CHAPITRE XV.

PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVÉNIENTS D’UN THÉÂTRE TROP

PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRÉSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC

CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D’UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SÉANCE

AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE

CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES.

S’il est un fait reconnu, c’est que dans ce monde l’homme ne peut avoir

un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande

prospérité ont aussi leurs désagréments; c’est ce qu’on appelle les

petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c’était

d’avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les

demandes de places qui m’étaient adressées. J’avais beau me mettre

l’esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer

à cet inconvénient.

Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à

l’avance; dans ce cas, les bureaux n’ouvraient pas, et une affiche

placardée à la porte annonçait qu’il était inutile de se présenter, si

l’on n’était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque

jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un

divertissement qu’elles s’étaient promis, ne tenaient aucun compte de

l’avertissement, s’adressaient au bureau, et sur le refus d’admission à

la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus

encore contre l’administration.

Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de

celles-ci:

--C’est une indignité qu’un semblable abus, disait un jour naïvement

l’un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter

plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le

droit d’avoir un théâtre si petit.

Tant que ces récriminations n’allaient pas plus loin, j’en riais, je le

confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours

d’une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les

employés, et même on alla jusqu’à faire l’invasion de ma salle. Ceci

mérite d’être raconté.

Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent

dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L’avis qu’ils

lisent en passant n’est pour eux qu’une plaisanterie dont ils veulent

avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des

observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour

me servir d’une expression consacrée, ils commencent à former _la tête

de la queue_. D’autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent

de la partie, et insensiblement une foule considérable s’assemble devant

le théâtre.

Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l’escalier

se prépare à faire à la multitude un _speach_ conciliant dont il espère

un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire.

Mais il n’a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte

par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient

alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me

demander avis sur ce qu’il doit faire.

--Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le

pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et

demie, c’est l’heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez

les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera

bien forcé d’abandonner la place.

J’avais à peine achevé ces mots, qu’on vint en toute hâte m’avertir que

la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la

salle.

Je courus sur la scène, et par le _trou du rideau_ je pus m’assurer de

la vérité du fait: toutes les places étaient occupées.

Je fus, je l’avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre.

Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je

voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D’ailleurs, la

police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me

feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m’avait

imposé jusque-là qu’un seul garde, voyant cette force publique

insuffisante, ne manquerait pas de m’envoyer un piquet respectable qui

augmenterait considérablement mes dépenses journalières.

Je pris immédiatement une détermination.

--Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez

sur l’affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d’une

indisposition subite, la séance d’aujourd’hui est remise à demain. Comme

cette mesure s’applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous

prêt à rendre l’argent à ceux qui ne consentiront pas à l’échange d’un

billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est

pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute

vengeance faire regretter à ce bouillant public l’équipée d’écolier à

laquelle il s’est associé.

Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les

honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva.

En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs

avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à

l’aise en me présentant devant eux d’un air enjoué, comme si j’eusse

ignoré ce qui s’était passé. Je fis plus encore; je m’efforçai de mettre

dans ma séance tout l’entrain dont j’étais capable, et lorsque j’en vins

à la distribution de mes petits présents, j’en fus tellement prodigue,

que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses.

Il ne faut pas demander si j’étais chaudement applaudi; le public

rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des

tracasseries qu’il pensait m’avoir suscitées.

Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de

mon spectacle.

Presque tous les assistants n’avaient vu dans la prise d’assaut de ma

salle qu’un moyen de se procurer des places, et chacun d’eux avait

l’intention de payer la sienne après l’avoir occupée.

Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite

son caractère d’originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi,

dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j’avais donné l’ordre

que les employés n’attendissent pas la fin de la séance pour quitter

leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité

de la permission, et s’en étaient allés.

Je m’étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un

bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la

main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de

guerre lasse on s’en allait.

Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours

il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer

leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus

également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:

«Monsieur,

»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes

folles, j’ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de

la place que j’avais occupée.

»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans

m’acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma

stalle sur le plaisir que vous m’avez procuré, je vous envoie

ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d’accepter en

paiement de la dette que j’avais involontairement contractée.

»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous

adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en

vous priant, Monsieur, d’agréer l’assurance de ma considération la

plus distinguée.»

La perte qui résulta pour moi de l’invasion de ma salle fut

insignifiante, de sorte que je n’eus point à me repentir de la

détermination que j’avais prise.

D’un autre côté, l’aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma

vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de

préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de

place.

On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n’était pas

rare aussi de voir de nombreuses sociétés s’y donner rendez-vous.

Le trait suivant peut en donner un exemple:

Le spirituel critique de la physionomie humaine, l’auteur ingénieux de

ces charges excentriques qui ont fait pâmer de rire tous ceux qui ne se

trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour à mon bureau

de location:

--Madame, dit-il à la buraliste, combien avez-vous de stalles à votre

théâtre?

--Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd’hui,

Monsieur?

--Non, Madame, c’est pour dans huit jours.

--Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez.

--Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en

caoutchouc?

--Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont

je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu’il vous plaira.

--Ah! très bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le

ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir

autant que je voudrai, veuillez m’inscrire pour soixante places.

La dame du bureau, très embarrassée pour la solution de ce problème, me

fit appeler, et j’arrangeai facilement l’affaire en changeant en stalles

le premier banc des galeries.

Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de

places.

Dantan jeune est peut-être l’artiste qui compte le plus d’amis. Or, il

avait trouvé très original de convier un certain nombre d’entre eux à la

séance de Robert-Houdin, et c’est pour cette réunion qu’il avait retenu

soixante stalles.

J’ai voulu raconter ce fait, parce qu’à la fois il prouve la vogue dont

jouissait mon théâtre, et qu’il me rappelle le commencement d’une des

plus agréables liaisons d’amitié que j’aie faites en ma vie. A partir de

cette époque, je devins et je suis toujours resté l’un des bons et

intimes camarades du célèbre statuaire.

Avant de le connaître personnellement, j’ignorais, ainsi que le plus

grand nombre de ses admirateurs, ses œuvres sérieuses, mais lorsque

je fus admis dans l’intimité de son atelier, je pus apprécier toute

l’étendue de son talent.

Dantan a chez lui, rangée sur d’immenses rayons, la collection la plus

complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu’il

y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par

les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa

catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d’Etat, moins

nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent

des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des

compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et

enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu’il y

a surtout de très intéressant dans cette galerie, c’est que chaque buste

est accompagné de sa propre charge, si bien qu’après avoir admiré le

personnage sous le côté sérieux de l’exécution, on se livre à un fou

rire en suivant dans tous ses détails l’esprit de la caricature.

En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s’imaginer qu’une

existence d’homme puisse suffire à un tel travail. C’est qu’aussi Dantan

possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques

d’un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule

fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait

suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu’il

se rattache à la prestidigitation:

Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de

faire le buste de son père.

«Je ne vous cache pas, dit-il à l’artiste, que pour l’exécution de cette

œuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable.

Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste,

mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer

avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon

père ne veut voir d’autres personnes que les gens de son service, et il

se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d’autre moyen

que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l’ignore.

--Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?

--Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en

omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place

de la Madeleine; après quoi il revient s’enfermer chez lui.

--Mais, fit l’artiste, il ne m’en faut pas davantage. Dès aujourd’hui je

vais commencer mon travail d’observation, et demain je me mets à

l’œuvre.»

En effet, à quatre heures précises, Dantan était en faction devant une

maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il

vit bientôt le général en sortir et se diriger vers un omnibus. Le

sculpteur s’attache aussitôt aux pas de son modèle et monte en même

temps que lui dans le banal véhicule. Malheureusement les seules places

à occuper se trouvent du même côté, et l’artiste ne peut faire que des

études de profil, tout en prenant encore de très grandes précautions

pour ne pas compromettre ses observations ultérieures.

Enfin, la voiture s’arrête place de la Madeleine. Le poursuivant et le

poursuivi entrent ensemble, ou du moins l’un après l’autre, dans le même

cabinet de lecture. Là, chacun prend son journal favori et s’installe

pour le lire.

Dantan s’est placé en face du général, et, tout en semblant absorbé dans

un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de

son côté.

Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l’artiste faisait

tranquillement ses études à la dérobée, lorsque le général, qui déjà

avait été surpris que son compagnon d’omnibus se trouvât encore au

cabinet de lecture, vint à saisir plusieurs regards furtifs de son

vis-à-vis.

Taquiné par cette indiscrète curiosité, dont il ne pouvait comprendre la

cause, il chercha à la déjouer, en se faisant un rempart de son immense

feuille.

La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tête dominait

encore, et Dantan eût pu continuer fructueusement son travail de ce

côté, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entièrement.

Que faire? Dans un buste, on n’improvise pas un front couvert de rides,

pas plus que l’on ne dispose à sa fantaisie les cheveux d’un vieillard.

Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvés

arrêtés devant une pareille difficulté. Dantan ne se creusa pas

longtemps la tête, ce qui n’empêcha pas son tour d’être des plus

piquants.

Il s’approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle,

et revient tranquillement reprendre son poste d’observation.

* * * * *

Il est bon de dire que, chauffé par un puissant calorifère, le cabinet

de lecture se trouvait déjà à une température convenablement élevée.

Tout-à-coup une chaleur insupportable se répand dans la salle, et l’on

voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur.

Le général qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des

Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame,

fut un des derniers à s’apercevoir de cet excès de température. A la fin

pourtant, il sentit la nécessité de quitter son bonnet de soie et de le

mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: «Mon Dieu,

qu’il fait chaud ici!»

Le tour était fait.

Le lecteur a deviné que notre malin artiste est la cause de ce bain de

vapeur qu’il a sollicité et obtenu de la buraliste, à laquelle il a

confié le secret de son importante mission.

Ce résultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux

braqués pardessus la feuille que le général tenait à la main, fait à la

hâte ses études phrénologiques sur le crâne vénérable du vieux guerrier,

puis se levant de table, jette un dernier coup d’œil sur les traits

de son modèle, les photographie en quelque sorte dans sa tête, et court

à son atelier se mettre à l’œuvre.

A quelque temps de là, le statuaire livrait à la famille du général le

buste le plus parfait peut-être qui soit jamais sorti de son ciseau.

* * * * *

Je ferme ici la parenthèse que j’ai ouverte à propos des petits malheurs

suscités par la petitesse de mon théâtre; je vais maintenant en ouvrir

une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succès.

Dans les premiers jours de novembre, je reçus une invitation de me

rendre à Saint-Cloud, pour y donner une séance devant le roi

Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que

j’acceptai cette proposition. Je n’avais encore joué devant aucune tête

couronnée, et cette séance devenait pour moi un événement important.

J’avais devant moi six jours pour faire mes préparatifs. J’y mis tous

les soins imaginables, et j’organisai même un tour de circonstance, dont

j’eus lieu d’espérer un excellent effet.

Au jour fixé pour ma séance, un fourgon attelé de chevaux de poste vint

de très bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au château. Un

théâtre avait été dressé dans un vaste salon, désigné par le roi pour le

lieu de la représentation.

Afin que je ne fusse pas dérangé dans mes préparatifs, on avait pris la

précaution de placer un planton à l’une des portes du salon qui donnait

sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans

cette pièce: l’une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin,

en face d’une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, à

droite et à gauche, communiquaient aux appartements du Roi et à ceux de

la duchesse d’Orléans.

J’étais occupé à disposer mes instruments, lorsque j’entendis s’ouvrir

discrètement une des deux dernières portes dont je viens de parler, et

tout aussitôt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande

affabilité:

--Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrétion?

Je tournai la tête de ce côté et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui,

ne m’ayant fait cette demande que sous forme d’introduction, n’avait pas

attendu ma réponse pour s’avancer vers moi.

Je m’inclinai respectueusement.

--Avez-vous bien tout ce qu’il vous faut pour votre organisation? me dit

le Roi.

--Oui, Sire; l’intendant du château m’a fourni des ouvriers très

habiles, qui ont promptement monté cette petite scène.

A ce moment déjà, mes tables, consoles et guéridons, ainsi que les

divers instruments de ma séance, symétriquement rangés sur la scène,

présentaient un aspect élégant.

--C’est très joli ceci, me dit le Roi, en s’approchant du théâtre et en

jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c’est très

joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l’artiste de 1846 justifiera la

bonne opinion qu’avait fait concevoir de lui le mécanicien de 1844.

--Sire, répondis-je, aujourd’hui, comme il y a deux ans, je tâcherai de

me rendre digne de la haute faveur que Votre Majesté daigne m’accorder,

en assistant à l’une de mes représentations.

--On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi;

mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde,

car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficultés.

--Sire, répondis-je avec assurance, j’ai tout lieu de croire que mon

fils les surmontera.

--Je serais fâché qu’il en fût autrement, dit avec une teinte

d’incrédulité le Roi qui s’éloignait. Monsieur Robert-Houdin,

ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il était entré, je vous

recommande l’exactitude.

A quatre heures précises, lorsque la famille Royale et les nombreux

invités furent réunis, les rideaux qui me cachaient à tous les yeux

s’ouvrirent, et je parus en scène.

Grâce à mes nombreuses séances, j’avais heureusement acquis une

assurance imperturbable et une confiance en moi-même, que la réussite de

mes expériences avait constamment justifiées.

