Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu
des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro,
pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté
dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans
et sa famille.
--Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus
étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du
célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me
pardonne, sent fortement le roussi.
A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire.
--Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec
beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous
cette enveloppe?
--En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je
prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du
comte de Cagliostro.
Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue
vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une
certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en
avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur
laquelle j’avais pris un cliché.
--Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en
regardant à deux fois le sceau de cire rouge.
Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en
déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs
étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient
encore sur ma table.
Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la
seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir
une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé.
Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle,
une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant,
je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la
description de la façon suivante:
--C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur
laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: _lambda_,
_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_.
Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos,
quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction.
C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force pour
ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là.
On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme
on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce
furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de
me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience.
J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt
tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son
appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un
petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils,
mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir.
J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait,
j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai
de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant
devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.
--Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me
défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que
jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils
le nommât.
--Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la
belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en
parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras.
--Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et
pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa
clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher
de voir à travers l’écrin ce qu’il contient.
--Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant
à cacher l’écrin.
--Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon
fils le verrait encore.
La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui
proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils.
L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans
hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un
diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel.
--C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au
Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire.
Et se retournant vers moi:
--Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie,
voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à
Saint-Cloud?
Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance.
La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon
tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un
petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à
l’envi ses impressions.
Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore
adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me
remettre un souvenir de leur munificence.
* * * * *
Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus
possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à
Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui,
jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la
curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint
à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient
attribuées.
Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous
étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon
théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année
précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche
était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je
n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le
voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me
laisser décourager par ce dicton rétrograde: _Nil novi sub sole_,
qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi:
La paresse nous bride et les sots vont disant
Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent;
je m’inspirais de cette pensée du même auteur:
Croire tout découvert est une erreur profonde;
Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde.
Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est
qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour
nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier
septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact.