison de Cabourg tirant à sa fin, il cherchait une affaire

de chevaux à traiter dans le Sud-Ouest, à proximité du Casino de

Biarritz.

... Il y fit une allusion vague, au cours d’un repas.

--Je vous emmènerais bien, dit-il à Fabienne, mais là-bas, je serai

obligé de circuler à droite et à gauche, et j’ai peur de vous laisser un

peu seule...

Fabienne, qui faisait de grands progrès dans la tolérance conjugale,

n’éleva aucune objection.

Ernest Gaudron sentit monter en lui un grand contentement... Mais il ne

voulut pas avoir l’air de s’en aller trop vite...

--Je vais encore télégraphier dans le midi... Si ma présence n’est pas

nécessaire...

--Oh! elle sera nécessaire! ne put s’empêcher de dire Fabienne en

souriant.

Il ne voulut pas remarquer ce sourire ironique, car c’eût été ouvrir une

discussion...

--S’il faut que je m’en aille, dit-il, je vous laisserai la limousine,

et je ferai la route en torpedo... A moins que... pour éviter une route

si longue... je ne me fasse conduire à Orléans pour prendre le rapide,

en laissant le chauffeur continuer tout seul jusqu’à Biarritz. Car

j’aurai besoin de la voiture là-bas.

On sembla trouver toutes ces dispositions fort raisonnables.

La tante, Mme Barnèche, était repartie vers une autre fraction de la

famille, complètement rassurée sur les intentions de Robert. Il avait

endormi son inquiétude par de constantes flatteries; mais, tout de même,

il était temps qu’elle s’en allât, car ces flatteries inlassables

commençaient à se lasser.

Ernest s’apprêtait donc à partir avec la torpedo. Or, il se trouva que

cette voiture eut un avaro la veille du départ. Elle serait peut-être

réparée à temps. Mais Ernest, que des affaires de plus en plus urgentes

attendaient à Biarritz, ne voulut point rester dans l’incertitude. Il

proposa à Fabienne de l’accompagner en limousine jusqu’à Orléans, où il

prendrait, comme convenu, le rapide de Bordeaux. Naturellement, on

emmènerait Robert, qui pouvait bien laisser la maison pendant un jour ou

deux.

--C’est entendu comme cela, dit Ernest, sans même attendre

l’acquiescement de sa femme. Je vais téléphoner encore à la gare des

Aubrais pour m’assurer que ma place a été retenue dans le rapide du

soir... Même, ajouta-t-il en se levant de table, je vais téléphoner du

bureau, parce que d’ici je n’ai pas facilement les communications

interurbaines.

Il se sauva, avec la légèreté d’un écolier en vacances. Robert et

Fabienne passèrent dans le boudoir et s’embrassèrent tendrement. Ils

sentaient qu’il valait mieux ne rien se dire, et qu’une fois de plus ils

étaient mieux d’accord en ne parlant pas.

Ernest prenait le lendemain le rapide qui passe vers onze heures du soir

aux Aubrais. La limousine était forte et donnait une grosse moyenne sur

la route. Mais il valait mieux s’assurer contre l’imprévu, s’en aller de

Caen vers dix heures du matin pour déjeuner tranquillement en cours de

route. Ils arriveraient à Orléans dans l’après-midi, dîneraient à

l’hôtel. On conduirait Ernest au train des Aubrais. Puis Robert et

Fabienne repartiraient pour Caen le lendemain matin, après avoir passé

la nuit à l’hôtel, où ils retiendraient des chambres en arrivant.

Le voyage en auto fut des plus agréables. Ernest, qui aimait le grand

air, avait pris place à côté du chauffeur. Fabienne et Robert, la main

dans la main sous la couverture de fourrure, étaient tendrement

installés dans le fond.

Cette expédition amoureuse, presque sous la tutelle du mari, plaisait à

leurs douces âmes bourgeoises, qui avaient horreur de ce qui était

scandaleux. Leurs amours adultères arrivaient tout gentiment à leur

couronnement, sans éclat, sans tumulte, sans bouleverser la vie de

personne...

Ernest, tout à la joie de partir, les fit dîner au champagne. On

prolongea le repas le plus longtemps possible. Ils avaient tous, pour

des raisons différentes, l’impression que jusqu’à l’heure du train la

soirée serait longue à tirer. Ernest devait revivre ces heures

d’impatience du permissionnaire qui a son titre dans sa poche, et attend

dans la cour du quartier l’heure de filer vers la gare, avec la crainte

de récolter quelque chose d’inattendu qui flanque par terre tous ses

projets.

A neuf heures et demie, il tira sa montre...

--Nous avons le temps. Mais il faudrait tout de même y aller, les

enfants.

--C’est à cinq minutes en auto, dit Robert.

