AUJOURD’HUI, 6 JUIN 1786,

Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu

des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro,

pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté

dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans

et sa famille.

--Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus

étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du

célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me

pardonne, sent fortement le roussi.

A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire.

--Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec

beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous

cette enveloppe?

--En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je

prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du

comte de Cagliostro.

Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue

vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une

certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en

avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur

laquelle j’avais pris un cliché.

--Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en

regardant à deux fois le sceau de cire rouge.

Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en

déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs

étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient

encore sur ma table.

Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la

seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir

une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé.

Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle,

une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant,

je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la

description de la façon suivante:

--C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur

laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: _lambda_,

_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_.

Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos,

quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction.

C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force pour

ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là.

On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme

on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce

furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de

me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience.

J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt

tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son

appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un

petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils,

mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir.

J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait,

j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai

de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant

devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.

--Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me

défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que

jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils

le nommât.

--Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la

belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en

parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras.

--Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et

pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa

clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher

de voir à travers l’écrin ce qu’il contient.

--Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant

à cacher l’écrin.

--Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon

fils le verrait encore.

La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui

proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils.

L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans

hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un

diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel.

--C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au

Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire.

Et se retournant vers moi:

--Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie,

voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à

Saint-Cloud?

Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance.

La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon

tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un

petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à

l’envi ses impressions.

Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore

adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me

remettre un souvenir de leur munificence.

* * * * *

Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus

possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à

Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui,

jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la

curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint

à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient

attribuées.

Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous

étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon

théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année

précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche

était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je

n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le

voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me

laisser décourager par ce dicton rétrograde: _Nil novi sub sole_,

qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi:

La paresse nous bride et les sots vont disant

Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent;

je m’inspirais de cette pensée du même auteur:

Croire tout découvert est une erreur profonde;

Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde.

Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est

qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour

nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier

septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact.

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 53 / 104 题