CHAPITRE XIV.

ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde

vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER

POUR SORCIER.--UN SORTILÉGE OU LA MORT.--ART DE SE DÉBARRASSER DES

IMPORTUNS.--UNE TOUCHE ÉLECTRIQUE.--UNE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DU

VAUDEVILLE.--TOUT CE QU’IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES

INCRÉDULES.--QUELQUES DÉTAILS INTÉRESSANTS.

Fontenelle a dit quelque part: il n’y a pas de succès si bien mérité où

il n’entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute

modestie, je fusse en conformité d’opinion avec l’illustre académicien,

je voulus cependant, à force de travailler, diminuer le plus possible la

part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succès.

D’abord je redoublai d’efforts pour me perfectionner dans l’exécution de

mes expériences, et quand je crus avoir obtenu ce résultat, je cherchai

aussi à me corriger d’un défaut qui, je le sentais moi-même, devait

nuire à ma séance. Ce défaut était une trop grande volubilité de parole;

mon _boniment_, récité du ton d’un écolier, perdait considérablement de

son effet. J’étais entraîné dans cette fausse direction par ma vivacité

naturelle, et j’avais beaucoup à faire pour me corriger, car ce naturel

que j’essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois à

force de combats livrés à mon ennemi, je parvins à le dompter, et finis

même par le modérer à mon gré.

Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma séance avec

beaucoup moins de fatigue, et j’eus le plaisir de voir, à la

tranquillité d’esprit de mes spectateurs, que j’avais réalisé cet axiome

scénique, que plus un récit est fait lentement, moins il semble long à

ceux qui l’écoutent.

En effet, si vous vous énoncez lentement, le public jugeant à votre

calme que vous prenez vous-même intérêt à ce que vous dites, subit votre

influence et vous écoute avec une attention soutenue. Si, au contraire,

vos paroles trahissent le désir de terminer promptement, vos auditeurs

reçoivent le contre-coup de cette inquiétude, et il leur tarde ainsi

qu’à vous de voir arriver la fin de votre discours.

J’ai dit que le public d’élite venait en foule à mon théâtre, mais ce

qui paraîtra surprenant c’est que, malgré cette affluence aux places

d’un prix élevé, le parterre comptait souvent nombre de places vides.

J’avais l’ambition de voir ma salle complètement remplie. Je crus ne

pouvoir mieux y parvenir qu’en m’occupant de la publicité de mon théâtre

que j’avais jusqu’alors un peu négligée.

Une innovation vint me procurer d’excellentes réclames, dont le public

se chargea d’être le complaisant propagateur.

De temps immémorial, il était passé en usage, dans les séances de

prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le

but d’entretenir son amitié_.

On choisissait presque toujours des jouets d’enfants, dont les

spectateurs de tout âge se disputaient la possession, ce qui faisait

souvent dire à Comte, au moment de cette distribution: «Ce sont des

joujoux à l’usage des grands et des petits enfants.» Ces cadeaux avaient

une durée très éphémère, et comme rien n’indiquait leur origine, ils ne

pouvaient attirer l’attention sur celui qui les avait donnés.

Tout en restant aussi libéral que mes prédécesseurs, je voulus que mes

petits présents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de

mes expériences. Au lieu de pantins, de poupées et d’autres objets du

même goût, je distribuais à mes spectateurs, sous forme de cadeaux

produits par la magie, des journaux comiques illustrés, d’élégants

éventails, des albums de ma séance, de gracieux rébus, le tout

accompagné de bouquets et d’excellents bonbons.

Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des

soirées fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre,

selon sa nature, des détails sur ma séance. Ces détails étaient donnés

dans de petites poésies pour lesquelles je demande au lecteur

l’indulgence que mérite leur peu de prétention.

Sur l’une des faces de l’éventail, par exemple, était une jolie gravure,

représentant l’entrée de mon théâtre; l’autre était couverte de ces

pièces rimées dont je viens de parler. En voici un spécimen:

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 43 / 104 题