--Je sais. Mais on peut avoir une panne. Et s’il vient à pleuvoir, ça

serait ennuyeux de continuer la route à pied.

Ils traînèrent le plus qu’ils purent. Ils n’en arrivèrent pas moins à la

gare des Aubrais une bonne heure avant le passage du train.

--Vous feriez bien de vous en aller tout de suite et ne pas vous geler

sur ce quai en attendant le départ.

--Non, non, dit vivement Robert qui tenait à voir partir Ernest, de ses

propres yeux.

Ils examinèrent une à une toutes les affiches de publicité, sans grand

profit pour l’annoncier, car ils n’avaient aucune intention d’acheter

les produits recommandés. Ils tarirent tout le stock des distributeurs

automatiques de chocolat et de bonbons au miel. Puis, les deux

messieurs, l’un après l’autre, s’éloignèrent discrètement, mais surtout

par désœuvrement, vers le «côté des hommes».

Les ressources de la gare semblaient épuisées, quand ils s’aperçurent

que le buffet était encore ouvert... Mais il ne les aida à tuer qu’une

dizaine de minutes, au prix de bien inutiles grenadines à l’eau de

seltz.

Enfin une légère animation se manifesta sur les quais. Des hommes

d’équipe fantômes apparurent avec des camionnettes, en même temps que

les ombres de deux ou trois voyageurs.

Robert avait frémi l’instant d’avant, en voyant sur l’ardoise que le 126

avait 58 minutes de retard. Mais il s’agissait d’un train omnibus, qui

venait de Blois.

Une cloche traînante se fit entendre. On regarda dans la direction de

Paris. Parmi les lumières de la voie, une lumière parut bouger, passer

devant d’autres lumières. Puis elle grandit, grandit. Ernest et Fabienne

se dirent adieu, au moyen de deux baisers sur la joue, qui faisaient un

gros bruit tout familial.

Une masse noire immense glissa presque silencieusement le long du quai.

Un rien de lueur s’exhalait des longs wagons déjà endormis.

Deux ou trois employés étaient descendus sur le quai. L’un d’eux,

consulté par Ernest, déchiffra péniblement le bout de papier que le chef

de gare des Aubrais avait déjà délivré au voyageur.

--Wagon 3, couchette 4, venez par ici...

Nouveau baiser à Fabienne. Nouvelle poignée de main à Robert. On vit

s’éloigner, s’assombrir, et se confondre avec les ténèbres le large dos

d’un long pardessus gris.

Ce rapide allait-il maintenant se presser un peu?

Il ne se fit pas prier, et s’en alla bientôt doucement, comme il était

venu...

Retour en auto à Orléans de deux êtres complètement privés de la

parole...

Arrivée devant l’hôtel...

--Quels ordres faut-il donner au chauffeur? demanda Robert d’une voix

étranglée et à peine perceptible...

--Hé bien, souffla Fabienne, qu’il vienne dans la matinée...

--Soyez ici vers neuf heures, Augustin...

Pendant toute la montée de l’étage, il avait cherché et fini par trouver

ce qu’il dirait à Fabienne, une fois sur le pas de sa porte.

--Je reviens tout à l’heure pour vous dire bonsoir.

Évidemment, ce n’était pas sorcier. Mais il fallait bien dire quelque

chose, et en même temps ne pas trop en dire.

Elle ne répondit que par un regard de supplication, où elle ne mit pas

une conviction suffisante. D’ailleurs, il avait déjà tourné la tête et

s’éloignait.

Quand il reparut en pyjama, il frappa à la porte...

On ne répondit pas. Il entra. Fabienne était en kimono...

--Je vous en supplie, lui dit-elle.

Mais il l’avait enlacée tendrement. Elle se laissa entraîner du côté du

lit. Sur le parcours, il fit un crochet pour éteindre au passage une

indiscrète lampe électrique.

X

Robert passa trois heures d’exaltation, d’enivrement, d’un étonnement

adorable de vivre littéralement dans un rêve réalisé. Heures

surnaturelles, où le bonheur passe l’espérance... C’était la première

fois qu’il s’unissait à un être aimé. C’était la première fois que toute

son âme prenait part à la fête de ses sens.

Ses «bonnes fortunes» de jeunesse ne lui avaient fait connaître aucune

joie véritable. Son être pensant suivait chez les dames son être non

pensant. Mais il restait à l’écart comme un régent maussade, et ne

manquait pas de morigéner ensuite et d’attrister ledit être non pensant,

aussitôt passée la courte frénésie.

Ce soir-là, après l’étreinte passionnée, ce fut d’abord un doux

accablement. Puis ils ne cessèrent de bavarder comme deux enfants qui

jouent dans un square, pleins de joie, et qui ne se rassasient pas

d’être l’un près de l’autre.

Fabienne dit tout de même, vers trois heures...

--Si on dormait...

Très sagement, ils éteignirent la lumière, qui avait été un certain

nombre de fois éteinte et rallumée. Ils s’enlacèrent tendrement pour

dormir. Mais ils étaient encore un peu trop agités par ce grand

événement de leur vie. Ils ne savaient pas s’ils dormaient ou non; ils

étaient sur la lisière du sommeil, où le réel se mêle au songe...

Robert brusquement fut secoué et réveillé nettement par une sorte de

frisson.

Il s’imagina soudain qu’il y avait du danger à rester ensemble ainsi.

Ernest pouvait survenir, après un accident de chemin de fer. Ou bien des

domestiques allaient frapper à la porte. L’hôtel même était capable de

brûler.

Cet heureux jeune homme voulait aller cuver sa joie tranquillement.

Il serra Fabienne dans ses bras plus tendrement encore, et lui baisa les

paupières.

--A demain, lui dit-il.

Elle ne comprenait pas grand’chose à ce départ. Mais ils n’étaient pas

encore assez intimes pour qu’elle osât lui demander de rester.

Une fois dans son lit, il dormit fort bien, tout seul avec son grand

bonheur.

Fabienne, elle aussi, s’enfonça dans un sommeil tranquille et profond.

Ils s’éveillèrent chacun de son côté à peu près à la même heure, vers

onze heures et demie. Augustin et la limousine étaient devant la porte

de l’hôtel depuis neuf heures. Mais Augustin était un vieux mécanicien,

fait aux plus longs stationnements. Serviteur docile et renfrogné, il ne

manifestait jamais ni satisfaction ni impatience. Et ses maîtres eussent

perdu leur temps à vouloir connaître son état d’âme. Tout au plus

laissait-il deviner une certaine irritation quand on se mêlait de lui

indiquer la route, ou quand on lui disait de demander une indication à

un passant. Si, après avoir négligé les avis des gens de la voiture, il

se trompait de chemin--ce qui lui arrivait trois ou quatre fois par

voyage--alors il donnait l’impression de renfermer dans son dos et ses

épaules une rancune considérable.

Robert, une fois habillé, se rendit dans la chambre de Fabienne. La

jeune femme était prête à partir. Ils s’amusèrent beaucoup d’avoir dormi

aussi tard.

On décida de ne pas déjeuner en route, mais tout de suite à l’hôtel, car

ils avaient une faim effroyable.

Ils descendirent au restaurant, où il y avait déjà quelques personnes.

Ils s’assirent face à face à une petite table, et firent preuve,

vis-à-vis l’un de l’autre, d’une réserve exagérée.

Le voyage d’Orléans à Caen s’accomplit en un temps très court, à une

allure de demi-dieux, qui se moquent des tournants dangereux et planent

au-dessus des caniveaux. Augustin lui-même, sous l’égide d’une volonté

céleste, ne se trompa pas une seule fois de chemin. Derrière cette tête

rigide, Fabienne était blottie contre Robert. Ils riaient énormément,

quand un cahot de la route décalait leurs bouches unies. Quand le baiser

durait un peu trop longtemps, ils ne se gênaient plus pour faire un

petit entr’acte de respiration. Ils n’étaient pas seulement amants,

amis, parents: ils étaient camarades.

La vieille maison de pierre des Gaudron, où ils s’arrêtèrent au terme du

voyage, était souriante comme un foyer de toujours.

Ils se précipitèrent dans des vêtements d’intérieur et des pantoufles.

Ils avaient hâte d’arriver à la soirée. Mais ils firent honneur à un

très bon dîner de retour, servi auprès d’un feu vigoureux.

Après le dîner, ils passèrent pour la forme dans le boudoir de Fabienne.

Mais ils y restèrent plus longtemps qu’ils n’auraient voulu. Les

domestiques étaient à table et n’en finissaient pas. Puis, leur dîner

fini, ce seraient à la cuisine des causeries interminables! Car si la

conversation se meurt dans les salons, elle est plus vivace que jamais

dans les cuisines.

Heureusement que les femmes de chambre avaient fait les couvertures

avant le repas. Robert décida d’aller se mettre en toilette de nuit. Il

reviendrait trouver Fabienne quand tous les témoins gênants seraient

montés au troisième.

Tout se passa selon ce programme. Et ce fut une union délicieuse avec un

charme nouveau. Car cela se passait dans sa chambre à elle. C’était le

calme du logis, la quiétude parfaite. Ils étaient rassurés contre un

retour possible d’Ernest, rassurés aussi sur sa santé, car un papier

bleu clair, dans un tiroir à demi-fermé de la table-toilette, portait

ces quelques mots: _Bien arrivé Biarritz._

L'enfant prodigue du Vésinet : roman · 第 11 / 17 题