Je commençai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute

voir, apprécier, juger, avant d’accorder un suffrage. Mais

insensiblement on devint plus communicatif; j’entendis quelques

exclamations de surprise, qui furent bientôt suivies de démonstrations

plus expressives encore.

Toutes mes expériences reçurent un très favorable accueil; celle que

j’avais composée pour la circonstance acheva de me concilier tous les

suffrages.

Je vais en donner l’explication.

J’empruntai à mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un

paquet que je déposai sur ma table. Puis, à ma demande, différentes

personnes écrivirent sur des cartes les noms d’endroits où elles

désiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transportés.

Ceci terminé, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes

et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu’elles désignaient,

celui qui lui conviendrait le mieux.

--Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu’il y a sur celle-ci: «Je désire que

les mouchoirs se trouvent sous un des candélabres placés sur la

cheminée.» C’est trop facile pour un sorcier; passons à une autre carte.

«Que les mouchoirs soient transportés sur le dôme des Invalides.» Cela

me conviendrait assez, mais c’est beaucoup trop loin, non pas pour les

mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la

dernière carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre

dans l’embarras; savez-vous ce qu’elle propose?

--Que Votre Majesté veuille bien me l’apprendre.

--On désire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de

l’oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite.

--N’est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j’obéirai.

--Soit! je ne suis pas fâché de voir un pareil tour de magie. Je choisis

donc la caisse d’oranger.

Le Roi donna à voix basse quelques ordres, et je vis aussitôt plusieurs

personnes courir vers l’oranger pour le surveiller et empêcher toute

fraude.

J’étais enchanté de cette précaution, qui contribuait à l’éclat de ma

réussite, car le tour était déjà fait et la précaution devenait tardive.

Il s’agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je

mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma

baguette, j’ordonnai à mes voyageurs invisibles de se rendre à l’endroit

désigné par le Roi.

Je levai la cloche: le petit paquet n’y était plus, et une tourterelle

blanche se trouvait à sa place.

Le Roi s’approcha alors vivement de la porte, à travers laquelle il

porta ses regards vers l’oranger, pour s’assurer que le comité de

surveillance était à son poste. Cette vérification faite, il se mit à

sourire en hochant légèrement la tête.

--Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d’ironie, je

crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il

en se retournant vers le fond du salon, où se tenaient quelques

serviteurs; que l’on aille prévenir Guillaume (c’était, je crois, un des

maîtres jardiniers) de faire immédiatement l’ouverture de la dernière

caisse qui se trouve sur la droite de l’avenue; qu’il cherche avec

précaution dans la terre et qu’il m’apporte ce qu’il y trouvera,... si

toutefois il y trouve quelque chose.

Guillaume ne tarda pas à arriver près de l’oranger, et, bien que très

étonné des ordres qui lui étaient donnés, il se mit en mesure de les

exécuter.

Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre

avec précaution, et déjà l’une de ses mains s’était avancée vers le

centre de l’oranger sans avoir rien découvert, quand tout-à-coup un cri

de surprise lui échappa, en même temps qu’il retirait un petit coffret

de fer rongé par la rouille.

Cette curieuse trouvaille, nettoyée de la terre qui la souillait, fut

apportée et déposée sur un petit guéridon qui se trouvait près du Roi.

--Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un

mouvement d’impatiente curiosité, voici un coffret. Est-ce que par

hasard les mouchoirs s’y trouveraient renfermés?

--Oui, Sire, répondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort

longtemps.

--Comment depuis fort longtemps? cela ne peut être puisqu’il y a à peine

un quart d’heure que les mouchoirs vous ont été confiés.

--Je ne puis le nier, Sire; mais où serait la magie si je ne parvenais à

exécuter des faits incompréhensibles? Votre Majesté sera sans doute plus

surprise encore, lorsque je lui prouverai d’une manière irrécusable que

ce coffre, ainsi que ce qu’il contient, a été déposé dans la caisse de

l’oranger, il y a soixante ans.

--J’aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant,

mais cela m’est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves.

--Que Votre Majesté veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en

trouvera de très convaincantes.

--Oui, mais j’ai besoin d’une clef pour cela.

--Il ne tient qu’à vous, Sire, d’en avoir une. Veuillez la détacher du

cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l’apporter.

Louis-Philippe dénoua un ruban qui soutenait une petite clef rouillée,

avec laquelle il se hâta d’ouvrir le coffret.

Le premier objet qui se présenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur

lequel le monarque lut ce qui suit:

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 52 / 104 题